Les descriptions dans les romans : inutiles ou essentielles ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde - La dissertation littéraire
Type : Dissertation | Année : 2012 | Académie : Hors Académie

À quoi bon les descriptions ?

Dissertation

 Les écrivains proposent souvent des descriptions de lieux très précises dans leurs romans. Certains lecteurs ont le sentiment que ces descriptions sont inutiles ; d'autres, en revanche, considèrent qu'elles jouent un rôle essentiel.
 En vous appuyant sur les textes du corpus, les œuvres étudiées en classe et vos lectures personnelles, explicitez et justifiez ces deux points de vue.

Se reporter aux textes du corpus.
 

     LES CLÉS DU SUJET  

Comprendre le sujet

Le sujet comporte une constatation, suivie de deux propositions contraires, puis une consigne.

  • La constatation précise :

    • l'objet d'étude : « romans » ;

    • le thème précis : les « descriptions de lieux très précises ».

  • Les propositions indiquent :

    • la perspective : « inutiles » / « rôle » : interrogez-vous sur les fonctions de la description (précise) de lieux ;

    • les thèses en présence (« en revanche ») : 1. Les descriptions de lieux sont inutiles, et peuvent donc être supprimées. 2. Les descriptions de lieux sont utiles et même essentielles.

  • La consigne :

    • indique le plan du devoir, qui doit être dialectique ;

    • propose une démarche à travers les expressions « explicitez / justifiez » : soutenez ces deux affirmations par des arguments et des exemples.

  • Reformulez la question avec vos propres mots : « Pourquoi peut-on penser que les descriptions sont : inutiles ? utiles ? Quels peuvent être leurs inconvénients ? leurs avantages ? »

Chercher des idées

  • Réfléchissez à partir des romans que vous avez lus.

  • Aidez-vous de vos réponses aux questions et des pistes données pour le commentaire.

Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

Le roman : voir lexique des notions.

Choix et exploitation des exemples : voir guide méthodologique.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications en italique servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.
 

Introduction

Amorce : Habitué à la rapidité et à l'immédiateté du cinéma, le lecteur d'aujourd'hui a tendance à « sauter » les descriptions romanesques, souvent longues et précises. Problématique : Pourquoi cette désaffection ? Quelle importance les descriptions de lieux et de décors ont-elles dans un roman ? Annonce du plan Sont-elles inutiles et peut-on les supprimer ? Ou, au ­contraire, ont-elles des fonctions et une importance essentielles pour la lecture d'un roman ?

I. L'inutilité des descriptions de lieux très précises

1. Définition de la description très précise d'un lieu

  • Avant le xixe siècle, les descriptions de lieux dans le roman étaient assez succinctes : elles se bornaient aux informations générales, sans descriptions de paysages. Ainsi, dans La Princesse de Clèves, Mme de Lafayette ne décrit pas précisément la cour. C'est au xixe siècle, avec le roman réaliste et naturaliste, qu'elles deviennent très détaillées et occupent parfois plusieurs pages. Quelles en sont les caractéristiques ?

  • Les descriptions multiplient les précisions, avec des gros plans sur des détails accessoires. Ainsi, Flaubert décrit « la grille du Jardin des Plantes », le « brûloir à café », les « vasistas », « la plaque de marbre ». Zola effectue des sortes de zooms sur les « persiennes pourries », la « lanterne aux vitres étoilées » et Céline mentionne « un petit grillage », un « tout minuscule guichet » et les « recoins pourris au bas des murs ».

  • Elles sont émaillées de noms propres qui désignent des lieux très précis : la diligence de Frédéric passe devant le « Jardin des Plantes » puis le « quai Saint-Bernard ». Gervaise balaie du regard « le boulevard de la Chapelle », l'« Hôtel Boncœur, tenu par Marsoullier », « l'hôpital de Lariboisière »... Bardamu sillonne « Broadway », « Manhattan » ; Lalla « descend » par « la traverse de la Charité ». À cet égard, la première page du Père Goriot permet au lecteur de se diriger précisément dans le quartier de la pension Vauquer à Paris.

  • Enfin, les descriptions comportent des mots parfois très techniques, spécialisés, surtout dans les romans naturalistes. Zola, lorsqu'il décrit la mine dans Germinal parle de « coron, rivelaine, taille, berlines... » ; dans La Bête humaine, il multiplie les termes du chemin de fer. Maupassant recourt au lexique de la finance et de la presse dans Bel-Ami.

2. Les incidences sur l'action

  • Les descriptions ont un effet de ralentissement dans l'intrigue et marquent une baisse d'intensité dans l'action. Le lieu est en général vu par un des personnages dont on suit le déplacement (début de Germinal, de Bel-Ami) et le temps est comme suspendu (exemples du déplacement en diligence de Frédéric, de la marche de Lalla et de Bardamu).

  • Les descriptions « morcellent » l'intrigue, ce qui a pour effet de compliquer la compréhension du fil conducteur de l'action, souvent interrompue par ces « arrêts sur image », fréquents dans les romans de Hugo (Les Misérables) ou de Zola.

  • Elles entraînent alors un sentiment de frustration pour le lecteur désireux de connaître la suite et d'avoir des réponses à ses questions et hypothèses de lecture. Ainsi, la réponse à la question de Lalla : « Où aller ? » n'est pas donnée. Le Clézio la retarde par la description de Marseille. Le lecteur attend d'être renseigné sur le sort de Lalla, comme sur celui de Lantier que Gervaise attend en vain (L'Assommoir).

3. Que reste-t-il de la description ?

  • Par ailleurs, à cause de sa longueur et de sa structure énumérative (succession des détails), le lecteur a du mal à enregistrer les détails d'une description, dont il ne retient en général que la fin, à la différence d'un tableau ou d'une scène de film qu'il appréhende d'un seul coup d'œil.

  • Parfois même, la description de lieu est un obstacle à la compréhension du roman : les termes spécialisés et techniques, qui désignent des réalités que le lecteur ne connaît pas, exigent souvent des notes explicatives. Il faut un glossaire des termes de la mine pour lire Germinal (mots collectés sur place par Zola dans ses Carnets d'enquête). Qui connaît exactement le sens des mots « octroi » (Zola) ou « décrotteurs » et « brûloir à café » (Flaubert) ?

  • Enfin, la description ne répond plus aux goûts esthétiques modernes. La multiplication de l'image, le cinéma ont modifié notre façon d'aborder une histoire : la description ne correspond plus à notre appréhension du monde qui est plutôt visuelle, immédiate et globale, au goût actuel pour le zapping, pour l'instantané, ni à la rapidité de la vie contemporaine, où l'on ne prend plus le temps - notamment - de lire.

Transition : Faut-il pour autant « sauter » les descriptions de lieux et de décors ?

II. Les fonctions de la description pour une bonne lecture

En réalité, on perd à ne pas lire les descriptions de lieux qui sont souvent un élément essentiel dans la lecture. Pourquoi ?

1. Rôle esthétique, parfois poétique

  • Comme la sculpture dans un bâtiment, la description peut être un ornement qui a une valeur esthétique. Les descriptions du Nouveau Monde dans Paul et Virginie constituent de véritables tableaux exotiques, pleins de couleur et de vie.

  • La description peut prendre une valeur poétique : elle devient une sorte de poème en prose, parfois même épique et symbolique. Les descriptions de Hugo dans Les Travailleurs de la mer constituent une sorte d'hymne à la mer et donnent une valeur symbolique aux vents, qui exprime sa vision du monde.

2. Mieux se représenter le cadre et entrer dans l'action

La description peut aussi avoir un rôle didactique et éclairer le lecteur sur le monde ou sur une époque.

  • Elle peut être informative et fournir des connaissances sur un milieu que le lecteur ne connaît pas : Le Clézio permet au lecteur de connaître le désert (Désert) ; les descriptions de fonds marins et de poissons de Jules Verne dans Vingt Mille Lieues sous les mers sont l'équivalent des documentaires actuels. Il faut pas oublier que les lecteurs n'avaient pas, jusqu'au xxe siècle, le recours de la photographie et du cinéma.

  • Elle sert de témoignage sur une époque révolue et a alors un rôle d'information historique : le Paris du Père Goriot de Balzac, du Ventre de Paris de Zola ou de L'Éducation sentimentale de Flaubert, avec ses « balayeurs », ses « décrotteurs » et les « abattoirs » en plein cœur de la ville (Zola), n'a rien à voir avec le Paris actuel ; les mines « à la Zola » n'existent plus.

3. Créer et maintenir l'illusion de la réalité

Enfin, la description des lieux joue un rôle primordial dans l'illusion de vérité romanesque.

  • Elle permet de se repérer, d'où son importance dans les débuts de roman (Saumur dans Eugénie Grandet), et d'imaginer les lieux, de se représenter l'action (les romans réalistes et naturalistes sont, du reste, les plus faciles à transposer au cinéma).

  • Ainsi, le lecteur, s'il connaissait le cadre spatial (Paris pour Flaubert et Zola, Marseille pour Le Clézio, New York pour Céline), se retrouve en terrain connu : l'action prend alors de l'épaisseur, le cadre est vivifié par le souvenir (pour un lecteur du Sud, Aubagne dans Le Hussard sur le toit de Giono).

  • La description donne alors de la réalité à l'histoire et à des personnages fictifs, elle crée l'illusion du vrai (comme le décor au théâtre) et confère une apparence de vie individuelle à des types généraux. Ainsi, le Père Goriot représente le type du père dévoué ; mais en même temps la description de son cadre de vie fait de lui un être incarné et individualisé.

III. Importance des descriptions pour l'action, les personnages et l'auteur

1. Rôle par rapport à l'action

La description joue un rôle dans l'intrigue.

  • Elle crée une atmosphère : la description d'Avranches dans le début du Horla (Maupassant) crée une ambiance propice au fantastique et en prépare l'irruption.

  • Elle a souvent un rôle dramatique, parce qu'elle contient en germe les éléments du drame et l'action à venir. L'alambic (personnifié) dans L'Assommoir est la cause de la déchéance des ouvriers et de Gervaise qu'il asservit ; le Voreux, puits de mine de Germinal, participe au drame de la grève.

  • Le cadre peut dépasser sa fonction utilitaire et prendre une valeur symbolique. Dans La Peste de Camus, la mer est symbole de pureté, d'espoir et de renaissance ; toujours chez Camus, dans L'Étranger, ce sont la nature et le soleil, cadre du meurtre de l'Arabe, qui, personnifiés, « poussent » Meursault au crime : ils deviennent le symbole du destin.

2. Un éclairage sur les personnages

La description joue aussi un rôle par rapport aux personnages.

  • Elle remplace parfois une analyse psychologique et éclaire les personnages, apprend autant sur ce qui est décrit que sur celui qui regarde. La description de Zola traduit l'anxiété de Gervaise ; le Paris de L'Éducation sentimentale est le reflet de l'allégresse de Frédéric (voir réponse à la question 2).

  • L'intérieur d'une maison éclaire le personnage et son histoire. Ainsi, la description de la pension Vauquer au début du Père Goriot « explique » Mme Vauquer (« Toute sa personne explique la pension, comme la pension implique sa personne », Balzac) ; dans Madame Bovary, le mal de vivre et l'âme de l'héroïne s'inscrivent dans les objets du décor décrits. Dans L'Éducation sentimentale, le désordre de sa chambre en dit long sur Frédéric...

  • Pour les naturalistes, il y a interaction entre le cadre et le personnage. Le milieu, indissociable du personnage, est donc une vraie clé de son identité. « Nous estimons que l'homme ne peut être séparé e son milieu, qu'il est complété par son vêtement, par sa ville, par sa province ; et dès lors nous ne noterons pas un seul phénomène de son cerveau ou de son cœur, sans en chercher les causes ou le contrecoup dans le milieu. » (Zola, Le Roman expérimental.)

3. La vision du monde de l'auteur

Enfin, la description, même à travers le regard d'un personnage, révèle indirectement la vision du monde de l'auteur. Elle rend sensibles la critique des milieux aristocratiques parisiens dans Le Père Goriot, l'engagement de Zola aux côtés des mineurs à travers la description des corons dans Germinal... La description de Manhattan par Céline, avec la métaphore religieuse (« une plaie triste »), porte la satire de la vénération pour le « Dollar ».

Conclusion

Pour le lecteur moderne, pressé ou paresseux, la description est un obstacle à la lecture (on « abandonne » après les premières pages de description...). Mais elle était nécessaire autrefois, quand n'existaient ni la photographie ni le cinéma. De nos jours, si elle n'est pas indispensable, elle est cependant essentielle : elle enrichit la lecture du roman, son atmosphère, ses personnages et son action, et elle révèle une vision de l'homme et du monde.