Les œuvres d’art éduquent-elles notre perception ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L | Thème(s) : L'art
Type : Dissertation | Année : 2014 | Académie : France métropolitaine


France métropolitaineJuin 2014

dissertation • Série L

Les œuvres d’art éduquent-elles notre perception ?

Les clés du sujet

Définir les termes du sujet

La perception

Il s’agit d’une opération de l’esprit qui consiste à saisir une multiplicité d’éléments dans une unité. C’est un acte plus élaboré qu’une sensation car il se définit par l’organisation d’un champ structuré. Même quand on ne perçoit qu’un objet, c’est toujours sur fond d’un ensemble. Son aspect sensible distingue également la perception d’une idée abstraite comme « l’homme » ou le « cheval ». Nous percevons toujours des réalités particulières.

Éduquer

Éduquer signifie étymologiquement « mener hors de ». L’éducation est donc un processus consistant à faire passer d’un état à un autre selon des règles et d’après un objectif défini à l’avance. En effet, la conduite implique un but à atteindre.

L’œuvre d’art

L’œuvre d’art est une réalité singulière qui présente des idées sous une forme sensible. Elle s’adresse à notre perception. Le sens d’une œuvre n’est pas séparable de son apparition. Ce n’est pas un concept qui ne concerne que la raison ou une sensation naturelle comme le froid ou le chaud.

Dégager la problématique et construire un plan

La problématique

La perception apparaît d’emblée comme un pouvoir inné. Personne ne nous l’enseigne à la différence de l’histoire ou les mathématiques. Ajoutons que les animaux en sont également dotés. Cependant, la perception d’un phénomène est susceptible d’être modifiée. Nous pouvons devenir sensibles à des nuances qui nous étaient inconnues. Les œuvres d’art ont-elles un rôle à jouer dans ce contexte ? Peuvent-elles nous apprendre à percevoir ?

Le plan

La première partie définit la perception en la situant vis-à-vis de la sensation et de la raison. La deuxième définit la notion d’éducation et montre l’existence d’un lien problématique avec la perception. Ce rapport motive l’introduction de l’œuvre d’art dont on montre la nature et le rôle.

Éviter les erreurs

Il faut bien définir la spécificité de la perception par rapport à d’autres actes de l’esprit ainsi que la spécificité de l’œuvre d’art.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

La perception se présente comme une activité naturelle, liée à l’usage de nos sens. S’il est vrai que le nourrisson a une perception visuelle très réduite aux premiers temps de son existence, il développe progressivement ses capacités sensorielles au contact du monde extérieur. Nous savons qu’il faut apprendre à parler alors que la perception paraît être une faculté innée, que l’homme partage d’ailleurs avec les animaux.

Cependant, nous disons aussi qu’il est nécessaire d’apprendre à voir ou à entendre et, plus généralement, que les sens s’éduquent. L’expérience montre d’ailleurs que nous pouvons mieux percevoir en devenant plus sensibles à des différences. Les œuvres d’art peuvent-elles éduquer notre perception ? Leur contemplation, leur écoute ont certainement des effets sur notre sensibilité mais est-ce de l’ordre de l’éducation ? Il faudrait pouvoir dire comment elles procèdent et dans quel but elles agissent. Un éducateur a pour charge de guider afin de rendre meilleur. Peut-on donner cette fonction aux œuvres d’art ?

Conseil

Définissez les termes pour construire votre réponse.

 

1. Que signifie percevoir ?

A. Percevoir et parler

La définition de la perception peut être éclairée par une comparaison avec la parole. L’enfant doit apprendre à composer des discours, c’est-à-dire à acquérir la maîtrise des signes linguistiques au moyen desquels il pourra signifier des idées. Ceci requiert du temps afin que la pensée puisse quitter le stade sensible où elle désigne les objets en leur présence.

Le signe représente la chose en la transformant puisque ce n’est plus sa réalité matérielle qui compte mais son idée générale. Ainsi le mot « voiture » est employable alors que la chose n’est pas actuellement visible. Dire : « j’aimerais manger du fromage », c’est former et transmettre une signification qui provient de ma raison et qui s’adresse à celle de mon interlocuteur. Le sens n’est pas sensible mais intelligible. Le linguiste Roman Jakobson l’indique en disant que « le sens du mot fromage ne se hume pas ».

Conseil

Un exemple permet d’illustrer une idée.

 

Comme l’idée générale du fromage s’exprime par un autre mot lorsque je quitte le français, il est bien nécessaire d’apprendre des termes conventionnels pour pouvoir faire usage d’une langue. Le vocabulaire d’ailleurs ne suffit pas, il faut aussi assimiler les règles d’une syntaxe.

B. Percevoir et sentir

La perception ne requiert pas cet usage de l’abstraction. Ce qui est perçu est présent ou donné alors que le mot peut signifier en l’absence de ce qu’il désigne. La perception requiert nos sens. Est-elle pour autant une sensation ? Sa réalité est en fait plus complexe. Une sensation est une donnée ponctuelle et l’image du point vient spontanément l’illustrer. C’est une impression localisée qui indique que quelque chose nous affecte. Une sensation seule peut être vive mais elle ne suffit pas à organiser un ensemble à l’intérieur duquel des objets apparaissent, ce qui est justement le propre de la perception. Lorsque nous ouvrons les yeux nous voyons des scènes dans lesquels divers objets se présentent dans une perspective. C’est une expérience qui engage les sens, mais en les unifiant sous une règle qui organise leurs informations et permet un jugement. Ainsi, en regardant une rue, nous dirons que telle voiture est plus loin que telle autre.

La perception implique donc la dualité d’un sujet percevant et d’une chose perçue selon des relations plus élaborées que la seule sensation.

Info

La transition vous permet de faire un premier point.

 

[Transition] Cette première analyse permet de situer la perception entre la sensation et l’idée abstraite. Ceci a-t-il un rapport avec la notion d’éducation ?

2. Éducation et perception

A. La notion d’éducation

Éduquer signifie « conduire hors de ». On éduque un enfant en lui faisant quitter progressivement sa situation première. L’éducation implique donc des règles et des étapes. L’enfant est pris en charge de diverses façons. Kant parle ainsi des soins par lesquels les parents le protègent des dangers dont il n’a pas conscience, de la discipline qui sert à corriger ses penchants brutaux et de l’instruction que des maîtres lui dispensent.

Ce processus complexe a pour but d’amener l’éduqué vers un état d’autonomie. L’éducation est donc la mise en œuvre dirigée des capacités de quelqu’un afin de lui faire actualiser ses potentialités. Elle s’enracine dans la conviction que ce qui est doit être amélioré, et qu’il peut l’être si on le guide. Cette logique convient-elle à la perception ?

B. L’ambiguïté de la perception

À première vue, il ne le semble pas. La philosophie de Merleau-Ponty voit dans la perception l’acte qui atteste de notre « lien natal » avec le monde. Les idées abstraites et générales sont des élaborations utiles mais qui ne rendent pas compte de notre situation originaire. Avant d’être un être de raison et de réflexion, l’homme est une conscience percevante, c’est-à-dire incarnée. Merleau-Ponty insiste sur ce point. L’accès à la réalité demande que l’on inclue le fait d’avoir un corps. Nous ne sommes pas de purs esprits.

Or la perception est justement l’acte qui unit indissociablement les dimensions sensible – puisqu’elle est toujours celle d’au moins un de nos sens – et intelligible, car elle confère une signification à ce qui est perçu. Comprendre la nature de la perception, c’est découvrir que nous sommes « jetés » dans le monde et, en même temps, que nous « projetons » ce monde à partir de notre présence dans l’espace. Les œuvres d’art, qui sont des créations de l’esprit et non des données de la nature, semblent n’avoir aucun impact sur la perception.

Attention

L’analyse va se modifier pour amener au rôle de l’art.

 

Cette analyse nous incite donc à croire que la perception n’est pas à éduquer mais bien plutôt à retrouver en deçà de nos habitudes. Pourtant, toute idée d’éducation n’est pas exclue. Bergson montre, dans La Pensée et le Mouvant, que la perception est souvent une opération utilitaire : « auxiliaire de l’action, elle isole dans l’ensemble de la réalité, ce qui nous intéresse ; elle nous montre moins les choses que le parti que nous pouvons en tirer ». Cette démarche n’est pas accidentelle. Les exigences de la vie nous déterminent à agir sur le monde avant de songer à le contempler et à dégager le sens de notre présence.

Dès lors, la perception est insensiblement conduite à généraliser. Nous ne nous intéressons plus à la particularité de ce que nous voyons, nous ne retenons que les ressemblances entre les situations. Ce n’est pas cette voiture que nous percevons mais un danger à éviter si, par exemple, nous devons traverser. Les objets ne sont plus vus pour eux-mêmes mais en fonction de nos besoins du moment, qu’il s’agisse d’en faire usage ou de les éviter. Peut-on lutter contre cette tendance ? Ceci donnerait un sens à l’idée d’éducation.

[Transition] La complexité de la perception rend envisageable l’intervention des œuvres d’art. Mais que signifie cette notion ?

3. L’éducation de la perception par l’art

A. La nature de l’œuvre d’art

Une œuvre d’art est une réalité complexe. Hegel la définit comme une unité concrète de sensible et d’intelligible. Un tableau, une musique, s’adressent à nos sens et en même temps à notre intelligence qui y découvre de multiples significations. L’œuvre joue ainsi sur deux plans. Elle touche notre sensibilité et provoque des émotions tout en nous donnant à penser. Le statut du jugement esthétique le montre bien. Nous évaluons ce que nous ressentons, nous le catégorisons au moyen de notions comme « le beau », « le laid », « le sublime », mais ces appréciations ne sont pas purement intellectuelles. Elles renvoient à des émotions que nous disons parfois indicibles. Le xviie siècle parlait du « Je ne sais quoi » pour désigner les nuances subtiles qui nous touchent profondément mais que nous sommes incapables de définir avec des mots. La force d’une œuvre est précisément d’associer ces deux dimensions de façon indissoluble. Une œuvre d’art est singulière, les idées sont générales.

C’est cette mélodie particulière qui nous touche, la façon dont elle parle d’amour, de révolte, dont elle module à sa façon des sentiments communs. Si une œuvre est l’illustration d’une idée, elle manque son but. Proust la compare à un objet sur lequel on aurait laissé le prix. Inversement, si elle ne nous présente qu’un chaos de sensations d’où aucune signification n’émerge, nous ne sommes pas intéressés.

B. Le rôle de l’art

Info

On effectue maintenant la synthèse des deux derniers paragraphes.

 

L’idée d’éducation par l’art reçoit un sens légitime en tant qu’elle permet un « élargissement de la perception ». Bergson estime que les artistes ont cette chance de percevoir le réel sans les limitations imposées par le point de vue utilitaire. Leur approche est donc plus vaste et plus riche, ils sont sensibles aux beautés, aux nuances, aux différences qui constituent la trame du réel ou de la vie psychologique, et sont capables de les présenter dans leurs productions. Un poète, un cinéaste, un musicien font voir ou entendre ce que nous ressentons sans être capable de le manifester d’emblée par nous-mêmes. Ce sont des révélateurs.

Percevoir un chef-d’œuvre permet de vivifier notre propre perception, de la ranimer en nous faisant ressentir ce que nous savions mais n’avions pas l’habitude de considérer. Des peintres comme Turner ou Corot nous montrent ce que nous avions sous les yeux sans y prêter garde. Ils parlent à notre émotion et à notre jugement. L’œuvre d’art est un moyen d’éducation. C’est une médiation créée par l’esprit grâce à laquelle la sensibilité s’affine et la pensée s’éclaire. Cet élargissement ne vaut pas seulement à titre individuel. Il rend possible des échanges et la création de relations intersubjectives plus riches. Les œuvres ont la capacité d’éveiller notre curiosité, de susciter des débats, de nous faire quitter l’étroitesse de notre point de vue. Elles ont ainsi une valeur culturelle très grande et constituent un patrimoine commun qui dépasse les frontières. Le but de cette éducation est de contribuer à développer notre esprit en nous poussant à déchiffrer le sens de la condition humaine.

Conclusion

La perception apparaît d’abord comme une opération naturelle qui n’exige aucun apprentissage. Son approfondissement philosophique nous a conduits à dire qu’elle dévoilait notre relation première au monde et qu’il s’agit de la décrire sans chercher à la transformer.

Cependant, cette relation est d’entrée de jeu investie par des habitudes utilitaires. Dès lors, nous soutenons que la perception peut être éduquée par la médiation d’œuvres comme celles de l’art. L’enjeu est important car il s’agit pour chacun de ne pas être entièrement conditionné par les nécessités liées aux besoins et de pouvoir modifier son rapport à soi et au monde.