Le résistancialisme

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle S | Thème(s) : L'épreuve orale
Type : Sujet d'oral | Année : 2014 | Académie : Inédit
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Le résistancialisme
 
 

Oral • Histoire

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ORAL

44

CORRIGE

 

Sujet d’oral no 1

avec document

Document

Jean Moulin érigé au rang de héros national

Monsieur le président de la République,

Voilà donc plus de vingt ans que Jean Moulin partit, par un temps de décembre sans doute semblable à celui-ci, pour être parachuté sur la terre de Provence, et devenir le chef d’un peuple de la nuit. […]

Le Général assumait alors le Non du premier jour : le maintien du combat, quel qu’en fût le lieu, quelle qu’en fût la forme ; enfin, le destin de la France. […] C’est pourquoi l’armée d’Afrique, depuis la Provence jusqu’aux Vosges, combattra au nom du gaullisme comme feront les troupes du Parti communiste. C’est pourquoi Jean Moulin avait emporté, dans le double fond d’une boîte d’allumettes, la microphoto du très simple ordre suivant : « M. Moulin a pour mission de réaliser, dans la zone directement occupée de la métropole, l’unité d’action de tous les éléments qui résistent à l’ennemi et à ses collaborateurs. »

[…] Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi ; et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé ; avec tous les rayés et tous les tondus des camps de concentration, avec le dernier corps trébuchant des affreuses files de Nuit et brouillard, enfin tombé sous les crosses ; avec les huit mille Françaises qui ne sont pas revenues des bagnes. Écoute aujourd’hui, jeunesse de France, ce qui fut pour nous le Chant du Malheur. C’est la marche funèbre des cendres que voici. À côté de celles de Carnot avec les soldats de l’an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu’elles reposent avec leur long cortège d’ombres défigurées. Aujourd’hui, jeunesse, puisses-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n’avaient pas parlé ; ce jour-là, elle était le visage de la France.

Discours d’André Malraux, ministre des Affaires culturelles, lors du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon, le 19 décembre 1964.

préparation

Entrer dans le sujet

  • L’intitulé du sujet renvoie à une partie de la question du programme Les mémoires : lecture historique.
  • Le sujet porte sur le concept de résistancialisme, défini par l’historien français Henry Rousso à propos d’une des mémoires de la Seconde Guerre mondiale en France. Il désigne le mythe politique selon lequel l’ensemble des Français aurait participé à la Résistance durant l’Occupation, et ce dès le début du conflit.
  • Vous devez donc mettre en évidence les principales caractéristiques de la mémoire officielle fondée sur ce mythe. Vous vous limiterez ainsi à la période durant laquelle il triomphe, c’est-à-dire sous la présidence du général de Gaulle (1958-1969). Vous penserez à porter un regard critique sur cette mémoire.

Organiser l’exposé

  • Dans un premier temps, vous montrerez en quoi le contexte politique de l’époque est favorable au triomphe du résistancialisme. En effet, ce discours est prononcé alors que le général de Gaulle est au pouvoir depuis 6 ans déjà : sa priorité est de souder la nation autour de sa personne et du souvenir glorieux de la Résistance.
  • Dans un second temps, en vous appuyant sur des citations du texte, vous en préciserez les caractéristiques. De façon épique, l’auteur associe l’action de grandes figures résistantes (Jean Moulin, de Gaulle) à celle du peuple français dans une continuité historique.
  • Enfin, en mobilisant vos connaissances personnelles et votre esprit critique, vous en rappellerez les limites. Vous pourrez alors faire référence aux analyses d’historiens comme Henry Rousso (auteur du Syndrome de Vichy) ou Jean-Pierre Azéma (auteur de La France des années noires).

présentation

Introduction

Le document proposé est un extrait du discours du ministre des Affaires culturelles André Malraux, prononcé le 19 décembre 1964 à l’occasion du transfert des cendres de Jean Moulin, unificateur des mouvements de la Résistance, au Panthéon. À travers la mémoire de la Seconde Guerre mondiale qu’il expose, il permet de saisir ce que l’historien Henry Rousso a appelé le résistancialisme, c’est-à-dire le mythe selon lequel l’ensemble de la population française aurait participé à la Résistance.

I. Un contexte favorable au résistancialisme

1. Oublier l’Occupation

  • En 1945, la majorité des Français souhaite tourner la page de l’Occupation. C’est une période qui les a traumatisés et divisés.
  • Pour ses victimes (prisonniers de guerre, travailleurs du STO, déportés), le silence est de mise en raison d’un sentiment de culpabilité et de la difficulté à exprimer leurs souffrances.

2. Une priorité : l’unité nationale

  • Pour le général de Gaulle, président de la République de 1958 à 1969, la priorité est de souder les Français autour du régime de la VeRépublique et de son chef.
  • En effet, après 1945, le pays a de nouveau été meurtri et divisé en raison de la guerre d’Algérie (1954-1962).

II. Une mémoire officielle : le résistancialisme

1. Des hommes providentiels

  • Des individus hors du commun auraient assumé « le destin de la France ».
  • De Gaulle est présenté comme le premier Résistant au régime de Vichy et à sa politique de collaboration (« le Non du premier jour » fait référence à l’appel du 18 juin 1940).
  • Jean Moulin est décrit comme le principal organisateur de la Résistance intérieure, missionné par de Gaulle (« M. Moulin a pour mission […] collaborateurs. ») ; il s’est sacrifié pour cette mission (« pauvre face informe du dernier jour » fait allusion à sa mort sous la torture).

2. Un peuple unanimement résistant

  • Les Français auraient tous rejoint le combat de ces hommes en s’engageant dans la Résistance (« chef d’un peuple de la nuit », « elle était le visage de la France »).
  • Toutes les forces politiques auraient participé à ce combat (« combattra au nom du gaullisme comme feront les troupes du Parti communiste »).

3. Une histoire nationale glorieuse

  • Jean Moulin est présenté comme le dernier maillon d’une chaîne historique de « grands hommes » ayant fait honneur à leur patrie, qui sont déjà rentrés au Panthéon (« aux grands hommes, la patrie reconnaissante »).
  • Parmi eux sont cités Carnot, défenseur du territoire sous la Révolution française, Victor Hugo, porte-parole des plus faibles au xixe siècle et Jean Jaurès, militant pacifiste assassiné en 1914.

III. Une mémoire sélective et déformante

1. Une Résistance minoritaire

  • Jusqu’en 1944, une minorité de Français s’est engagée dans les actions de la Résistance. La majorité est restée attentiste en s’adaptant à la situation de l’Occupation ; une poignée a également collaboré avec Vichy et l’occupant allemand.
  • Si les gaullistes se sont rapidement ralliés au combat de de Gaulle, les communistes se sont engagés plus tardivement (en raison du pacte de non-agression germano-soviétique) et ont difficilement accepté sa tutelle.

2. Une histoire chaotique

  • Loin de la vision linéaire exposée par André Malraux, le combat de de Gaulle et Jean Moulin n’a pas été gagné d’avance : il faut attendre 1943 pour que celui-ci réussisse à unifier l’ensemble des mouvements de la Résistance sous la houlette du Conseil national de la Résistance (CNR).
  • L’histoire nationale n’est pas qu’une histoire héroïque : le régime de Vichy, occulté de la mémoire gaulliste, en est une des zones d’ombre.

Conclusion

Dans le contexte des années de Gaulle, la mémoire résistancialiste propose une vision tragique mais glorieuse de la Seconde Guerre mondiale. Cependant, elle ne résiste pas à la critique historique.