Le projet d’une Europe politique au congrès de La Haye

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : Tle L - Tle ES | Thème(s) : Gouverner à l'échelle continentale : le projet d'une Europe politique depuis 1948
Type : Etude critique de document(s) | Année : 2012 | Académie : Sujet zéro
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Le projet d’une Europe politique au congrès de La Haye

L’échelle continentale

Corrigé

23

Histoire

hgeT_1200_14_03C

Sujet zéro

étude critique de document

> Après avoir replacé le document dans son contexte, montrez quelle conception particulière de la construction européenne a son auteur. Cette conception est-elle partagée par l’ensemble des participants au congrès ?

Document

Extraits du discours prononcé par Winston Churchill au congrès de La Haye (7 mai 1948)

« […] Le mouvement pour l’unité européenne, ainsi que le constate notre projet de rapport, doit être un élan positif, puisant sa force de notre sentiment commun des valeurs spirituelles. C’est l’expression dynamique d’une foi démocratique basée sur des conceptions morales et inspirée par le sentiment d’une mission. Au centre de notre mouvement il y a l’idée d’une charte des droits de l’Homme, sauvegardés par la liberté et soutenus par la loi. Il est impossible de séparer les problèmes d’économie et de défense des problèmes de structure politique générale. L’aide mutuelle dans le domaine économique et une organisation commune de défense militaire doivent inévitablement être accompagnés pas à pas d’un programme parallèle d’union politique plus étroite. D’aucuns prétendent qu’il en résultera un sacrifice de la souveraineté nationale. Je préfère, pour ma part, voir l’acceptation progressive par toutes les nations en cause de cette souveraineté plus large qui seule pourra protéger leurs diverses coutumes distinctives, leurs caractéristiques et leurs traditions nationales qui, toutes, disparaîtraient sous un système totalitaire, fut-il nazi, fasciste ou communiste.

[…] L’Europe a besoin de tous les apports que peuvent lui donner les Français, les Allemands, et chacun de nous. Je souhaite donc la bienvenue ici à la délégation allemande que nous avons conviée parmi nous. Pour nous, le problème allemand est de restaurer la vie économique de l’Allemagne et de ranimer l’ancienne renommée de la race allemande sans pour autant exposer ses voisins et nous-mêmes à la réaffirmation de sa puissance militaire. L’Europe unie constitue la seule solution qui réponde à ce double problème ; et c’est aussi une solution qui peut être adoptée sans retard.

Il est nécessaire que le pouvoir exécutif des seize pays associés pour les projets du plan Marshall prenne des dispositions précises qui ne peuvent s’appliquer actuellement qu’à ce qu’il est convenu d’appeler l’Europe occidentale. Nous leur souhaitons de mener à bien cette entreprise et nous leur donnerons notre appui le plus loyal ; mais nos vues ne se bornent pas ici à l’Europe occidentale. Nous ne visons rien moins que toute l’Europe. Des exilés de marque de la Tchécoslovaquie, de presque toutes les nations de l’Europe orientale ainsi que l’Espagne sont ici parmi nous. Nous ne visons rien moins que la participation, par la suite, de tous les peuples du continent européen, dont la société et le mode de vie ne sont pas opposés à une charte des droits de l’Homme et à l’expression sincère de la démocratie parlementaire. Nous accueillerons tout pays où le Gouvernement soit serviteur du peuple et non le peuple serviteur du Gouvernement.

[…] Je craignais d’abord que les États-Unis d’Amérique ne voient d’un œil hostile la conception des États-Unis d’Europe. Mais je me réjouis que cette grande République, à l’heure où elle dirige le monde, ait pu s’élever au-dessus de ces mouvements d’humeur. Nous tous qui sommes assis dans cette salle devons nous réjouir que la nation qui a été appelée au sommet par la masse de ses moyens, par son énergie et par sa puissance, n’ait pas failli à ces qualités de grandeur et de noblesse qui font la réputation d’un pays dans l’histoire. Loin de prendre en mauvaise part la création d’une Europe unie, le peuple américain accueille et soutient avec ardeur la résurrection de ce qu’on a appelé l’Ancien Monde, un monde maintenant étroitement associé avec le nouveau. […] »

Source : Centre virtuel de la connaissance sur l’Europe (CVCE),

http://www.cvce.eu/, consulté le 8 décembre 2011.

Décrypter la consigne

« Replacez » le document dans son contexte, puis « montrez » la conception de Churchill. Ce travail doit être fait en vue de discuter la conception européenne de Churchill ; poser la question de savoir si cette vision est « partagée » revient à lui opposer d’autres projets, s’ils existent. Ainsi est-il demandé de faire une analyse critique (voir le point méthode).

Analyse du document

  • Il s’agit d’un discours, autrement dit un texte qui exprime un point de vue, celui de W. Churchill. Il est alors président d’honneur du congrès de La Haye et y représente le Royaume-Uni. C’est la position de son pays qu’il expose, celle des « unionistes », position que ne partagent pas les partisans d’un projet « fédéraliste ». L’étude du document a donc vocation à définir les différences entre les deux projets
  • 1948 est la première année de guerre froide, celle de la mise en place du plan Marshall d’aide aux Européens contre la menace communiste, du coup de Prague (en février, soit trois mois avant) et du début du blocus de Berlin (en juin, un mois plus tard), illustrations directes de la menace qui justifie le projet en discussion.
  • Relevez les termes permettant de caractériser le projet soutenu par Churchill (par exemple « valeurs spirituelles », « droits de l’Homme », « liberté », « démocratie parlementaire »). Cherchez aussi toutes les allusions à une conception différente (notons « sacrifice de la souveraineté nationale », « l’Europe orientale », « que les États-Unis d’Amérique ne voient d’un œil hostile »). Définissez ce que peuvent souhaiter les fédéralistes, les communistes, voire les Espagnols auxquels le texte fait allusion.

Organisation de la réponse

La réponse peut s’organiser en trois parties reprenant les termes de la consigne. 1/ Mai 1948 : une Europe coupée en deux. 2/ La conception d’Europe politique défendue par Churchill. 3/ Les autres conceptions, celle des fédéralistes, mais aussi d’autres délégués présents au congrès.

La conclusion insistera sur la division de l’Europe, situation qui la rend vulnérable.

Corrigé

L’analyse critique d’un document

1 L’analyse critique du document est l’une des attentes des correcteurs. Ce travail consiste à discuter le bien fondé historique des informations extraites du document soumis à analyse. Pour bien critiquer, il faut donc avoir préalablement bien cerné le sens du texte (c’est l’analyse).

2 La critique, ensuite, ne consiste pas à donner un avis personnel brut (non justifié), mais à confronter l’opinion de l’auteur à un fait historique tiré de vos connaissances de cours, de manière à pouvoir en tirer une déduction sur l’auteur : il est habile, il se trompe, il a raison, il est contesté par tel contradicteur, etc. Notez bien que l’analyse critique n’a pas vocation à faire seulement des reproches à l’auteur : la critique peut être positive.

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe en ruines réfléchit aux conditions de sa reconstruction économique et politique. En mai 1948, à La Haye, un congrès est organisé à cette fin. Devant 750 délégués venus de 17 pays d’Europe et des États-Unis, Churchill expose sa conception de l’Europe politique. Son projet est-il partagé ? Dans quelle mesure renforce-t-il l’unité des Européens face aux menaces qui pèsent sur eux ? Commençons par rappeler le contexte de l’année 1948.

I. 1948, un contexte de crise Est-Ouest

  • En 1947, le président américain Harry Truman a décidé de tout faire pour contenir la progression du communisme en Europe. À cette fin est lancé le plan Marshall. Une importante aide financière est proposée aux pays européens que les États-Unis encouragent à s’entendre pour partager les fonds avancés.
  • Mais la menace soviétique se renforce. En février 1948, le coup de Prague permet à l’URSS de prendre le contrôle de la Tchécoslovaquie.
  • À Berlin, la tension monte : depuis le 1er avril, les Russes perturbent les liaisons entre le secteur Ouest de Berlin et les zones occidentales de l’Allemagne. Réunis à La Haye sous la présidence d’honneur de Churchill, les Européens sont dans l’inquiétude. Sauront-ils faire face ?

II. Un projet « unioniste » préservant la souveraineté des États

  • Le projet de Churchill est ambitieux. Il propose la constitution de véritables « États-Unis d’Europe » (§4). Cette entité politique, l’ancien Premier ministre britannique la veut large, démocratique et dans la diversité. Il la souhaite étendue à « toute l’Europe », y compris celle occupée par l’Armée Rouge (« Europe orientale », §3) et intégrant les vaincus de la Seconde Guerre mondiale (Allemagne).
  • Ses compétences seraient non seulement politiques, mais aussi économiques et militaires (§1). Cette union adopterait la conception libérale de la démocratie. Elle serait conforme aux droits de l’Homme, dans la « liberté » et le cadre de l’État de droit (« soutenus par la loi », §1). Évoquant la « démocratie parlementaire » (§3), Churchill renvoie au modèle pluripartite dont l’Angleterre est un exemple. Churchill insiste toutefois sur le respect des coutumes et traditions nationales (§1). Il défend le droit à la différence nationale. En d’autres termes, le rapprochement qu’il propose se ferait davantage dans le cadre d’une coopération (« aide mutuelle », §1) entre États souverains que dans celui d’une fusion.

III. Un projet non partagé

  • Malgré l’évocation d’une souveraineté élargie (§1), le projet de Churchill ne peut pas plaire aux partisans d’une Europe fédérale. Le fait qu’il assure qu’il n’y aura pas « sacrifice de la souveraineté nationale » en témoigne. Il ne peut donc pas satisfaire les chrétiens-démocrates, comme l’Allemand Konrad Adenauer et le Français Jean Monnet qui imaginent des institutions centrales (ou supranationales) susceptibles de remettre en cause les différences et l’indépendance nationale à laquelle un homme comme le général de Gaulle (absent à La Haye) est attaché. Le débat est donc ouvert entre « unionistes » et « fédéralistes ».
  • Mais d’autres délégations ont peu de chance d’adhérer aux propos du président d’honneur : celles des ressortissants des pays communistes bien sûr (Roumains, Polonais, Yougoslaves, Hongrois…), puisqu’ils n’adhèrent pas au modèle libéral de la démocratie ; celle des délégués espagnols aussi, auxquels Churchill fait allusion (§3), et que l’exigence du respect des droits de l’Homme peut gêner quand leur pays est toujours sous la dictature du général Franco.
  • Au début de son discours, Churchill fait encore allusion à des « valeurs spirituelles » (§1) dont il ne précise pas le contenu. Là aussi, il y a matière à différend entre croyants et partisans de la laïcité, voire entre les membres d’Églises concurrentes.

Conclusion

L’Europe politique présentée par Churchill est une solution ambitieuse pour faire face à la crise que traverse le continent. Mais les modalités du projet ne sont pas partagées par tous. Le risque est donc grand de voir la motion rejetée et l’Europe incapable de répondre à l’urgence. Dans quelle mesure la construction européenne réduite à six États membres sans le Royaume-Uni n’est-elle pas déjà contenue dans l’absence de consensus autour du projet de Churchill ?