Les personnages de roman doivent-ils tomber amoureux pour susciter l’intérêt du lecteur ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde
Type : Dissertation | Année : 2014 | Académie : Polynésie française
Corpus Corpus 1
Personnages amoureux

Personnages amoureux • Dissertation

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Le roman

11

Polynésie française • Septembre 2014

Le personnage de roman • 14 points

Dissertation

> Les personnages de roman doivent-ils tomber amoureux pour susciter l’intérêt du lecteur ? Vous répondrez en vous appuyant sur les textes du corpus, les œuvres étudiées en classe et vos lectures personnelles.

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

  • « tomber amoureux » : le corpus suggère qu’il s’agit d’amour-passion (entre deux personnes).
  • Le sujet propose la thèse : Les personnages de roman ne sont intéressants que s’ils tombent amoureux. Cela présuppose que les personnages qui ne tombent pas amoureux ne sont pas intéressants.
  • La formulation « doivent-ils… » implique une prise de position de votre part et suggère deux réponses possibles (« oui » ou « non »). Elle vous met aussi sur la voie d’un plan dialectique qui dépasse cette alternative.
  • Reformulez le sujet avec vos propres mots : Est-il nécessaire que les personnages tombent amoureux / qu’un roman comporte une histoire d’amour pour intéresser le lecteur ?

Chercher des idées

  • Subdivisez cette question en sous-questions :
  • Pourquoi les personnages amoureux sont-ils intéressants ? Quel(s) intérêt(s) présente un personnage amoureux ? Qu’apporte la présence de personnages amoureux à un roman ?
  • Mais aussi : Quel intérêt un personnage qui netombe pasamoureux peut-il présenter ? Par quels autres aspects un personnage peut-il susciter l’intérêt ?
  • Faites une liste d’exemples. Répertoriez les romans que vous connaissez et qui reposent presque entièrement sur une histoire d’amour. Classez-les, selon des critères que vous aurez choisis. Par exemple : un amour heureux (Cosette et Marius dans Les Misérables, de Hugo) ; un amour malheureux (La Princesse de Clèves, de Madame de La Fayette) ; un amour funeste (Mme de Rênal dans Le Rouge et le Noir, de Stendhal ; Madame Bovary, de Flaubert) ; un amour fait de sacrifices (Don Quichotte, de Cervantès ; Manon Lescaut, de l’abbé Prévost) ; un amour vénal (Splendeurs et Misères des courtisanes, de Balzac ; Nana, de Zola) ; un amour platonique (Le Lys dans la vallée, de Balzac)…
  • Essayez d’élargir en réfléchissant à la notion d’amour-passion. Cela suggère la question : Quels autres types d’amour peuvent donner de l’intérêt à un roman ? de quel amour peut-il s’agir ?

Par exemple : l’amour maternel (Mme de Rênal dans Le Rouge et le Noir, de Stendhal ; Fantine dans Les Misérables, de Hugo), paternel (Le Père Goriot, de Balzac), filial (Eugénie Grandet, de Balzac), l’amour de la patrie (Guerre et Paix, de Tolstoï ; L’Espoir, de Malraux), l’amour de l’humanité (À l’ouest rien de nouveau, de Remarque), l’amour de Dieu (Le Journal d’un curé de campagne, de Bernanos)…

>Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

>Le roman : voir mémento des notions.

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Dans ce corrigé, certains exemples sont développés à titre de modèles, mais vous devez illustrer votre devoir de vos propres exemples. Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] L’amour occupe une place essentielle dans l’art en général, notamment dans la littérature, et plus particulièrement dans le roman. [Problématique] Est-ce à dire qu’il est nécessaire que les personnages de roman tombent amoureux ? [Annonce des axes] Certes, une histoire d’amour séduit et intéresse le lecteur [I], mais elle est aussi pour le romancier un atout pour la construction de son roman et pour faire comprendre sa vision du monde [II]. Cependant le romancier ne dispose-t-il pas d’autres moyens pour intéresser son lecteur [III] ?

I. Pourquoi les personnages qui tombent amoureux donnent-ils de l’intérêt à un roman ?

1. Du point de vue de l’action et de la variété dans l’économie du roman : un puissant ressort dramatique

  • L’amour-passion est générateur d’action, il enrichit et complique l’intrigue. Il entraîne des scènes clés : la rencontre, l’aveu, la trahison, l’infidélité, la rupture, la réconciliation [exemples personnels]. Les rivalités amoureuses sont source de conflit.
  • L’histoire d’amour obéit nécessairement à une progression, avec des étapes qui donnent un fil conducteur au roman [exemple personnels].
  • L’amour introduit de la variété dans l’intrigue mais aussi dans les personnages. Il existe en effet diverses formes d’amour (voir les exemples ci-dessus), donc différentes sortes de personnages : amour-désir avec les prostituées et les concubines [exemples] ; perpétuation de la famille et de ses valeurs avec l’épouse [exemples] ; plénitude de l’amour à égalité entre l’homme et la femme dans le cadre du mariage [exemples] ; plus tard, l’amour libre de toute contrainte sociale (qui « tient » par lui-même, purement sentimental et non régi par un pacte)…
  • L’histoire d’amour introduit aussi une part de mystère dans le cours du roman, car c’est un sentiment inexplicable (pourquoi tombe-t-on amoureux ? penser au coup de foudre) et imprévisible (un amoureux a des réactions qu’il ne contrôle pas toujours) [exemples].

2. Du point de vue de la psychologie des personnages : un puissant révélateur

  • L’amour est un sentiment universel. Tout lecteur peut se reconnaître dans le(s) personnage(s) amoureux.
  • L’histoire de personnages amoureux donne accès au cœur humain. C’est le lieu privilégié de l’investigation psychologique. L’amour est source de nombreux autres sentiments : jalousie, admiration, bonheur, malheur (Pierre et Jean, de Maupassant) ; qui dit amour, dit souvent haine. L’histoire d’amour permet une large palette de sentiments corollaires.
  • En ce sens, le roman est particulièrement apte à exploiter cet aspect car l’existence d’unnarrateur permet l’incursion dans l’âme des personnages et fait mesurer l’effet de l’amour sur ces derniers : amour destructeur, amour qui grandit, amour qui permet de supporter les aléas de la vie… La focalisation interne permet de mesurer le retentissement de l’amour sur le comportement.
  • La passion amoureuse est révélatrice des rapports qu’on entretient avec autrui : rapports hommes-femmes, rapports familiaux. Par exemple, dans l’amour vénal et l’amour infidèle : les sentiments humains et l’autre sont sans valeur, l’amour est une sorte de marchandise [exemples].

3. L’histoire d’amour révèle une société et traduit une vision du monde

  • L’histoire d’amour révèle une société : les relations amoureuses sont au cœur de la société (ne serait-ce que pour sa survie). Autour de l’histoire d’amour dans le roman gravite tout un monde extérieur, des personnages qui réagissent à cet amour et le jugent. L’amour entraîne une interaction émotionnelle et révèle les personnages par la façon ils se comportent face à l’autre (l’aimé, le rival…) [exemples]. S’il est contrarié, par la société et par les mœurs, il en révèle les valeurs (Le Rouge et le Noir, de Stendhal).
  • Autre exemple : L’Éducation sentimentale, de Flaubert. Frédéric Moreau est partagé entre une bourgeoise vertueuse, Mme Arnoux, avec laquelle il vit un amour idéal jamais consommé, et Rosanette, femme aux mœurs légères qui lui fait découvrir les plaisirs de l’amour sensuel. Créant une galerie de personnages autour des aventures amoureuses de Frédéric, Flaubert brosse une fresque de la société parisienne du milieu du xixe siècle et révèle ainsi le vice sous le masque de la vertu.
  • L’histoire d’amour traduit aussi une vision du monde. Être amoureux, dans le roman comme dans la vie, change la vision du monde et des autres, l’amour donne sa couleur au monde. Exemples : un amoureux heureux voit le monde « en rose » (début de Manon Lescaut, de l’abbé Prévost ; texte de Jules Sandeau dans le corpus). À l’inverse, un personnage amoureux malheureux voit tout « en noir » : « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé » (Lamartine), l’univers semble insupportable et hostile (texte d’Aragon dans le corpus).
  • Ainsi, le passage d’un amour heureux à un amour malheureux modifie la vision de l’homme et du monde (La Princesse de Clèves, de Mme de La Fayette). La peinture de la fidélité amoureuse suggère que les sentiments humains sont précieux, que l’autre est un égal à respecter. L’amour révèle des valeurs de vie.

II. Cependant, est-il nécessaire que les personnages tombent amoureux pour intéresser le lecteur ?

1. L’amour-passion n’est pas une recette infaillible. Précautions à prendre

Cependant, il ne suffit pas que les personnages romanesques « tombent amoureux » pour qu’un roman captive le lecteur. Le romancier ne peut y voir une recette infaillible, un ingrédient miracle. Il lui faut prendre des précautions.

  • L’histoire d’amour ne doit pas envahir le roman, elle doit être menée avec de la finesse dans l’analyse. Ainsi, ce que l’on appelle les « romans à l’eau de rose » mettent en scène des personnages auxquels on ne croit pas, qui n’ont pas de profondeur, comme les héroïnes crédules et niaises ou le stéréotype du prince charmant qui s’expriment dans un style ampoulé et mièvre.
  • Les romans à succès de Delly dans les années 1930, aux « ficelles » littéraires éprouvées mais simplistes, donnent une vision idéaliste de l’amour et du couple, à la limite de l’ingénuité. Ils présentent une fausse image de la vie et altèrent le goût des lecteurs. Ils sont à la « vraie » littérature ce que la restauration rapide est à la gastronomie !

2. D’autres types d’amour et d’autres sentiments peuvent susciter l’intérêt du lecteur

Par ailleurs, un personnage de roman peut susciter l’intérêt par d’autres formes d’amour que l’amour-passion. De nombreux romans sont construits autour d’un héros guidé par un amour qui n’est pas la passion amoureuse.

  • L’amour d’autrui – amour maternel, paternel, filial – qui habite et conduit un personnage est un ressort dramatique puissant pour un roman, il peut captiver le lecteur et révéler une vision du monde (effets de l’amour du père Goriot pour ses filles).
  • Il en va de même pour l’amour de la patrie, qui amène le personnage à se dépasser, à se sacrifier parfois, et révèle la primauté de la valeur de la solidarité [exemples]. Ainsi, à des moments où des enjeux plus graves que l’amour personnel prévalent – temps de guerre, d’épidémie… –, ce n’est plus l’amour qui occupe le devant de la scène mais d’autres mobiles ou aspects des personnages : le courage, la solidarité… [exemples].
  • L’amour d’une idée (de la justice sociale dans La Condition humaine, de Malraux), ce qu’on appelle l’« idéal », l’amour de Dieu (Le Journal d’un curé de campagne, de Bernanos) sont aussi de puissants ressorts pour intéresser le lecteur.
  • Enfin, certains personnages mus par l’amour de soi présentent un intérêt. Ces héros ambitieux (Rastignac chez Balzac, Bel-Ami chez Maupassant) nous intéressent autant par leur soif de pouvoir, leur goût pour le mal que par les éventuelles aventures amoureuses qui ne manquent pas du reste de leur arriver ou qu’ils suscitent à dessein pour satisfaire leur amour-propre ou arriver à leurs fins.
  • Ces autres sentiments qui peuvent donner au personnage un intérêt tout aussi captivant que l’amour-passion, ont aussi un retentissement sur l’intrigue et donnent lieu au récit d’autres moments clés de la vie : naissance, mort, initiation au travail…

3. Des romans sans amour peuvent-ils susciter l’intérêt ?

Et quand il n’y a pas d’amour ? Les romans sans amour existent-ils ? Sont-ils pour autant plats et fades ?

  • Certes, ils sont rares, mais ils n’en sont pas pour autant dénués d’intérêt ni surtout de sens. Ils révèlent en effet une conception du monde et de l’homme. Ainsi, chez Mauriac, pas de passion amoureuse dans Thérèse Desqueyroux – et encore moins dans La Fin de la nuit : le monde est un désert amoureux. Thérèse quitte tout et pourtant l’on suit avec intérêt et curiosité son parcours qui révèle une vision du monde.
  • Camus, dans L’Étranger, met en scène un personnage qui n’aime rien, indifférent à tout. Mais il nous intéresse car il rend compte de l’angoisse de Camus devant l’étrangeté du monde : il montre que, pour l’écrivain, nous n’avons pas de prise sur le monde, que notre autonomie nous échappe. Le roman de Camus pose aussi la question du libre arbitre.
  • Dans son roman Monsieur Ouine (1946), Bernanos invente un univers de personnages qui ne s’aiment pas (autour de l’histoire du meurtre d’un petit vacher), univers qui gravite autour de M. Ouine, correct professeur retraité, mais en fait maître des âmes, démon du village. Aucun amour dans ce roman qui justement donne une valeur symbolique à cette absence d’amour (à moins que ce ne soit l’amour du mal), révélateur du désespoir de Bernanos.

Ainsi, l’intérêt d’un personnage peut résider dans d’autres aspects : courage, vice et même… absence d’amour.

Conclusion

L’amour est essentiel dans presque toutes les œuvres qui comportent une histoire et des personnages (roman ou théâtre, cinéma…), parce que c’est une composante primordiale de la vie réelle. La façon de vivre l’amour révèle une vision de l’autre et du monde. Et la façon de le raconter tout autant. [Ouverture] Le Nouveau Roman a cru pouvoir se débarrasser de cette dimension, mais la production romanesque moderne ainsi que le cinéma, populaire ou non, font rarement l’économie du sentiment amoureux.