Le théâtre se prête-il particulièrement à la représentation des passions extrêmes et hors du commun ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation
Type : Dissertation | Année : 2014 | Académie : France métropolitaine
Corpus Corpus 1
Théâtre et passion

Théâtre et passion • Dissertation

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Le théâtre

15

France métropolitaine • Septembre 2014

Le texte théâtral et sa représentation • 14 points

Dissertation

> Le théâtre se prête-il particulièrement à la représentation des passions extrêmes et hors du commun ?

Vous appuierez votre développement sur les textes du corpus et les textes étudiés pendant l’année, ainsi que sur vos lectures personnelles.

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

  • « se prêter à » signifie « être adapté à », « être efficace pour ».
  • « extrêmes » signifie « très intenses, exceptionnelles, extraordinaires ».
  • Le présupposé du sujet est : « Le théâtre est efficace pour représenter les passions hors du commun. »
  • La forme interrogative de la consigne permet une discussion.
  • La problématique peut être reformulée ainsi : « Le théâtre est-il efficace pour représenter les passions exceptionnelles ? »

Chercher des idées

  • Scindez cette problématique en plusieurs sous-questions : « Pourquoi le théâtre permet-il de représenter des passions très fortes ? » ; « Par quels moyens les représente-t-il ? » ; en élargissant : « Le théâtre n’a-t-il pas d’autres fonctions ? Existe-t-il un théâtre qui ne mettrait pas en jeu des passions ? »
  • « particulièrement » suggère que l’on peut faire une brève comparaison avec les autres genres, ce qui implique les questions : «En quoi le théâtre est-il plus efficace pour cela que les autres genres ? » ; «En quoi d’autres genres sont-ils aussi propres à représenter les passions extrêmes ? »
  • Faites-vous une liste de pièces dont les personnages sont « hors du commun », soumis à des passions : identifiez ces passions. 
  • Identifiez pour chaque exemple  : la nature de la passion, ses manifestations, les moyens utilisés pour en faire sentir l’intensité.
  • Comme vous aurez à faire souvent référence à la notion d’« extrême » constituez-vous une réserve de mots : excessif, immodéré, exceptionnel, extraordinaire, exagéré/exagération, dépasser la norme

>Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

>Le théâtre : voir lexique des notions.

Corrigé
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La partie II se présente sous forme de plan détaillé que vous pouvez vous exercer à rédiger et à nourrir d’exemples, sur le modèle des autres parties.

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Dans Le Retour du tragique (1967), Jean-Marie Domenach définit ainsi notre intérêt pour le théâtre : « Vivre une vie plus intense dans un monde où se produisent des événements et des passions extraordinaires, tel est sans doute le ressort classique de la fascination théâtrale. » [Problématique] Le théâtre se prête-t-il particulièrement à la représentation de ces mouvements de l’âme hors du commun ? Pourquoi et comment les dramaturges nous font-ils partager les passions de leurs héros ? [Annonce du plan] La nature même du texte théâtral s’accommode bien de ces mouvements violents [I]. Mais la représentation elle aussi permet de les mettre en valeur [II]. Cependant, est-ce là le seul type de sentiments que le théâtre puisse dépeindre ? Existe-t-il un théâtre sans passions ? Enfin, le théâtre est-il le seul genre littéraire capable de représenter les passions [III] ?

I. Le texte théâtral est apte à représenter les passions

Le théâtre foisonne d’exemples de représentations de passions extrêmes qui font souffrir ceux qui les vivent. Exemples : l’amour pour Chimène qui déchire Rodrigue, car il entre en conflit avec sa piété filiale (Le Cid, de Corneille) ; la passion de Médée pour Jason, qui lui fait trahir son pays et tuer sa famille puis se retourne en vindicte aveugle contre lui (Médée, de Max Rouquette).

1. Pourquoi le théâtre se prête-t-il à cette représentation ?

  • Par son origine religieuse. Dans la Grèce antique, le théâtre est conçu comme une célébration en l’honneur des divinités. Comment les sentiments représentés pourraient-ils dès lors être ceux du commun des mortels ? Les souffrances des personnages des pièces antiques sont d’ailleurs souvent infligées par les dieux. C’est la fatalité, divine, qui entraîne Œdipe malgré lui, dans Œdipe roi, de Sophocle, à tuer son père et à épouser sa mère, puis, dès qu’il l’apprend, à se crever les yeux, par honte.
  • Par le but qu’on lui assigne. On prête fréquemment au théâtre une vocation cathartique : il permet au spectateur de prendre conscience de ses propres passions puis de s’en purifier. Pour cela, il est nécessaire que les sentiments représentés frappent l’imagination. André Gide dit : « C’est une extraordinaire chose que le théâtre. Des gens comme vous et moi s’assemblent le soir dans une salle pour voir feindre par d’autres des passions qu’eux n’ont pas le droit d’avoir. » Après avoir dépeint des passions interdites, le dramaturge veille à ce que le protagoniste soit puni pour ses actes (Dom Juan, de Molière). Le théâtre devient moralisateur, il a pour mission d’instruire.
  • Par sa nature même. Le théâtre est aussi action, le plus souvent conflictuelle. Pascal, au xviie siècle, affirme : « Les scènes contentes [c’est-à-dire où les personnages sont en harmonie] ne valent rien. » Plus les passions sont exacerbées, plus le spectateur est pris. La représentation de passions extrêmes répond à une demande du public, qui attend du spectaculaire. 

2. Par quels moyens le théâtre peut-il représenter les passions ?

  • Par le choix même des personnages. Dans la tragédie classique, ils sont nobles et évoluent donc dans un contexte hors du commun (Roxane, dans Bajazet, est la favorite du sultan ; Phèdre est reine, fille de roi et même petite-fille de Minos et de Pasiphaé, petite-fille de Zeus). À d’autres époques également, des dramaturges ont fait le choix de personnages exceptionnels : dans Salina, Laurent Gaudé met en scène une princesse africaine.

L’imaginaire collectif prête aux personnes hors du commun des sentiments exceptionnels. Ainsi, il est parfaitement crédible que le désir de vengeance de Médée soit effroyable et que Salina désire violemment la mort de son époux.

  • Par la condensation de l’action. Au théâtre, temps et lieu sont concentrés : la vie est jouée en accéléré, la crise resserrée « jusqu’à l’incandescence ». Les sentiments, plus concentrés eux aussi, deviennent passion.
  • Par le travail sur la langue. Enfin, au théâtre, on ne parle pas comme dans la vie. Le langage aussi y est concentré, plus direct et plus fort (force des vers dans le théâtre de Hugo, images de Médée et de Salina dans le corpus +exemples personnels).

II. La représentation rend compte des passions 

Mais l’expérience théâtrale est aussi spectacle et la mise en scène concourt à représenter les élans de l’âme les plus intenses. Pour Ionesco, « tout est langage au théâtre : les mots, les gestes, les objets. Il n’y a pas que la parole ».

1. Des passions incarnées

  • Au théâtre, genre incarné, les passions ne sont pas abstraites, elles ont un visage, un corps, elles vivent à travers des acteurs.
  • Elles sont, au sens propre, « représentées » par le jeu de l’acteur qui leur prête sa voix, ses gestes… et en deviennent plus frappantes (exemples des grandes tragédiens, Mouney Sully, Rachel, la Champmeslé…).

2. Les ressources de la mise en scène

La mise en scène révèle la violence de l’état psychologique d’un personnage.

  • Le jeu avec l’espace [exemples personnels].
  • Les costumes aussi [exemples personnels]. Dans une mise en scène de Phèdre, de Racine, la protagoniste apparaît presque sans habits sur scène, montrant ainsi son extrême dénuement psychologique.
  • Les objets et accessoires représentent symboliquement les passions : la « cassette » pleine d’écus d’Harpagon révèle son avarice exacerbée ; épées et poignards chez Shakespeare…

3. Les ressources de la scénographie

Les ressources techniques de la scénographie permettent de mettre en valeur les passions les plus violentes.

  • Le décor. Exemple : la couverture rouge dans la Médée de Rouquette, qui divise la scène en deux ; abondance de portes avec des serrures et des clés énormes dans L’Avare.
  • La bande-son (cris, clameurs dans Salina).
  • Les éclairages (valeur symbolique des couleurs) [exemples].
  • Les effets spéciaux (projections en fond de scène) [exemples personnels].

On peut ainsi dire avec Ionesco que « le théâtre est dans l’exagération extrême des sentiments, exagération qui disloque la plate réalité quotidienne ».

III. Est-ce uniquement le rôle du théâtre ?

1. Le théâtre ne représente pas que des passions extrêmes

  • Le théâtre peut représenter des sentiments autres que des passions extrêmes. Pour Shakespeare « le théâtre a pour objet d’être le miroir de la nature ». Les sentiments montrés sur scène sont alors proches des sentiments humains communs. Dans Le roi se meurt, Ionesco prête au roi, personnage exceptionnel par sa longévité et ses actes, une peur très humaine de la mort. 
  • Quand le théâtre a pour fonction la critique politique et sociale, il n’a pas besoin de représenter des passions hors du commun. Dans Le Mariage de Figaro, Beaumarchais met en scène des personnages tout à fait communs, voire légers : de l’amour, certes, mais léger et bon vivant. L’objectif du dramaturge est alors autre : dénoncer les inégalités dans la société de la fin du xviiie siècle.
  • Enfin, le théâtre, essentiellement destiné à divertir, ne s’appuie pas nécessairement sur des passions extrêmes. Dans La Dame de chez Maxim’s, de Feydeau, c’est le comique de situation qui est central : il s’appuie davantage sur les ressorts de l’intrigue que sur les sentiments des personnages.

2. Les ressources des autres genres

Le théâtre n’est pas le seul genre apte à représenter des passions extrêmes.

  • Les romans et les nouvelles. Nombre d’entre eux reposent sur l’analyse des passions. L’abbé Prévost décrit dans Manon Lescaut la passion dévastatrice du chevalier des Grieux, qui l’entraîne vers sa perte. Leurs atouts : leur dimension qui permet d’approfondir l’analyse des passions ; la présence d’un narrateur qui retrace l’évolution de ses personnages et les diverses focalisations [exemples] ; les interactions entre les personnages en conflit…
  • La poésie. Le lyrisme en poésie se caractérise par l’expression exaltée des émotions. La poésie épique (l’Iliade et l’Odyssée), les chansons de geste médiévales font le récit d’actions héroïques de personnages mus par des passions extrêmes (sens du devoir chez Roland, haine d’Achille dans l’Iliade…). Ses atouts : brièveté qui condense l’expression des passions ; images fortes ; diversité de ses formes (mise en page, ressources du vers…).

Conclusion

Le théâtre, par l’expression directe des passions, les représente plus intensément. Mais il peut aussi rendre compte de sentiments moins extrêmes. [Ouverture] Cependant, la représentation des passions ne se limite pas à la littérature. La musique, la peinture, tous les arts peuvent remplir ce rôle, avec des moyens différents. En ce sens, ce serait sans doute le cinéma qui se rapprocherait de nos jours le plus du théâtre pour rendre compte des passions.