Les moments d'indécision des personnages présentent-ils de l’intérêt dans la représentation théâtrale ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : La dissertation littéraire - Le théâtre, texte et représentation
Type : Dissertation | Année : 2012 | Académie : Amérique du Nord
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Les moments d’indécision
 
 

Les moments d’indécision • Dissertation

Théâtre

fra1_1206_02_02C

 

Amérique du Nord • Juin 2012

Séries ES, S • 16 points

Dissertation

> Selon vous, les moments où l’indécision des personnages domine présentent-ils de l’intérêt dans la représentation théâtrale ? Vous répondrez à cette question en vous fondant sur le corpus, votre culture personnelle et votre expérience de spectateur.

Comprendre le sujet

  • Le sujet se présente sous la forme d’une question : la problématique est clairement exprimée.
  • « Les moments d’indécision » : l’expression renvoie aux moments où les personnages doivent faire un choix et hésitent sur le parti à prendre.
  • La formulation de la question suggère un plan dialectique : quels sont les inconvénients, puis les intérêts de ces moments d’indécision ?
  • Reformulez la problématique avec vos propres mots : Les scènes d’indécision nuisent-elles à l’efficacité dramatique d’une pièce ou non ?

Chercher des idées

  • Pour trouver des idées, reprenez la question et reformulez-la de plusieurs façons : Quels sont les inconvénients des moments d’indécision ? Quels sont leurs intérêts ?
  • Prolongez ces questions en faisant la liste des perspectives possibles. Inconvénients/intérêts : par rapport à l’attention du spectateur ? pour l’action ? pour la vraisemblance de la pièce ? pour la compréhension des personnages ? pour l’acteur ?…
  • Constituez-vous une réserve d’exemples de scènes où les personnages délibèrent : vous pourrez y puiser des idées :
  • Shakespeare, Hamlet, « Être ou ne pas être ? » ;
  • Corneille, les « stances » du Cid (« Percé jusques au fond du cœur… »), I, 6 ;
  • Corneille, Cinna, IV, 2 : Auguste doit-il punir ceux qui ont comploté contre lui ou pardonner ?
  • Racine, Andromaque, V, 1 : Hermione balance entre remords et désir de vengeance, et ne sait pas si elle craint ou veut la mort de Pyrrhus qu’elle aime ;
  • Molière, Le Misanthrope : les hésitations d’Alceste lorsqu’il apprend que Célimène le trahit ;
  • Hugo, Ruy Blas, la scène de dénouement ;
  • Giraudoux, La guerre de Troie n’aura pas lieu : faut-il tout faire pour éviter la guerre ? Ou faut-il s’y résoudre ?
  • Ionesco, Rhinocéros, monologue final de Bérenger : devenir un rhinocéros ou résister ?

>Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

>Le théâtre : voir mémento des notions.

Corrigé

Dans ce corrigé, vous devez ajouter des exemples tirés de vos connaissances personnelles.

Les titres en couleur et les indications en italique servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

« L’homme s’ennuie […], c’est pour cela qu’il va au théâtre. » C’est cela, selon Lechy Elbernon, l’actrice imaginée par Claudel dans L’Échange (1894), être spectateur : venir vivre au théâtre une tranche de vie, des moments intenses, des aventures folles « en accéléré ». L’action est au cœur de la pièce de théâtre et c’est elle qui crée la dynamique dramatique. Pourtant, le rythme de l’intrigue est parfois rompu par des moments où l’indécision des personnages domine, mettant en péril le tourbillon de la représentation au risque d’ennuyer le public. D’où vient, alors, que ces scènes de délibération et d’hésitation soient si nombreuses dans le théâtre : quel peut en être l’intérêt ? Si elles peuvent présenter des « dangers » pour la vivacité du spectacle et pour le plaisir du spectateur, elles ont néanmoins une efficacité qui leur est propre et capte l’attention du public.

I. Les « dangers » des scènes d’indécision

1. Des pauses nuisibles à la dynamique 
de la pièce et du spectacle

Le théâtre, par nature, est action et mouvement.

  • L’intrigue prend son intérêt dans les rebondissements, les coups de théâtre qui maintiennent l’intérêt [exemples personnels]. Rien n’est plus divertissant que les scènes où les échanges sont vifs et alertes, où les répliques des personnages s’opposent comme en un duel verbal. [Exemples personnels.]
  • Les moments d’indécision peuvent alors être perçus comme une rupture, une pause dans l’intensité de la dynamique dramatique. [Exemple du corpus : la délibération d’Agamemnon dans Iphigénie.]
  • La représentation doit aussi satisfaire la vue, l’intérêt du spectacle tenant au mouvement sur scène (Le Barbier de Séville de Beaumarchais, Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux +exemples personnels) ; or, les scènes d’indécision sont plutôt statiques. [Exemple du corpus : Pluie de cendres.]

2. De longues interventions artificielles qui font chuter l’intérêt

  • Les moments d’indécision s’expriment souvent par de longues tirades ou monologues et nuisent à la « condensation » nécessaire du temps au théâtre. Le spectateur sent un décalage, une disproportion dans le rythme d’écoulement du temps, démesurément allongé par rapport au reste de la pièce.
  • L’expression n’en est souvent pas naturelle : ces scènes peuvent alors paraître artificielles, car, dans la vie, ces moments n’existent pas vraiment sous cette forme (les stances de Rodrigue dans Le Cid).
  • Cela nuit à la vraisemblance de l’action dramatique, donc à l’illusion théâtrale nécessaire pour qu’un spectateur se sente pris dans le spectacle et y adhère. [Exemples personnels.]

3. Des moments de confusion qui parfois brouillent les pistes

  • Le spectateur ne peut, comme le lecteur, relire une scène pour bien la comprendre : le théâtre exige que l’intrigue et les personnages soient compris et appréhendés d’emblée, à la seule vue des personnages sur scène et dans la rapidité de l’oral.
  • Or, les scènes d’indécision sont souvent complexes : le personnage y expose longuement ses doutes, ses sentiments, ses arguments souvent complexes, parfois de façon ambiguë, tortueuse ou très changeante [délibération d’Agamemnon dans Iphigénie +exemples personnels] ; le spectateur est alors plongé dans la confusion et l’incompréhension et ne peut mesurer le sens profond de la réflexion et les enjeux. Les pistes sont brouillées.

4. La vanité de ces moments inutiles face à l’inéluctable

  • Parfois ces scènes de délibération semblent vaines, et par là artificielles, face à l’inéluctabilité de l’issue dramatique, notamment dans les tragédies : le spectateur sait que des forces – la « fatalité » ou le « destin » – vont triompher et excluent de fait le choix. Phèdre, comme tous les personnages victimes chez Racine, ne peut lutter contre « Vénus tout entière à sa proie attachée » : inutile de croire à un libre arbitre, qui justifierait que l’on délibère.
  • Ce sentiment de vanité est encore plus sensible dans les réécritures théâtrales, de mythes par exemple, parce que le spectateur connaît déjà l’issue de toute cette agitation dont il ne voit plus l’utilité. Qui assiste à l’Antigone d’Anouilh sait d’avance que les dés sont jetés, qu’Antigone va mourir – du reste, le Prologue l’en avait déjà averti. Quel spectateur assistant à La guerre de Troie n’aura pas lieu ignore qu’elle a effectivement eu lieu ? À quoi bon, alors, délibérer pendant de longs moments ?

5. Des scènes très difficiles à jouer

  • Enfin, si l’on adopte, non plus le point de vue du spectateur, mais celui de l’acteur, la difficulté de jouer ce type de scène peut nuire à leur interprétation.
  • La complexité des sentiments et des solutions envisagées, leurs nuances et leurs variations rapides – parfois violentes – exigent des interprètes hors pair, sous peine de ne pas emporter l’adhésion du public : les fluctuations du cœur d’Hermione qui balance entre remords et désir de vengeance et ne sait pas si elle craint ou veut la mort de Pyrrhus se succèdent très rapidement, parfois d’un vers à l’autre.
  • La difficulté vient aussi de ce que ce type d’hésitation n’autorise pas une grande variation dans les jeux de scène, les mouvements et les gestes : l’intensité en est tout intérieure et affective ; l’interprète doit savoir, avec le minimum de jeu physique, rendre compte par les intonations, les jeux du visage ou des mouvements imperceptibles, de l’intensité de la délibération.

II. L’intérêt des scènes d’indécision

Mais, s’ils ne sont pas « théâtraux » au sens traditionnel du terme, ces moments d’indécision présentent un intérêt ou une dynamique d’un autre type, qui leur est propre.

1. Des pauses qui créent un effet d’attente

  • Les hésitations des personnages, l’expression de leurs doutes, si elles suspendent la dynamique de l’action, créent un effet d’attente et de suspense propres à tenir le spectateur en haleine.
  • La suite de l’intrigue, fébrilement attendue, dépend le plus souvent de la solution que le personnage cherche à trouver et de la décision qui clôt la délibération. Le temps suspendu fait ressentir la progression de la réflexion et permet de mesurer l’importance de l’enjeu. [Exemples personnels.]

2. Des délibérations qui sont au cœur de l’intrigue 
ou qui éclairent le sens de l’action

  • Parfois encore, l’indécision naît d’un dilemme qui constitue lui-même le cœur de l’intrigue, notamment dans la tragédie classique. Le monologue souligne alors l’importance de la décision du personnage dans le déroulement général de la pièce. Dans Le Cid, les solutions de l’alternative – venger son père ou risquer de perdre Chimène – sont toutes les deux insatisfaisantes et le dilemme qui déchire le héros soutient toute l’action : sans lui, la pièce n’existerait pas.
  • Ces hésitations douloureuses qui révèlent les intentions du personnage, souvent dans un sommet dramatique, informent le spectateur des actions à venir et permettent ainsi d’entrevoir, quand il en est encore temps, les différentes voies et leurs conséquences, les « possibles » qui s’ouvrent au personnage – et dont un seul se réalisera –, tout en laissant intactes les perspectives (« J’attire en me vengeant sa haine et sa colère ; J’attire ses mépris en ne me vengeant pas », se désespère Rodrigue).
  • La décision finale est replacée dans l’ensemble des possibles de la destinée du personnage et prend alors tout son sens. Et le spectateur comprend mieux les tenants et les aboutissants de la situation.

3. Des moments qui éclairent les personnages

  • Ainsi ancrés dans la pièce, les moments d’hésitation expriment le déchirement, les contradictions, les incertitudes du personnage ; ils permettent de mieux découvrir et comprendre son caractère et les ressorts de ses décisions. Ils jouent le rôle de l’analyse psychologique du roman mais sans l’intermédiaire d’un narrateur : pris sur le vif, ils sont plus directs, plus authentiques. Par le débat intérieur qu’il fait naître, le moment d’indécision donne au personnage toute sa profondeur. [Exemples personnels.]
  • Dans ces scènes d’hésitation, le plus souvent le héros se met à distance de lui-même et se dédouble en quelque sorte pour mieux se rendre compte de la situation et se découvrir soi-même – parfois même en se tutoyant, parfois en apostrophant ses propres sentiments ou encore des personnages absents (Ajac, dans Pluie de cendres, s’adresse à Korée).
  • Cette intrusion dans un univers mental suscite l’émotion du spectateur qui, plongé dans la conscience du héros, en oublie l’invraisemblance de la convention de ces introspections, se sent en empathie et vibre avec lui dans ces moments d’une extrême intensité. Il arrive parfois qu’au contraire, il soit envahi par l’indignation. En tout cas, il ne reste pas indifférent. [Exemples personnels.]
  • Ces scènes introduisent ainsi, par le jeu de la double énonciation, une relation privilégiée entre le personnage et le spectateur qui prend le statut de témoin, de confident ou même de complice. Ainsi, il arrive que le héros s’adresse à lui, le prenne directement à témoin ou à parti, ce qui constitue un puissant ressort dramatique : le spectateur se sent partie prenante de l’action, « joue un rôle ». [Exemples personnels.]

4. Des moments porteurs de message

  • Enfin, ces délibérations et surtout leur issue sont porteuses du message de la pièce – aspect fondamental de la représentation théâtrale –, concrétisé par le choix et donc par l’attitude adoptée par le héros. Elles posent les problèmes essentiels de la condition humaine (par exemple : « To be or not to be ? » d’Hamlet) et traduisent une vision du monde.
  • Cela se vérifie surtout dans le dénouement des pièces du xxe siècle, où il s’agit de définir clairement ce que signifie « être un homme ou un héros ». Ainsi, à la fin de Rhinocéros de Ionesco, Bérenger lance « je ne capitule pas » devant l’invasion des rhinocéros : c’est, après bien des souffrances, un appel à la résistance, un plaidoyer pour la dignité humaine. De même, Ajac à la fin de Pluie de cendres, a pris sa décision, lourde de signification : « Je suis le dernier des hommes ; […] je vais me battre ».
  • Dans cette optique, la teneur allégorique est forte et l’intensité dramatique des moments de délibération intensifiée par la présence d’objets symboliques qui éclairent le message et en même temps créent une dramatisation scénique. Ce sont par exemple les « innombrables bâtons » d’Argo ou le « pistolet » d’Ajac.

5. Des morceaux de bravoure pour un acteur

Enfin, ces scènes présentent un intérêt pour l’acteur : elles constituent, par leur difficulté et leur complexité mêmes, un morceau de bravoure et une occasion de déployer toutes ses qualités d’interprète qui sait faire ressentir les nuances de la pensée et des sentiments et captiver sans grande marge de jeu scénique. [Exemples personnels.]

Conclusion

Les moments d’indécision au théâtre passent souvent pour des hors d’œuvres qui ralentissent l’action et diminuent la dynamique dramatique et le plaisir du spectateur. Mais, en réalité, ils ont une efficacité bien spécifique et peuvent au contraire accroître l’intensité et la profondeur de la représentation théâtrale. Cependant, ils ne prennent toute leur force qu’à la mise en scène, car ce sont autant le dramaturge avec son texte théâtral que les acteurs avec leur jeu qui peuvent le mettre réellement en valeur. Ce sont souvent ces scènes qui font que le public « n’a point envie de s’en aller » (Lechy Elbernon).