Le rôle du poème est-il seulement de faire rêver le lecteur ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens
Type : Dissertation | Année : 2017 | Académie : France métropolitaine

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France métropolitaine • Juin 2017

La poésie et le rêve • 14 points

La poésie et le rêve

Dissertation

Le rôle du poème est-il seulement de faire rêver le lecteur ?

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

Présupposé : le « rôle » (la fonction, l’utilité, le but) d’un poème est de faire rêver (s’évader hors de la réalité, ailleurs, dans un autre monde).

Problématique : La poésie doit-elle avant tout favoriser le rêve ?

« est-il seulement » suggère que la poésie peut avoir d’autres fonctions.

Chercher des idées

Demandez-vous ce que le lecteur cherche dans un poème (expression des sentiments, incitation à la réflexion, défense d’une cause, jeu sur la langue…).

Subdivisez la problématique en sous-questions :

À quoi la poésie doit-elle faire rêver ? « Pourquoi/comment le poète fait-il rêver son lecteur ?

La poésie n’est-elle que rêve ? N’a-t-elle pas d’autres fonctions ?

Le rêve s’oppose au réel : Le poète doit-il faire découvrir le réel qui nous entoure ? En quoi la poésie permet-elle de mieux voir la réalité (quelle[s] réalité[s] ? des choses ? des sentiments ? de l’être profond ? des mots ?) ?

Le rêve s’oppose à la réflexion et à l’action : Le poète ne doit-il pas nous faire réfléchir à la condition humaine ? Ne doit-il pas s’engager ?

Élargissement suggéré : Ces fonctions sont-elles incompatibles ?

Cherchez des exemples de poèmes correspondant à ces fonctions.

Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

La poésie : voir mémento des notions.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] « Voyageur ailé » (Baudelaire), le poète s’est depuis l’Antiquité forgé l’image d’un éternel rêveur qui vit « ailleurs ». [Problématique] Faut-il alors s’étonner que la poésie soit le plus souvent définie comme une « Invitation au voyage » (Baudelaire), au rêve ? [Annonce des axes] Certes, un poème est un merveilleux tremplin vers d’autres mondes, nés de l’imagination des poètes [I] ; il invite aussi au rêve sur « l’espace du dedans », les mystères de l’âme, l’univers du langage [II]. Mais les poètes ne nous suggèrent-ils pas aussi de rester ancrés dans le monde réel ? D’ailleurs, la poésie peut-elle se réduire à une seule et unique fonction [III] ?

I. La poésie, un tremplin vers le rêve

1. Rêve, dépaysement et évasion

Muni d’une anthologie de poèmes, véritable guide de voyage, rien qu’à travers leurs titres, le lecteur peut parcourir le monde et voyager à Rome avec Du Bellay, en Orient avec Les Orientales de Hugo, au Brésil (« Escale brésilienne ») avec Supervielle, ou en Sibérie avec la « petite Jehanne de France » (Cendrars, « La prose du Transsibérien »).

Si de nombreux poètes ont nourri leurs textes de leurs voyages réels (Rimbaud, Supervielle, Saint-John Perse…), un poète peut tout aussi bien faire rêver son lecteur sans l’emmener dans des pays lointains : la tour Eiffel qu’Apollinaire dessine en calligramme, les bords du Rhin où chante la Lorelei sont des paysages réels mais transformés par les ressources de la langue poétique en lieux oniriques et rêvés.

Parce que la poésie est aussi modernité, il n’est pas un moyen de transport que les poètes n’aient offert à leurs lecteurs : voilier (« La Musique », Baudelaire) ou « steamer balançant [sa] mâture » (Mallarmé), petit train qu’Apollinaire poétise en calligramme ou tout nouveau Transsibérien (Cendrars)… Bien des fois, le poète lui-même s’assimile à ces engins qui permettent le rêve : Rimbaud se transforme en « Bateau ivre ».

2. La poésie transforme le quotidien en univers onirique

Parfois, le poète trouve dans le quotidien de quoi faire s’évader son lecteur et suscite une rêverie nourrie à partir d’un monde tout proche, simple, au-delà de « Fenêtres ouvertes » (Hugo) ou à l’intérieur d’« une fenêtre fermée » (Baudelaire).

Conseil

Constituez-vous une « banque » de mots autour des notions fréquemment mentionnées dans un devoir. Ici : rêver onirique ; évader, évasion ; imaginer, imaginaire, imagination ; dépayser, dépaysement ; métamorphoser, métamorphose ; merveilleux, etc.

Parfois, le poète suscite le rêve par l’évocation de paysages totalement imaginaires et inconnus qu’il crée lui-même : monde de Rimbaud, où les « Voyelles » prennent des couleurs, où « une fleur [lui] dit son nom » ; monde des surréalistes, où « la terre est bleue comme une orange » (Éluard)… Ce sont aussi des rêves suscités par des mondes idéaux (« Parfum exotique », Baudelaire) ou même effrayants (« Cauchemar », Verlaine et Théophile Gautier).

Pourquoi la poésie est-elle propice au rêve ? C’est parce que le poète, marginal à l’imagination fertile, cherche son inspiration hors d’un monde qui l’étouffe et le met souvent en marge, qu’il veut aller « Anywhere out of the world » (Baudelaire), dans des ailleurs parfaits, fantaisistes ou fantastiques. La poésie s’accommode du dépaysement, de l’exotisme propre à stimuler l’imagination, riche en images. [Exemples personnels]

II. La poésie, rêve sur « l’espace du dedans » (Michaux)

1. Rêver sur l’inconscient vers les tréfonds de l’être

Dans un poème, l’évocation onirique d’un paysage, d’une ville, d’un pays reflète les états d’âme du poète, sert à explorer « l’espace du dedans » (Michaux). Les périples auxquels nous convie Lamartine dans « Les Voiles » sont une métaphore de sa mélancolie romantique ; les « Trains en été » sont une métaphore de la quête d’idéal de l’être humain. La poésie dévoile, par l’évocation d’un ailleurs, les méandres du cœur humain.

Parfois même, la poésie « plonge » dans ce qui nous touche obscurément et accède aux régions de l’inconscient de notre sensibilité. [Exemple à développer : les poètes surréalistes.]

2. Rêver à partir du quotidien, entrer dans le secret du monde

Le voyage imaginaire, le rêve peut aussi emmener le lecteur dans le cœur des choses quotidiennes. « Traducteur » et « déchiffreur » des mystères du monde, le poète devine ce qui se cache derrière le mur de la rationalité.

Le poète symboliste « comprend […]/Le langage des fleurs et des choses muettes » (« Élévation », Les Fleurs du Mal). Baudelaire nous fait passer à travers « les vivants piliers » du temple de la Nature pour nous faire, à travers le rêve, saisir les « Correspondances » qui traversent le monde. Francis Ponge fait rêver aux « Alpes », au « Taurus », et à « la Cordillère des Andes » pour entrer, à partir de la « croûte », dans le cœur du pain quotidien, pour en comprendre l’essence avant de repartir dans un voyage rêvé « dans le four stellaire » infini…

Selon Baudelaire, le poète est doué d’un don de voyance ; il sait pénétrer « l’empire familier des ténèbres ». Ainsi, Hugo, dans la « Fonction du poète », lui assigne comme mission de « faire flamboyer l’avenir ».

3. Entrer dans l’univers onirique des mots par la fantaisie du langage

Enfin, la poésie fait entrer le lecteur dans le monde onirique des mots, en explorant tous leurs sens, leur potentiel sonore et musical (exemple de l’Oulipo, de Queneau).

La poésie, grâce à son jeu sur le langage et à son invention verbale, permet des escapades étranges et fantaisistes au pays des mots qui naissent au gré du caprice du poète, qui, « séparés du monde informe du langage parlé », « déracinés » (Octavio Paz) et replantés dans leur nouveau terroir, donnent des fruits et des fleurs jusque-là inconnus.

Le poète invite à une rêverie grâce à une nouvelle langue, qui établit des rapprochements inattendus comme dans les rêves mystérieux du sommeil.

III. Mais la poésie fait-elle forcément rêver ?

1. Le refus ou l’impossibilité de faire rêver

Le poète aime parfois à évoquer la réalité qui l’entoure, ses expériences vécues (« Une allée du Luxembourg », Nerval), ses sentiments intimes, sans pour autant faire rêver (exemples : poèmes d’amour, Ronsard, Apollinaire, Aragon ; poèmes du quotidien ou de la douleur : Hugo, « Elle avait pris ce pli »). « Le Bateau ivre », image de Rimbaud lui-même après ses voyages extraordinaires, aspire à revenir en Europe, dans une « flache […] où un enfant […] Lâche un bateau frêle ». Supervielle s’exhorte à s’affranchir de tout rêve pour écrire le réel : « Voyageur, Voyageur, accepte le retour […] / Ton rêve modelé par trop de Paysages / Laisse-le reposer en son nouveau contour ».

Il arrive que le poète ne puisse accéder au rêve et qu’il soit ramené sur terre, comme englué dans la réalité : ainsi Baudelaire ramène régulièrement son lecteur à cette « atmosphère obscure [qui] enveloppe la ville » (« Recueillement »), au Spleen et à son « ciel bas et lourd qui pèse comme un couvercle » [thèmes à développer : la mort, la vieillesse, la maladie, la guerre, le temps qui passe… ; exemple : « Quand vous serez bien vieille », Ronsard].

Certains poètes refusent délibérément de faire rêver le lecteur, parce qu’ils ont conscience d’une mission à accomplir pour l’humanité, qui leur semble plus urgente : ancrés dans le présent, engagés auprès de leurs semblables, ils mettent leur art au service de causes qu’ils défendent. Comment faire rêver quand il faut résister aux horreurs nazies ou perpétuer le souvenir de la « cohorte des poignets nus/[D]es pores cautérisés d’encre/Bleu enfer » (Robert Merle) ? Comment rêver quand une honteuse « Affiche rouge » salit les murs de Paris ? Aragon choisit plutôt d’écrire « Strophes pour se souvenir » de Manoukian et des résistants fusillés…

2. La poésie, genre aux multiples fonctions qui ne s’excluent pas

Pourquoi cantonner la poésie à un seul rôle ? Paradoxalement, elle peut à la fois faire rêver et rapprocher du réel. Prévert, dans « En rentrant de l’école », fait rêver à un ailleurs fantaisiste et enchanteur, mais à la fin il « est revenu à pied »…

La poésie, par sa nature même, ne laisse rien à l’écart : elle décrit et peint mais transfigure aussi [exemples] ; elle crée la beauté pour elle-même (les poètes parnassiens) ; elle dévoile et « traduit » le monde ; elle célèbre la vie et l’humanité ; elle rend compte des états d’âme [exemples] ; elle s’engage, défend et dénonce [exemples]… C’est en fait dans la complexité de sa définition que se rejoignent toutes ces fonctions : être poète, c’est jeter un regard neuf sur soi et sur le monde et en rendre compte avec un langage nouveau, jusque-là inconnu.

Conclusion

Certes la poésie permet à l’auteur comme au lecteur de rêver, de se « transporter » dans d’autres lieux, dans d’autres temps, dans les mondes invisibles que l’être humain porte en lui, dans la réalité qu’il transcende et dévoile, ou dans l’univers infini des mots. [Ouverture] Mais la poésie ne se laisse pas enfermer dans un rôle unique. Comme l’affirme Proust, « le véritable voyage ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux » : ceux du poète.