Léry, Histoire d'un voyage fait en la terre du Brésil

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re Générale | Thème(s) : Montaigne, Essais – « Notre monde vient d’en trouver un autre »
Type : Commentaire littéraire | Année : 2019 | Académie : Inédit

« Notre monde vient d’en trouver un autre »

littérature d’idées

8

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Sujet d’écrit • Commentaire

Léry, Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil

4 heures

20 points

Intérêt du sujet • Un explorateur aventurier rencontre des peuples qui n’ont pas été en contact avec notre civilisation. Cette expérience le fait réfléchir sur la manière de vivre des Indiens comparée aux mœurs des Européens.

Commentez ce texte de Jean de Léry, extrait d’Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil.

DOCUMENT

Artisan d’origine modeste et de religion protestante, Jean de Léry participa à une expédition française au Brésil. À cette occasion, il partagea pendant quelque temps la vie des Indiens Tupinambas. Vingt ans après son retour en France, il fit paraître un récit de son voyage.

Au reste, parce que nos Tupinambas sont fort ébahis de voir les Français et autres des pays lointains prendre tant de peine d’aller quérir1 leur Arabotan, c’est-à-dire bois de Brésil, il y eut une fois un vieillard d’entre eux qui sur cela me fit telle demande :

« Que veut dire que vous autres Mairs et Peros, c’est-à-dire Français et Portugais, veniez de si loin pour quérir du bois pour vous chauffer, n’y en a-t-il point en votre pays ? »

À quoi lui ayant répondu que oui et en grande quantité, mais non pas de telles sortes que les leurs, ni même2 du bois de Brésil, lequel nous ne brûlions pas comme il pensait, ains3 (comme eux-mêmes en usaient pour rougir leurs cordons de coton, plumages et autres choses) que les nôtres l’emmenaient pour faire de la teinture, il me répliqua soudain :

« Voire4, mais vous en faut-il tant ?

– Oui, lui dis-je, car (en lui faisant trouver bon5) y ayant tel marchand en notre pays qui a plus de frises6 et de draps rouges, voire même (m’accommodant7 toujours à lui parler de choses qui lui étaient connues) de couteaux, ciseaux, miroirs et autres marchandises que vous n’en avez jamais vu par deçà8, un tel seul achètera tout le bois de Brésil dont plusieurs navires s’en retournent chargés de ton pays.

– Ha, ha, dit mon sauvage, tu me contes merveilles. »

Puis ayant bien retenu ce que je lui venais de dire, m’interrogeant plus outre, dit :

« Mais cet homme tant riche dont tu me parles, ne meurt-il point ?

– Si fait, si fait, lui dis-je, aussi bien que les autres. »

Sur quoi, comme ils sont aussi grands discoureurs, et poursuivent fort bien un propos jusqu’au bout, il me demanda derechef :

« Et quand donc il est mort, à qui est tout le bien qu’il laisse ?

– À ses enfants, s’il en a, et à défaut d’iceux9 à ses frères, sœurs et plus prochains parents.

– Vraiment, dit alors mon vieillard (lequel comme vous jugerez n’était nullement lourdaud), à cette heure connais-je10 que vous autres Mairs, c’est-à-dire Français, êtes de grands fols : car vous faut-il tant travailler à passer la mer, sur laquelle (comme vous nous dites étant arrivés par-deçà) vous endurez tant de maux, pour amasser des richesses ou à vos enfants ou à ceux qui survivent après vous ? La terre qui les a nourris n’est-elle pas aussi suffisante pour les nourrir ? Nous avons (ajouta-t-il), des parents et des enfants, lesquels, comme tu vois, nous aimons et chérissons ; mais parce que nous nous assurons qu’après notre mort la terre qui a nous a nourris les nourrira, sans nous en soucier plus avant, nous nous reposons sur cela. »

Voilà sommairement et au vrai le discours que j’ai ouï de la propre bouche d’un pauvre sauvage américain.

Jean de Léry, Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil, chapitre XIII, 1578.

1. Quérir : chercher.

2. Ni même : ni surtout.

3. Ains : mais.

4. Voire : soit.

5. En lui faisant trouver bon : pour le persuader.

6. Frises : étoffes de laine.

7. M’accomodant : essayant.

8. Par deçà : chez les Tupinambas, au Brésil.

9. À défaut d’iceux : s’il n’a pas d’enfants.

10. Je connais : je me rends compte.

Les clés du sujet

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Les titres en couleur ou entre crochets ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Présentation du contexte] Dans un siècle où abondent les récits de voyages – un des effets de la colonisation des Amériques par les Européens – les hommes de la Renaissance et les écrivains humanistes redoublent d’intérêt pour les peuples du Nouveau Monde.

[Présentation du texte] Ainsi, un cordonnier protestant s’embarque en 1557 pour le Brésil. Il partage quelques mois la vie des Indiens Tupinambas. À son retour en France, ses amis le pressent de raconter son expérience et, en 1578, il publie l’Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil.

[Annonce du plan] Le récit d’une conversation avec un vieil indien rapportée de façon vive et pittoresque [I] amène Jean de Léry à réfléchir sur notre société : le « sauvage », par son regard candide et décapant, impose sa sagesse [II]. À travers lui, Léry met en lumière les défauts du monde dit civilisé et fait l’éloge de ces prétendus « sauvages » [III].

I. Un épisode pittoresque

Le secret de fabrication

Cette partie analyse ce qui donne de l’authenticité et de la vivacité à ce témoignage vécu et pittoresque en étudiant la structure du texte, le portrait des personnages et les marques de l’implication du narrateur.

1. Un récit et un dialogue plaisants, vivement menés

Les deux interlocuteurs sont, dès le début, clairement définis : d’un côté un narrateur, de l’autre un « vieillard ». L’étrangeté du nom « Tupinambas » stimule l’imagination : le lecteur imagine visuellement le « vieillard » sous les traits d’un de ces Indiens que les voyageurs de l’époque dessinaient.

L’usage du discours direct donne l’impression d’assister à la conversation. Du coup, le lecteur ne s’étonne pas de l’absence d’interprète et ne se demande pas en quelle langue les deux interlocuteurs communiquent.

La vivacité du dialogue crée une impression d’authenticité. La conversation progresse naturellement par un jeu de questions-réponses, (voir les nombreux verbes de parole : « demande, ayant répondu, répliqua, lui dis-je, dit ») Elle ne semble pas artificielle : elle ne fait pas l’économie de l’étonnement des Tupinambas, « ébahis » devant les efforts déployés par les Européens pour se procurer le bois du Brésil.

2. Un narrateur soucieux d’authenticité

Le statut du narrateur, sa présence et ses choix narratifs contribuent à donner de l’authenticité à la scène. L’emploi de la première personne du singulier tout au long du texte et du verbe « j’ai ouï » dans la dernière phrase le pose en témoin véridique.

Si le récit est au passé simple, Léry utilise par endroits le présent (« nos Tupinambas sont fort ébahis », « ils sont aussi grands discoureurs et poursuivent… ») qui réactualise l’anecdote, vieille de plus de vingt ans.

3. Un narrateur attentif et curieux

Le narrateur jette sur les Indiens un regard attentif et curieux. Il émaille le récit de termes empruntés à la langue des Indiens, qu’il prend soin de traduire pour ses lecteurs : « Arabotan, c’est-à-dire bois de Brésil », « Mairs et Peros, c’est-à-dire Français et Portugais »…

Il mentionne aussi leurs us et coutumes : il précise par exemple le parti que ces Indiens tirent du bois (« pour rougir leurs cordons de coton, plumages et autres choses ») ; il rappelle leurs liens familiaux (ils « aim[ent] et chériss[ent] » leurs « parents » et « enfants »)…

II. Le « sauvage » comme révélateur

Le secret de fabrication

Il s’agit de montrer comment, au fil du dialogue, l’étonnement du vieux « sauvage » sert le projet argumentatif de l’auteur.

1. L’étonnement révélateur d’incompréhension

Avec la mention de la grande surprise des Tupinambas, « fort ébahis », l’étonnement devient un motif qui assure la dynamique du texte, à travers les multiples questions que pose le « vieillard » et qui font progresser le dialogue.

Elles révèlent l’incompréhension du comportement des Européens. Le texte tourne alors à la critique : elle se fait plus franchement explicite à travers certains propos du « sauvage », qui use du mot « merveilles » (qui a encore au xvie siècle le sens fort de « choses incompréhensible ») ou, plus brutalement, du mot « fols » (au sens très fort de « qui ont perdu la raison »).

2. Un renversement des rôles dans le dialogue

Au début, le narrateur s’impose : ses répliques se déploient en longues phrases didactiques, structurées par de nombreux connecteurs logiques (« mais non pas », « ni même », « ains », « car », « voire même ») et par des subordonnées relatives. Son souci de convaincre le « sauvage » se marque dans ses interventions entre parenthèses (« en lui faisant trouver bon », « m’accommodant toujours à lui parler de choses qui lui étaient connues »).

mot clé

La question rhétorique est une fausse question qui contient implicitement la réponse.

Mais, progressivement, le « vieillard » prend de l’assurance et il domine la fin de la conversation. Il clôt le dialogue par une longue intervention, au ton oratoire et persuasif. Sa tirade, qui démarre sur un adverbe assertif (« Vraiment… »), est parfaitement construite sur une succession d’interrogations rhétoriques et de connecteurs logiques (« car », « mais, parce que… ») ; elle oppose de façon très équilibrée la folie des Européens (« vous autres ») à la sagesse des Indiens (« nous… »).

Le narrateur, à court d’arguments, ne trouve même pas quoi répondre.

3. Le « vieillard » reconnu comme l’incarnation de la sagesse

Ce renversement fait du « vieillard » l’incarnation de la sagesse (ce que son âge laissait symboliquement présager) ; il peut donc, à la fin du dialogue, souligner les incohérences de ceux que l’on dit civilisés.

Ses questions rhétoriques (« faut-il tant… pour… ? »), la forme interro-négative (« la terre n’est-elle pas suffisante… ? ») présentent comme une évidence la leçon qu’il donne aux Européens.

Le narrateur s’incline devant cette force persuasive et doit même reconnaître – et faire reconnaître au lecteur pris à témoin – les qualités oratoires et argumentatives de ce qu’il qualifie avec un respect admiratif de « discours ».

Le narrateur semble définitivement déserter le « camp » des civilisés : il reprend sur un ton ironique, pour en souligner l’erreur, des propos qui traitent avec un mépris injustifié le « vieillard » de « pauvre sauvage américain ».

III. Critique des Européens, éloge des Indiens

Le secret de fabrication

Cette partie explicite la réflexion à laquelle son expérience a conduit l’auteur : elle dégage les griefs adressés implicitement aux Européens et les qualités reconnues aux Indiens injustement considérés comme sauvages.

1. La critique des Européens

Les griefs contre les nations européennes sont multiples et précis.

Le premier reproche est concret, irréfutable : il part d’une constatation objective qui concerne la vie quotidienne des indigènes. Le sauvage dénonce le pillage des ressources naturelles du Brésil, notamment du « bois » : « Voire, vous en faut-il autant ? »

Plus largement, l’Indien pointe du doigt l’avidité des Européens qui ne cherchent que l’enrichissement des « marchand[s] ». Ce grief était déjà préparé par le narrateur lui-même qui souligne l’abondance (« en grande quantité ») ; puis il est soutenu par l’accumulation des « marchandises » (« couteaux, ciseaux, miroirs… »), l’expression « tout le bois » et l’évocation très visuelle des « navires » alourdis par leur chargement.

Enfin est dénoncée l’inconscience des « civilisés » face aux dangers et aux souffrances que produit leur cupidité : le vieillard le résume de façon saisissante : « vous endurez tant de maux, pour amasser des richesses ». De façon plus générale encore, il souligne le manque de mesure des Européens en répétant l’adverbe de quantité « tant » (« vous en faut-il tant ? », « cet homme tant riche », « tant de maux »…).

mot clé

La relativité est le caractère de ce qui est relatif, c’est-à-dire de ce qu’on ne peut affirmer de façon absolue ; elle suppose que rien n'est vrai ou bon en soi, mais varie en fonction des circonstances et des cas.

En homme pratique, le « sauvage » clôt sa diatribe sur un fait concret : il s’étonne de la pratique de l’héritage que vient de lui expliquer son interlocuteur, fait incompréhensible pour les peuples indigènes. Indirectement le narrateur introduit ainsi la notion de relativité des coutumes, donc de l’absurdité à vouloir imposer sa culture à autrui.

2. L’éloge de la culture indienne

Les Tupinambas vivent dans un profond respect de la nature, mère nourricière envers laquelle il faut avoir de la reconnaissance. L’expression « terre […] qui [les/nous] a nourris » est répétée, le verbe « nourrir » est employé trois fois (au passé et au futur).

Ce ne sont pas des « sauvages » étrangers à tout sentiment : ils ont le sens de la famille marquant leur affection et leurs égards aussi bien pour leurs « enfants » que pour leurs ascendants et leurs proches (« des parents »).

Enfin, ils ne sont ni inconscients ni insouciants : ils savent se projeter vers l’avenir : « nous nous assurons que […] la terre […] nourrira [nos enfants] ». Cela leur donne une sérénité que les Européens ont perdue (« nous nous reposons sur cela »).

Conclusion

[Synthèse] À travers un dialogue qui semble pris sur le vif, Jean de Léry dresse un réquisitoire contre les pays dits « civilisés » et un éloge des civilisations « sauvages ». Son témoignage personnel est porteur des valeurs humanistes et a sans doute influencé les réflexions de Montaigne dans le chapitre des Essais intitulé « Les Cannibales »

[Ouverture] Il est aussi précurseur des combats du siècle des Lumières : Montesquieu reprendra dans Lettres persanes (1721) le procédé du regard naïf de l’étranger qui voyage, Voltaire s’en inspirera dans ses contes philosophiques (L’Ingénu, par exemple) et le mythe du bon sauvage prendra ses racines dans des récits de voyage de ce type.