Le romancier doit-il faire de ses personnages des êtres extraordinaires ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re S - 1re ES | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde - La dissertation littéraire
Type : Dissertation | Année : 2013 | Académie : France métropolitaine
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Des personnages extraordinaires ?
 
 

Des personnages extraordinaires ? • Dissertation

Roman

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France métropolitaine • Juin 2013

Série ES-S • 16 points

Dissertation

> Le romancier doit-il nécessairement faire de ses personnages des êtres extraordinaires ?

Vous répondrez à la question en vous fondant sur les textes du corpus ainsi que sur les textes et œuvres que vous avez étudiés et lus.

Comprendre le sujet

  • Le sujet est centré sur le personnage de roman et pas seulement sur le personnage principal.
  • Il propose une définition du personnage romanesque comme un être d’exception. Cela présuppose que le romancier ne créerait pas de personnages communs, banals.
  • La formulation « doit-il nécessairement » laisse entendre qu’il y a une alternative, une discussion possible, qu’une prise de position est attendue de votre part.
  • La problématique peut être reformulée ainsi : Le personnage de roman doit-il ou non sortir obligatoirement de l’ordinaire ?

Chercher des idées

  • Scindez cette problématique en sous-questions : Par quels aspects un personnage de roman peut-il se montrer extraordinaire ? Pourquoi un personnage hors du commun est-il approprié au roman ? Comment un tel personnage rend-il le roman intéressant ? instructif ? Le roman ne comporte-t-il pas pourtant des personnages ordinaires ? Quel peut être l’intérêt de personnages banals ? Ne peut-on dépasser cette alternative ?
  • Le plan doit être dialectique : confirmez l’intérêt des personnages extraordinaires ; montrez pourquoi des personnages ordinaires peuvent aussi être intéressants ; essayez de dépasser cette apparente contradiction.
  • Cherchez des exemples qui illustrent les sortes de personnages que le sujet oppose implicitement : personnages hors norme/ordinaires.
  • Comme vous aurez à faire souvent référence aux notions d’extraordinaire/ordinaire, constituez une réserve de mots pour éviter les répétitions :
  • Extraordinaire : singulier, singularité, unique ; original, originalité ; se démarquer, se distinguer, se signaler par ; singulier, se singulariser ; étonnant, atypique, particulier, particularité ; différent, différence ; spécial, hors norme ; anormal, anomalie ; d’exception, exceptionnel ; dérouter, déroutant…
  • Ordinaire : commun, commun des mortels ; banal, banalité ; médiocre, médiocrité ; quelconque, insignifiant ; humble ; normal, normalité…

>Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

>Le roman : voir lexique des notions.

Corrigé

Le corrigé se présente sous forme d’un plan dont seuls quelques passages sont rédigés et signalés comme tels. Vous pouvez vous exercer à rédiger l’ensemble du devoir en y incluant vos propres exemples.

Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction [rédigée]

[Amorce] Dans la vie courante, l’expression « C’est du roman ! » signifie « Cela n’a rien de réel, c’est de la fantaisie ! ». Mais, dans la préface de son roman Pierre et Jean, Maupassant distingue plusieurs types de romanciers et, corollairement, de personnages : certains « transforme[nt] la vérité […] pour en tirer une aventure exceptionnelle » et mettent en scène des héros extraordinaires, d’autres font de leurs créations des êtres du quotidien et évitent « tout enchaînement d’événements qui paraîtrait exceptionnel ». [Problématique] Existe-t-il un modèle type de personnage romanesque ? [Annonce du plan] Certes, le héros – au sens premier du terme : « surhomme » – peut fasciner le lecteur [I]. Cependant, pour un romancier, peindre des personnages ordinaires présente aussi un intérêt [II]. Au total, faut-il nécessairement choisir entre ces deux extrêmes ? La tâche artistique du romancier n’est-elle pas de transformer le quotidien en singularité ? Même lorsqu’il peint la banalité, son écriture lui permet de la transfigurer en une « destinée singulière », selon les mots du marquis de Sade [III].

I. Intérêts du héros de roman au destin extraordinaire

1. Par son origine l’univers romanesque est souvent « fabuleux »

  • Le roman est héritier de l’épopée, aux héros exceptionnels (Odyssée, Iliade ; romans de chevalerie). Les origines du roman expliquent qu’il présente des univers différents du nôtre. [Exemples] Rabelais, Gargantua (univers de géants) ; Verne : Voyage au centre de la terre (découverte d’un monde inconnu) ; Tolkien, Le Seigneur des anneaux (anneau qui rend invisible).
  • De même, il propose des péripéties extraordinaires. [Exemples] Dumas, Le Comte de Monte-Cristo (évasion du château d’If). Harry Potter à l’école des sorciers (scènes fantastiques).

2. Dans ce contexte, certains personnages sortent de l’ordinaire

Notez bien

Lorsque vous donnez l’exemple d’une œuvre, la référence doit être précise (titre de l’œuvre souligné, nom de l’auteur, éventuellement époque ou courant littéraire) et rapidement mise en contexte : situer l’épisode ou la scène, le personnage dans l’intrigue, dans l’œuvre.

  • Par leur physique. Certains personnages romanesques se démarquent de l’humanité commune par leur physique, qu’ils soient particulièrement beaux ou, au contraire, horriblement laids. [Exemple rédigé] Ainsi, dans La Princesse de Clèves, lorsque Mme de La Fayette fait le portrait du duc de Nemours, un « prince » de la cour d’Henri II, elle le présente comme « un chef-d’œuvre de la nature, […] l’homme du monde le mieux fait et le plus beau ». L’emploi des superlatifs élogieux, intensifiés par la précision « du monde », la métaphore hyperbolique « chef-d’œuvre », empruntée à la peinture, font imaginer au lecteur un héros « singulier » qui ne peut « être imité et dont la beauté dépasse les êtres ordinaires ».
  • Par leur exception sociale. [Exemple] Dumas, Le Comte de Monte-Cristo (hors-la-loi).

Conseil

Formulez de façon variée un même argument. Pour celui-ci : certains personnages romanesques font preuve de qualités morales exceptionnelles. Ou : un romancier peut doter ses héros de vertus ou de vices qui dépassent l’humanité ordinaire. Ou : c’est parfois la perfection ou la monstruosité morale qui donne au personnage son originalité.

  • Certains personnages de romans peuvent apparaître comme « singuliers » par leur exception morale (dans le bien ou dans le mal…). [Exemple] L’intégrité morale du commissaire Maigret (Simenon).
  • D’autres fois, c’est la monstruosité morale qui donne au personnage son originalité. [Exemple rédigé] Ainsi, Vautrin, ancien forçat protagoniste du roman réaliste de Balzac Le Père Goriot, à travers un long discours à Rastignac, son « élève », veut, dans cette « leçon de vie », apprendre au jeune étudiant inexpérimenté à « parvenir » dans la société parisienne. Il met alors en œuvre une redoutable stratégie de persuasion, en exploitant toutes les ressources de la parole. Son absence totale de conscience morale, son assurance, sa lucidité et ses qualités d’orateur hors pair font de Vautrin un tentateur inquiétant, un diable incarné.

3. Les personnages héroïques, modèles ou antimodèles

  • Le personnage extraordinaire a une vie plus intense et donne lieu à une intrigue plus passionnante ; il fait rêver et répond à notre besoin d’aventure et d’évasion hors du monde quotidien [exemples personnels].
  • Un personnage extraordinaire peut devenir un modèle à imiter. Il permet d’explorer les limites de l’humain, de donner une image des capacités humaines et de la perfection, de provoquer l’admiration. [Exemples] Le duc de Nemours ou la princesse de Clèves chez Mme de Lafayette (l’héroïsme de la passion en lutte avec le sens du devoir).
  • Un personnage extraordinaire dans le mal peut servir d’antimodèle à ne pas imiter. Il permet au romancier de peindre des passions absolues, dévastatrices [exemples personnels].

[Transition] Le lecteur se laisse emporter par ces êtres extraordinaires. Cependant il se reconnaît parfois dans la peinture d’une humanité plus commune.

II. Le personnage ordinaire, portrait réaliste de l’humanité

1. Il donne une vision du réel et favorise l’illusion du vrai

  • Le personnage romanesque est souvent un être sans qualités particulières. [Exemples] Frédéric Moreau dans L’Éducation sentimentale de Flaubert, roman réaliste ; Meursault dans L’Étranger de Camus, roman de l’absurde ; Gervaise, l’héroïne de L’Assommoir de Zola, roman naturaliste.
  • Il donne lieu à une intrigue plausible, vraisemblable : on y croit. Immergé dans la vie quotidienne, son destin est « ordinaire ». [Exemples] La vie de province, banale, ennuyeuse dans Madame Bovary, de Flaubert ; la destinée de Frédéric Moreau dans L’Éducation sentimentale ; la découverte de Paris par une adolescente dans Zazie dans le métro, de Queneau.

2. Une image du lecteur : le personnage-miroir

  • Il représente l’humanité moyenne et nous sert de miroir : le lecteur peut s’identifier à lui. Balzac, dans ses romans, veut « faire concurrence à l’état civil ».
  • Il est représentatif de la société et permet au romancier de faire passer à travers lui sa vison de la société : les personnages types. [Exemple] Georges Duroy dans Bel-Ami semble caractérisé par des préoccupations matérielles, un milieu et une existence plutôt ordinaires. Il apparaît comme un type social du roman réaliste.

3. Une autre sorte de leçon de morale vivante

  • Le destin du personnage ordinaire propose non pas un idéal inaccessible, mais des objectifs que l’on peut atteindre (qui ne découragent pas). Il procure parfois de l’optimisme [exemples personnels].
  • Le personnage ordinaire illustre les défaites de l’existence d’autrui et fait que le lecteur se sent moins seul en partageant ses déboires [exemples personnels].
  • La proximité avec le personnage permet de mieux faire passer aux lecteurs le message du romancier [exemples personnels].

III. Une fausse alternative ?

Enfermer le romancier dans une alternative ne rend pas compte de la complexité du roman et du personnage romanesque.

1. Le roman comme transfiguration d’un personnage banal en destinée singulière

  • Des événements personnels ou historiques (l’intrigue du roman imaginée par le romancier) peuvent transformer un simple homme en héros, en lui donnant une destinée extraordinaire. [Exemples] J. A Suter dans L’Or de Cendrars ; Angelo dans Le Hussard sur le toit de Giono.
  • Des personnages qui vont au bout de leur destin, par exemple en accomplissant des choix difficiles, acquièrent une certaine grandeur. Simenon dit bien : « Un personnage de roman, c’est n’importe qui dans la rue, mais qui va jusqu’au bout de lui-même. » [Exemples] Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir de Stendhal ; Jean Valjean dans Les Misérables de Hugo.
  • Le roman révèle la part d’héroïsme cachée dans la banalité de la vie de chacun. À travers des êtres humbles, le romancier permet à l’homme de mieux connaître ses potentialités et sa part d’exception. [Exemples] Le héros du Père Goriot de Balzac, « Christ de la paternité » ; le narrateur de À la recherche du temps perdu de Proust découvrant sa vocation d’artiste.
  • C’est parfois le regard déformant d’un autre personnage qui fait d’un être banal un « héros », sous le coup de l’admiration ou de l’affection [corpus].

2. Héros ou commun des mortels ? Tout dépend de la mission que se donne le romancier

  • S’il veut exalter et faire rêver son lecteur, susciter son admiration, son choix se portera sur les héros.
  • Si le roman est pour lui un instrument d’exploration, s’il veut « peindre » le monde tel qu’il est et l’expliquer (roman réaliste et naturaliste) ou encore dénoncer ses travers (roman engagé), le romancier peuplera son univers de personnages qui donnent une (presque) parfaite illusion de la réalité.
  • On peut même imaginer la cohabitation entre ces deux types de personnages… [Exemples] Malraux, La Condition humaine (Kyo, le héros ; Clappique, homme de l’humanité moyenne) ; Camus, La Peste.

Conclusion [rédigée]

Être complexe et protéiforme, le personnage de roman ne saurait se réduire à une définition trop schématique et il n’est pas de recette dans la création romanesque. C’est en fonction de son lectorat, de sa conception du roman et aussi de la vie que le romancier choisit de faire de ses personnages des êtres hors du commun ou des hommes ordinaires. Mais faut-il s’étonner que le roman propose des types de personnages aussi divers ? Non, puisque le roman est une œuvre artistique, au même titre que la peinture. Or, l’art est un « miroir » qui déforme, mais, par là même, nous révèle à nous-mêmes, plus « vrais que nature ». Le roman reflète la vie, dit-on. Or, dans la vie, n’existe-t-il pas des êtres d’exception au milieu de l’humanité commune ?