Les écrivains peuvent-ils encore nous surprendre lorsqu'ils s'emparent d'un mythe souvent réécrit ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Les réécritures
Type : Dissertation | Année : 2016 | Académie : France métropolitaine

 

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France métropolitaine • Juin 2016

Série L • 16 points

Réécrire un mythe et surprendre

Dissertation

 Les écrivains peuvent-ils encore nous surprendre lorsqu’ils s’emparent d’un mythe souvent réécrit ? Vous appuierez votre réflexion sur les textes du corpus et sur les textes et œuvres d’art que vous avez étudiés en classe ou rencontrés au cours de vos lectures et recherches personnelles.

Les textes du corpus sont reproduits ici.

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

De quoi allez-vous parler ? « mythe réécrit » : la réécriture de mythe. Sous quel angle ? « surprendre » : la réaction du lecteur. En vous appuyant sur quoi ? « écrivains », la littérature ; mais aussi « d’autres arts ».

« surprendre » signifie « étonner », « prendre au dépourvu » et est proche de « intéresser, éveiller la curiosité ».

La consigne implique un présupposé : la réécriture des mythes peut être ennuyeuse, sans intérêt.

Problématique générale : « La réécriture d’un mythe peut-elle encore intéresser, nous prendre au dépourvu ? ».

« Mythe » renvoie au passé ; « encore/nous » renvoie au présent. La réécriture est à considérer dans la durée et sa contextualisation.

Chercher des idées

Scindez la problématique en sous-questions : « La réécriture de mythes implique-t-elle forcément la surprise ? » ; « Pourquoi la réécriture d’un mythe peut-elle être lassante, ne pas susciter d’intérêt ? » ; corollairement : « Quel intérêt ont alors les réécritures de mythes si elles ne surprennent pas ? » ; « Mais peut-on encore surprendre en réécrivant un mythe ? » ; « Si oui, comment/par quels moyens ? et pourquoi ? »

Chercher des exemples

Utilisez les textes du corpus mais faites-vous aussi une réserve d’exemples de mythes antiques réécrits en littérature (« écrivains ») : chaque époque a des mythes favoris… Renaissance-xvie siècle : Narcisse amoureux de sa propre image, Pygmalion, Actéon ; Classicisme : Circé, Protée, Calypso ; xixe siècle : Caïn, Prométhée puni pour avoir apporté aux hommes le feu, symbole du pouvoir divin ; xxe-xxie siècles : Antigone, Électre, Œdipe qui tue son père et épouse sa mère…

Le sujet mentionne les autres « arts » (peinture, musique, ballet, opéra…) ; cherchez des exemples.

En peinture : les tableaux de la Renaissance, notamment italienne (La Naissance de Vénus). Au xxe siècle, Le Centaure mourant et Le Départ des Argonautes de Chirico (1909).

En musique : reprise en opéra d’œuvres littéraires (Médée de Cherubini, Philémon et Baucis de Gounod, Électre de Richard Strauss).

Au cinéma : Orphée de Cocteau (1960) Orfeo Negro de Marcel Camus ; Électre de Cacoyannis ; Médée ou Œdipe-Roi de Pasolini…

Construire un plan

Vous pourrez articuler votre réflexion en deux parties. Analysez :

pourquoi la réécriture de mythe semble exclure la surprise et quels intérêts peut présenter l’absence d’écarts dans une telle réécriture ;

comment néanmoins un artiste qui réécrit un mythe peut surprendre et pourquoi.

Vous pourrez aussi brièvement dépasser l’alternative : indiquez les limites à respecter dans cette tendance à vouloir surprendre, demandez-vous si toutes les époques ont eu les mêmes attentes de ce point de vue ; interrogez-vous sur les conditions de la réussite d’une réécriture.

▶ Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

▶ Les réécritures : voir mémento des notions.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

[Amorce] Giraudoux intitule malicieusement une de ses pièces Amphitryon 38 pour signifier que 37 écrivains ont, avant lui, réécrit le mythe antique dont il s’inspire : l’histoire de l’époux d’Alcmène dont Jupiter est tombé amoureux… En effet la réécriture d’un mythe, qui tient du déjà-vu, a de quoi lasser et laisse peu de place à la surprise. Pourtant, après l’Amphitryon du dramaturge latin Plaute, le xvie siècle voit fleurir dix versions du mythe d’Amphitryon et au xviie siècle on se pressait à la comédie de Molière. [Problématique] Alors quelle place reste-t-il à la surprise dans de telles réécritures ? Peut-on encore étonner son public en s’emparant d’un sujet déjà apparemment usé ? [Annonce des axes] Sans doute l’essentiel de la réécriture de mythe n’est pas de surprendre [I]. Mais la surprise en avive l’intérêt. Alors par quels moyens un artiste peut-il y arriver ? et pourquoi doit-il chercher à étonner son public ? [II].

I. La réécriture de mythe, du déjà-vu où la surprise a peu de place

1. Une réécriture multiple qui exclut toute surprise

Un mythe est une légende fabuleuse, transmise par la tradition, retranscrite dans des textes fondateurs, qui comporte des personnages symboliques destinés à expliquer des énigmes et à apaiser les angoisses des hommes. Il est par définition inscrit dans la mémoire collective et a une valeur universelle (exemples : Prométhée face au pouvoir divin, Œdipe et la peur de l’inceste, Faust et le désir de rajeunir).

Le mythe ne vit que par la transmission et par conséquent semble exclure toute surprise. On y retrouve les mêmes personnages, avec les mêmes traits de caractère (Médée est animée du même esprit de vengeance chez Euripide, Corneille et Rouquette) ; les rapports entre eux sont identiques (Électre est fille d’Œdipe et sœur d’Oreste ; Sganarelle et Dom Juan forment le couple traditionnel maître-valet.) La trame narrative est identique : la guerre de Troie a lieu, chez Homère comme chez Giraudoux ; le Sphinx pose la même énigme à Œdipe ; Dom Juan séduit les femmes et se retrouve… « aux Enfers », chez Tirso de Molina, Mozart, Baudelaire ou Montherlant.)

Le mythe vit pour être repris. Sa nature implique une renaissance multiple et une pérennité qui laissent une mince part à la surprise et il risque de donner l’impression de déjà-vu : tout le monde sait qu’Antigone va mourir ; Anouilh dans le prologue de sa pièce écrite au xxe siècle, quand il feint de dévoiler au spectateur la fin, ne surprend personne…

2. La réécriture d’un mythe : une tradition sans intérêt ?

Alors, si l’on connaît déjà la fin, à quoi bon s’intéresser à une histoire connue de tous ? En fait la reprise d’un mythe répond à certaines attentes du public, autres que le désir d’être surpris.

Sa reprise multiple révèle la permanence de traits immuables dans la nature humaine ; elle confirme l’existence en l’homme de pulsions profondes ; elle réaffirme une base fondamentale où se reconnaissent lecteurs ou spectateurs (Sisyphe, Danaïdes, images de la vanité de l’effort humain).

Elle répond au besoin de se construire une culture commune. Ferment social, elle établit et consolide un lien entre les hommes ; elle devient une forme de pensée collective. Un écart trop appuyé dans la réécriture risque d’égarer le public qui ne retrouve plus son socle culturel (exemples personnels).

Plus légèrement, on éprouve un certain plaisir – émotif, esthétique – à attendre, à « re-connaître », à « re-voir » : le lecteur ou le spectateur attend « la » scène de l’énigme que le Sphinx pose à Œdipe ; il attend l’apparition d’Œdipe les yeux crevés … Le public désire que son attente soit satisfaite, au moins pour l’essentiel du mythe tel qu’il l’a connu avant d’en découvrir une nouvelle réécriture.

Enfin, plus subtilement, il y a un plaisir d’initié, plus intellectuel, à retrouver le modèle dans l’imitation, à discerner les « clins d’œil » de l’écrivain qui crée ainsi la complicité avec son public, en même temps qu’il revendique l’honneur de prendre rang dans la lignée d’illustres prédécesseurs.

Ainsi, il semble que la réécriture de mythe n’implique pas toujours la surprise et ne demande pas toujours d’originalité déroutante de la part de « l’imitateur ».

II. Comment et pourquoi surprendre dans la réécriture d’un mythe ?

Cependant une réécriture de mythe sans surprise – autant dire sans originalité ou appropriation – ne saurait intéresser. Mais est-elle vraiment possible ?

1. Comment surprendre ?

Les artistes disposent de multiples moyens ou stratégies pour étonner, faire preuve d’originalité et s’approprier le mythe qu’ils recréent.

Parce qu’il exige des modifications importantes et que les moyens de « raconter » le mythe sont fondamentalement différents, le changement d’art, de forme ou de genre est un moyen efficace de surprendre. Le mythe de Médée est transposé par Pasolini au cinéma, celui de Faust par René Clair dans La Beauté du Diable. Imaginait-on l’histoire du Sphinx racontée en sonnet (Heredia) ?

Le changement de registre peut créer un écart qui déstabilise et donne une vigueur nouvelle mais aussi un autre sens au mythe (exemple : passage du tragique au comique avec l’origine de la guerre de Troie revue par Offenbach dans son opérette La Belle Hélène, satire de la société du Second Empire). La parodie peut autant choquer qu’elle amuse.

La surprise naît aussi d’écarts dans la trame narrative. Ce peut être l’ajout de personnages (le dieu Anubis chez Cocteau, le jardinier dans Électre de Giraudoux, les gardes dans l’Antigone d’Anouilh), d’événements nouveaux, d’une fin inédite (Saint John Perse ramène Robinson à la civilisation). Ce peut être la modification de la personnalité d’un héros : quelle surprise d’entendre d’Œdipe crier comme un enfant peureux « Maman ! » chez Cocteau… Ce peut être enfin un changement de contexte, notamment une modernisation (reprise des mythes de l’Antiquité par les auteurs ou peintres du xxe.

2. Pourquoi surprendre ?

Mais encore une fois, à quoi bon surprendre, quand les mythes satisfont déjà le lecteur par leur profondeur fondatrice et fédératrice ?

Les libertés prises avec le modèle risquent de décevoir le lecteur, ou même de le choquer s’il voit un héros démythifié. Cependant, par l’écart qui déstabilise et étonne, l’imitateur peut aussi répondre au goût de la nouveauté et au plaisir que procurent la variété et l’originalité. Le destinataire peut même s’en amuser, en percevoir l’ironie qui donne l’impression d’être supérieur à ces héros descendus de leur piédestal (le Robinson de Giraudoux, Ménélas chez Offenbach). La réécriture qui est rupture, qui casse les codes sacro-saints des mythes procure un plaisir d’iconoclaste (celui qui détruit les idoles).

Surtout, réécrire un mythe en ayant le souci de surprendre, c’est faire œuvre constructive. La réécriture apporte au mythe un autre sens, un autre éclairage, plus adapté, aux préoccupations et enjeux majeurs du moment (Antigone d’Anouilh et le contexte de guerre mondiale par rapport à la tragédie de Sophocle ; Œdipe-Roi de Pasolini et son projet personnel de se raconter), en modifiant la perception du personnage, de la légende et en l’enrichissant.

Mais la réussite d’une réécriture de mythe tient au bon dosage entre fidélité/infidélité. Refuser tout écart c’est ne pas faire œuvre de créateur. Surprendre à tout prix risque de dénaturer le mythe. Enfin, il faut aussi tenir compte des goûts esthétiques du moment : quand on prenait pour modèle parfait l’Antiquité – au xvie et au xviie siècles par exemple –, l’imitation était prisée et l’on se souciait peu d’être original alors que de nos jours le besoin d’innover est plus fort.

Conclusion

Si le mythe a quelque chose de sacré qui fait qu’on doit le respecter, il n’en reste pas moins que sa réécriture exige qu’on marie le respect de la tradition, qui satisfait les attentes du destinataire, et la modernité, la créativité, qui répondent au goût de la variété du public et à des préoccupations contemporaines.