Le travail nous fait-il perdre notre liberté ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle S | Thème(s) : La liberté
Type : Dissertation | Année : 2013 | Académie : Antilles, Guyane
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Le travail nous fait-il perdre notre liberté ?
 
 

Le travail et la technique

phiT_1309_04_02C

La culture

17

CORRIGE

 

Antilles, Guyane • Septembre 2013

dissertation • Série S

Définir les termes du sujet

Travail

Le travail peut se définir comme une activité proprement humaine de transformation de la nature, par laquelle l’homme, en développant des techniques, se transforme lui-même. Étymologiquement, travail vient du latin tripalium, qui désigne un instrument de torture à trois poutres. L’étymologie indique ainsi la dimension d’effort, voire de souffrance, qui serait inhérente au travail.

Perdre

Perdre une chose, c’est l’avoir eue en sa possession et s’en trouver dépossédé. La perte s’oppose ainsi au gain : gagner une chose, c’est avoir cette chose en plus par rapport à avant, la perdre c’est avoir cette chose en moins par rapport à ce passé.

Liberté

  • La liberté se définit de façon négative comme l’absence d’obstacle à la réalisation de ma volonté ou de mes désirs. Pourtant, cette définition de sens commun semble se heurter à la réalité même du désir : si je suis poussé par mon désir, suis-je libre ? La liberté semble alors devoir s’opposer à la nécessité et au déterminisme : l’homme libre serait celui qui serait capable d’agir et de penser par lui-même, c’est-à-dire sans que cette action ou cette pensée résulte d’une cause extérieure à sa volonté. La liberté se définit alors comme libre-arbitre, c’est-à-dire capacité psychologique à faire des choix sans y être poussé par une cause extérieure.
  • La liberté s’opposerait alors à la nécessité propre à la nature : l’homme libre serait celui qui s’affranchit de la nécessité naturelle, celui qui est capable de s’opposer à la nature.

Dégager la problématique et construire un plan

La problématique

  • Le problème posé par le sujet réside dans le rapport envisagé entre le travail et la liberté. Le travail nous retire-t-il une liberté que nous aurions sans lui, ou au contraire, le travail nous permet-il d’accéder à notre liberté ?
  • La problématique découle de ce problème central, puisqu'il s'agira de se demander si le travail est un obstacle à la réalisation de ma liberté et, plus précisément, si le travail nous fait perdre une liberté qui, donc, lui préexisterait. Mais quelle est cette liberté que le travail nous retirerait ? En quoi nous empêcherait-il d’être libres ? La question sera alors de savoir s’il est possible de parler indifféremment de tout type de travail : car en quoi le travail serait-il en soi une activité aliénante ?

Le plan

  • Dans un premier temps, nous verrons pour quelles raisons on peut penser que, loin de nous faire perdre notre liberté, le travail nous fait gagner notre liberté. Pourtant, tout travail nous affranchit-il de la nécessité naturelle ? Nous nous demanderons alors en quoi le travail nous vole notre liberté.
  • Enfin, nous démontrerons que le travail et la liberté sont incompatibles : non seulement le travail nous fait perdre notre liberté, mais il est la marque de notre absence de liberté.

Éviter les erreurs

Pour bien comprendre la spécificité de la question, il ne faut pas oublier d’analyser le terme « perdre » : la question n’est pas seulement de savoir si le travail nous aide ou nous empêche d’accéder à la liberté, mais s’il nous la fait perdre, ce qui suppose qu’on soit libre avant le travail.

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

 

Conseil

Utilisez l’étymologie, puisque « travail » est dérivé du latin tripalium, qui désigne un instrument de torture.

Se demander si le travail nous fait perdre notre liberté, c’est se demander si le travail nous dépossède d’une liberté dont nous disposerions sans lui. A priori, on aurait tendance à penser le travail comme un obstacle à notre liberté : nous n’irions jamais librement vers le travail, en ce qu’il serait source de souffrance. Mais est-il pour autant une activité aliénante ?

Le travail peut se définir comme une activité proprement humaine de transformation de la nature par laquelle l’homme, en développant des techniques, se transforme lui-même. Perdre une chose, c’est l’avoir eue en sa possession et s’en trouver dépossédé. La perte s’oppose ainsi au gain. La liberté se définit de façon négative comme l’absence d’obstacle à la réalisation de ma volonté ou de mes désirs.

Pourtant, cette définition de sens commun semble se heurter à la réalité même du désir : si je suis poussé par mon désir, suis-je libre ? La liberté semble alors devoir s’opposer à la nécessité et au déterminisme : l’homme libre serait celui qui serait capable d’agir et de penser par lui-même, c’est-à-dire sans que cette action ou cette pensée résulte d’une cause extérieure à sa volonté. La liberté se définit alors comme libre-arbitre. La liberté s’opposerait alors à la nature : l’homme libre serait celui qui s’affranchit de la nécessité naturelle, celui qui est capable de s’opposer à la nature.

Le problème posé par le sujet réside dans le rapport envisagé entre le travail et la liberté. Le travail nous retire-t-il une liberté que nous aurions sans lui, ou au contraire, le travail nous permet-il d’accéder à notre liberté. Mais quelle est cette liberté que le travail nous retirerait ? En quoi nous empêcherait-il d’être libres ? La question sera alors de savoir s’il est possible de parler indifféremment de tout type de travail : car en quoi le travail serait-il en soi une activité aliénante ?

Dans un premier temps, nous verrons pour quelles raisons on peut penser que, loin de nous faire perdre notre liberté, le travail nous fait gagner notre liberté. Pourtant, tout travail nous affranchit-il de la nécessité naturelle ? Nous nous demanderons alors en quoi le travail nous vole notre liberté.

Enfin, nous démontrerons que le travail et la liberté sont incompatibles : non seulement le travail nous fait perdre notre liberté, mais il est la marque de notre absence de liberté.

1. Le travail nous fait gagner notre liberté

A. Le travail est l’activité par laquelle l’homme s’affranchit de la nature

 

Info

La nature peut se définir comme l’ensemble du monde non transformé par l’homme. On distingue en ce sens la nature de la culture ou de l’artifice.

Dans un premier temps, on peut penser que, loin de nous faire perdre notre liberté, le travail nous fait gagner notre liberté. Autrement dit, c’est par le travail que nous devenons libre, d’abord en ce que nous nous libérons par lui de la nature.

C’est en particulier ce qu’indique Hegel dans la première Philosophie de l’Esprit : le travail est une activité rationnelle qui, en tant que telle, s’oppose à la nature dont l’homme se dégage en la soumettant, par la technique, à une transformation. Le travail nie le donné naturel : il est ce par quoi l’homme se sépare de la nature et se crée lui-même. En ce sens, c’est par le travail que l’homme se libère et accède à son identité.

B. Le travail humanise l’homme

 

Info

Dans Le Capital, Marx définit le travail comme une activité propre à l’homme, un « acte qui se passe entre l’homme et la nature » et « en même temps qu’il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie ». Autrement dit, le travail est humanisant parce que l’homme se sépare de sa propre nature.

C’est cette dimension libératrice, émancipatrice, du travail que développeront les analyses de Marx : si l’on peut dire que le travail est pour l’homme le moyen de gagner sa liberté, c’est dans la mesure où le travail est là encore pensé comme un acte qui fonde l’identité de l’homme. L’homme n’est lui-même que par le travail : il est l’essence de l’homme, dit Marx, ce par quoi la « nature devient pour l’homme ». Le « vrai travail », dit-il, est l’acte par lequel l’homme remplace le donné naturel par ses propres œuvres, ce par quoi le monde naturel devient humain.

[Transition] Pourtant, que le travail nous affranchisse de la nature ou nous fasse accéder à notre identité semble correspondre à une visée idéale du travail, à ce qu’il vise en son essence : mais la réalité du travail correspond-elle à son essence ? Autrement dit, peut-on dire que tout travail libère l’homme ?

2. Le travail nous fait perdre notre liberté

A. Le travail sous sa forme productive reconduit la nécessité naturelle

En réalité, on peut douter des vertus libératrices du travail dès lors que l’on considère le travail sous sa forme moderne, à savoir le travail productif, tel qu’il est organisé par la division du travail. Visant essentiellement la libération à l’égard de la nature et de sa nécessité, le travail perd alors son but initial : il avait pour but de satisfaire nos besoins ; son but devient la production elle-même. Il devait appeler l’homme à se développer ; il le coupe de tout effort comme du rapport au résultat final du travail. « Du même coup, écrit Hegel, cette abstraction de l’habileté et du moyen rend plus complets la dépendance et les rapports mutuels entre les hommes pour la satisfaction des autres besoins, au point d’en faire une nécessité absolue. »

Dès lors que le travail n’est plus le moyen par lequel nous nous affranchissons de la nature mais ce par quoi nous retournons à la nécessité naturelle, on peut dire qu’il nous fait perdre cette liberté à laquelle nous accédions dans le cadre d’un travail artisanal.

B. Le travail moderne nous aliène

Ainsi, si le travail nous fait perdre notre liberté, c’est que de libérateur il devient aliénant : alors même qu’il nous libérait, il devient dans le cadre du travail productif l’outil de notre aliénation. Loin de nous humaniser, le « travail réel » que décrit Marx nous animalise. En lui, dit Marx dans les Manuscrits de 1844, « ce qui était animal devient humain, et ce qui était humain devient animal ». En effet, répétitif, désincarné, abstrait, ce travail n’a plus de raison d’être que le besoin vital. « L’homme fait de son activité vitale, écrit Marx dans Ébauche d’une critique de l’économie politique, de son essence, un simple moyen de son existence ».

Mais ce moyen de survivre que devient le travail dépossède l’homme de lui-même : privé du rapport au produit de son travail, le travailleur est alors aliéné en ce qu’il vend sa force de travail (il produit pour un autre en échange d’un salaire), et ne peut plus se reconnaître dans le résultat de son travail. On peut alors dire que si le travail nous fait perdre notre liberté, c’est dans la mesure où il devient ce par quoi l’homme se perd lui-même en devenant étranger à ses propres yeux.

[Transition] Mais au fond, si le travail moderne nous fait perdre notre liberté, n’est-ce pas parce que le travail est en soi une activité négatrice de liberté ?

3. Le travail et la liberté sont incompatibles

 

Attention

Après avoir montré en quoi le travail sous sa forme moderne nous faisait perdre notre liberté, il s’agit de montrer en quoi le travail est par essence un obstacle à la liberté.

A. Le travail est l’activité qui nous attache à la nature

Enfin, on peut dire que si le travail nous fait perdre notre liberté, c’est essentiellement parce que nous ne sommes libres qu’affranchis du travail. C’est là la conception du travail propre à l’Antiquité grecque, conception qu’examine Hannah Arendt dans la Condition de l’homme moderne : loin d’être une activité noble, humanisante, le travail est l’activité qui nous rattache à la sphère des besoins biologiques, à la nécessité de la nature.

« Les Anciens (…) jugeaient qu’il fallait avoir des esclaves à cause de la nature servile de toutes les occupations qui pourvoyaient aux besoins de la vie (…). Travailler, c’était l’asservissement à la nécessité, et cet asservissement était inhérent aux conditions de la vie humaine. Les hommes étant soumis aux nécessités de la vie ne pouvaient se libérer qu’en dominant ceux qu’ils soumettaient de force à la nécessité. » Ainsi, le travail étant indissociable du besoin, c’est-à-dire du seul souci de survivre, il est aussi ce en quoi l’homme perd son humanité.

B. Gagner sa liberté, c’est se libérer du travail

Par conséquent, l’homme libre, dit Arendt, est précisément pour les Grecs de l’Antiquité, celui qui ne travaille pas. « L’institution de l’esclavage dans l’Antiquité (…) fut une tentative pour éliminer des conditions de la vie le travail. » Ainsi, il n’y a pas de liberté possible dans ni par le travail : la seule liberté possible, correspondant au statut de l’homme libre, est celle de la vie sans travail.

Au caractère répétitif du travail, caractère lié au but du travail, à savoir la reconduction de la vie biologique, s’oppose alors le caractère actif de l’homme sans travail, l’homme libre, celui-ci consacrant son temps aux affaires publiques. La vie politique, vie d’action, serait alors la seule vie proprement humaine, opposée en cela au champ des activités laborieuses qui ramènent l’homme à son animalité.

Conclusion

En définitive, on peut dire que si le travail nous fait perdre notre liberté, c’est en tant qu’il relève de la nécessité propre à la vie biologique. Rivé au besoin, le travail nous empêche d’être libre en ce sens qu’il constitue un obstacle à la réalisation de l’homme, que l’humanité de cet homme soit définie par son aptitude politique ou par sa créativité.

De fait, si le travailleur moderne ou l’esclave sont soumis à la nécessité, on peut dire qu’ils sont aliénés en ce qu’ils tournent le dos à leur humanité. Si le travail fait perdre la liberté, c’est finalement dans la mesure où l’homme se perd lui-même dans le travail.