Les nouveaux enjeux de la tolérance • Texte de Habib

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : Voltaire, L’Ingénu – Voltaire, esprit des Lumières
Année : 2019 | Académie : Inédit

9

fra1_1900_00_69C

Sujet d’écrit • Contraction – Essai

Texte de Claude Habib • Les nouveaux enjeux de la tolérance

Intérêt du sujet • Ce sujet va vous permettre de réfléchir à la notion de tolérance et à son évolution depuis l’époque de Voltaire. Quels en sont les nouveaux enjeux à notre époque ?

1. Contraction • Réalisez la contraction du texte de Claude Habib en 250 mots.

Vous devrez respecter l’énonciation, la thèse, la composition et le mouvement du texte.

Vous indiquerez à la fin du résumé le nombre exact de mots qu’il comprend (un écart de plus ou moins 10 % est toléré).

2. Essai • Le combat pour la tolérance a-t-il changé depuis l’époque des Lumières ?

En prenant appui sur le texte et sur votre culture personnelle, vous répondrez à la question de manière construite et argumentée.

DOCUMENT

Nos mœurs diffèrent, c’est un fait, et l’heure n’est plus au déni. Comment s’en accommoder ? Telle est la question qui est devant nous. La tolérance est à repenser, en tant qu’elle concerne les mœurs, au moins autant que les croyances. Les Lumières ont reformulé décisivement le rapport à la croyance, mais le rapport aux mœurs étrangères est un chantier qui nous incombe, car nous sommes entrés en contact avec elles. Ce que les philosophes du xviiie siècle n’ont pu qu’entrevoir, à titre d’hypothèse et de jeu d’esprit, est devenu une réalité quotidienne dans les métropoles occidentales. On ne se demande plus en riant : « Comment peut-on être Persan ?1 », on s’inquiète sérieusement de savoir comment on peut rester Français à Paris extra muros, Britannique à Londres ou Belge à Molenbeek. […]

Avant de devenir la vertu par excellence des démocraties libérales, la tolérance est une disposition sociale que tout le monde apprécie chez les autres – dans la vie courante, on préfère les naturels conciliants aux tempéraments irascibles2, intransigeants, hypercritiques. Qui voudrait pour voisin un juge sévère et toujours sur le qui-vive ? Qui ne préfère un caractère accommodant ? Judgemental3, cet adjectif sans équivalent français, n’indique pas une qualité. Don’t be judgemental! Il faut laisser les gens vivre, leur passer leurs marottes4, ne pas s’offusquer de leurs moindres défauts : de cela, tout le monde convient. Philinte est plus facile à vivre qu’Alceste5, qui met la vérité au-dessus de tout. Le premier ménage son entourage, le second le heurte de front, et s’en fait un mérite. On peut admirer l’intégrité d’Alceste, on peut le louer, avec Rousseau6, de détester les hommes par amour de la vertu. Mais c’est manquer la leçon de Molière : l’intransigeance est une qualité qui mène droit au désert7. Tant qu’à vivre avec les hommes, autant les prendre comme ils sont, sans leur intenter un procès en perfection qui sera forcément un procès sans fin. Imparfaits, ils le sont. En ce premier sens, la tolérance n’est que l’autre nom de l’indulgence envers autrui, une indulgence qui peut être inspirée par la sympathie ou par le savoir-vivre : par une bienveillance vraie ou par l’envie d’avoir la paix.

Réduite à ce sens élémentaire, la tolérance vaut pour toute société. Tolérons-nous les uns les autres est un message qui, sous un autre nom, fut recevable sous le règne de Louis XIV, et qui le demeure dans la société démocratique, pour la simple raison qu’il ne régit pas la société : il l’assouplit. En ce sens limité, la tolérance est comme le fair-play, qui ajoute de l’agrément à tous les jeux sans être la règle d’aucun. Le football, le tennis, la pétanque ou le croquet ont chacun des règles précises. On ne peut y jouer en les ignorant. Mais on peut jouer avec ou sans fair-play : c’est un supplément toujours apprécié. Ce n’est qu’un supplément.

La tolérance que nous prônons, en régime démocratique, est autre chose et davantage. Il ne s’agit pas seulement d’être plus coulant ou moins rigoriste. La tolérance libérale entend aller au fond de la conduite ou au principe de l’opinion. Ce n’est pas seulement une qualité sociale, c’est une qualité de compréhension : son contraire n’est pas la sévérité, mais l’étroitesse d’esprit. La tolérance permet l’organisation d’un débat permanent de tous les membres de la société sur les opinions, les croyances et les mœurs. John Stuart Mill8 espérait que la société s’éclairerait, du fait de cette confrontation sans fin : le débat ouvert a pour mission d’assurer le triomphe du meilleur argument – un triomphe éternellement provisoire, car aucun n’est de nature à triompher éternellement : le défi d’une opinion dissidente n’est pas le risque, il est le principe de la vie en régime libéral.

[…] C’est à un exercice d’intelligence et de santé morale que le théoricien de la liberté convie les êtres humains. La tolérance, qui est le corollaire de la liberté individuelle, n’est pas indifférence aux croyances et aux mœurs, mais suspension active du jugement. Au lieu de manifester de manière réflexe la condamnation de ce qui s’écarte de nos manières de penser et de faire, nous devons en profiter pour les réviser. Affirmer que toute habitude est réformable, et tout genre de vie susceptible d’évoluer, ce n’est pas renoncer à l’identité nationale. Éventuellement, c’est l’approfondir. Conférer à ce qui nous est étranger les moyens de s’expliquer, ce n’est pas renoncer à ce que nous sommes : nos mœurs et nos croyances n’ont pas vocation à s’annihiler9, mais à se vivifier dans la confrontation.

Sans douter qu’un tel motif existe, et qu’il soit d’un grand prix pour la société qui l’abrite, il est pourtant à craindre qu’il ne soit aussi rare qu’il est précieux. La conversation régie par la règle du meilleur argument n’est pas le tout-venant10 des échanges entre les hommes. Elle concerne une partie minoritaire de l’opinion publique : la fraction de la partie éclairée, qui demeure avide de s’éclairer davantage.

Claude Habib, Comment peut-on être tolérant ?, chapitre 1 « Repenser la tolérance », Desclée de Brouwer, 2019.

1. Référence à un passage de Lettres persanes de Montesquieu (1721) où le persan Rica raconte son arrivée à Paris, et suscite l’étonnement chez les Français.

2. Irascibles : qui se mettent en colère facilement.

3. Judgemental : qui juge, qui critique « Don’t be judgemental! Ne jugez pas ! ».

4. Marottes : obsessions.

5. Philinte et Alceste sont deux personnages de la comédie de Molière Le Misanthrope. Alceste hait les hommes et n’hésite pas à exprimer son avis négatif, se souciant peu de vexer les gens. À l’inverse, son ami Philinte, au tempérament amical, est aimable avec tout le monde.

6. Dans la Lettre sur les spectacles (1758), Rousseau reproche à Molière d’avoir fait d’Alceste un personnage ridicule, alors qu’il voit en lui un amoureux de la vertu.

7. À la fin de la pièce, Alceste choisit de se retirer loin des hommes.

8. John Stuart Mill (1806-1873) est un philosophe et économiste britannique.

9. S’annihiler : se détruire.

10. Le tout-venant : l’habitude.

Les clés du sujet

Observer le texte à contracter

050_PLAN

Chercher des idées pour l’essai

1. Le combat pour la tolérance au xviiie siècle s’articule principalement autour de la question religieuse

Donnez des exemples en vous appuyant sur vos connaissances des philosophes des Lumières.

Expliquez pourquoi le combat sur la tolérance porte essentiellement sur des questions religieuses : les conflits religieux sont au cœur des préoccupations en Europe, et la question des différences de culture se pose moins étant donné que les contacts avec les peuples radicalement étrangers restent exceptionnels.

2. Le combat pour la tolérance subsiste en matière de religion, mais s’est élargi à d’autres domaines au fil des époques

Quels sont ces nouveaux domaines ? Pensez à des exemples liés à la tolérance dans l’actualité (débat sur le port du voile, sur le mariage pour tous…).

3. Même s’il ne porte pas sur les mêmes sujets, le combat pour la tolérance se mène à toutes les époques de façon similaire

Comment les auteurs argumentent-ils en faveur de la tolérance ? Montrez que l’invitation à relativiser son point de vue n’est pas propre aux Lumières.