Locke, Second traité du gouvernement civil

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES | Thème(s) : La justice et le droit
Type : Explication de texte | Année : 2013 | Académie : Polynésie française
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Locke
 
 

La justice et le droit

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La politique

31

CORRIGE

 

Polynésie française Septembre 2013

explication de texte • Série ES

> Expliquer le texte suivant :

Que l’agresseur qui se met lui-même en état de guerre avec quelqu’un, et qui porte injustement atteinte aux droits d’autrui, ne puisse jamais acquérir, par une telle guerre injuste, aucun droit sur celui qu’il a vaincu, c’est ce dont tous conviendront aisément, à moins de penser que les voleurs et les pirates possèdent un droit à l’empire sur tous ceux dont leur force leur aura permis de se rendre maîtres, ou que les hommes sont liés par les promesses que la force illégitime leur a extorquées. Si un voleur fait irruption dans ma maison et si, me mettant le couteau sous la gorge, il me fait signer des actes par lesquels je lui transfère tous mes biens, cela lui donnera-t-il un titre valable ? Or, c’est précisément un titre de ce genre que le conquérant injuste tient de son épée lorsqu’il me force à me soumettre. L’injustice et le crime sont identiques, qu’ils soient commis par le détenteur d’une couronne ou par le dernier des paysans. Le titre du coupable et le nombre de ceux qui le suivent ne changent rien à la faute, sinon pour l’aggraver. La seule différence, c’est que les grands brigands punissent les petits pour les maintenir dans l’obéissance, tandis qu’eux-mêmes sont récompensés par les lauriers et les triomphes parce qu’ils sont trop puissants pour les faibles mains de la justice de ce monde, et que ce sont eux qui détiennent le pouvoir qui devrait châtier les coupables.

John Locke, Second traité du gouvernement civil, 1690.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Dégager la problématique du texte

  • Être plus fort permet d’imposer sa volonté à autrui, mais le triomphe de la force seule peut-elle créer le droit ? Locke problématise ce sujet en montrant qu’il ne faut pas se laisser aveugler par les faits. L’idée de ­justice permet la problématisation. Elle met en cause la nature de la guerre. Vaincre ne suffit pas à donner un droit au vainqueur sur le vaincu car on doit considérer les mobiles et les motifs de l’affrontement.
  • L’introduction de ce critère moral dans le champ politique met en cause une pensée superficielle qui jugerait du droit à partir du fait. Locke renverse cette perspective, ce qui le conduit, pour finir, à nous inviter à réfléchir sur la façon dont les puissants gouvernent et sur leurs rapports avec l’institution judiciaire.

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

  • Le texte est constitué de trois parties. La première (jusqu’à « leur a extorquées ») expose la thèse de Locke. Dans un second temps, Locke illustre son idée par un exemple (jusqu’à « me force à me soumettre »). La dernière partie renforce la première, tout en expliquant la raison pour laquelle on peut ne pas comprendre la vérité de ce que Locke expose. Ce dernier argument contient une critique très vive des puissants.
  • Le procédé principal d’argumentation consiste à illustrer les idées par des exemples facilement accessibles. Locke se donne ainsi le moyen d’être compris alors qu’un raisonnement sur de pures notions (le droit, la justice, la force) pourrait être moins bien saisi. On note également l’usage des italiques pour souligner l’importance de certaines idées. Ce procédé rhétorique est commode et facilite lui aussi la compréhension. Au milieu du texte, Locke adopte la première personne du singulier pour rendre son propos plus parlant.

Éviter les erreurs

Le texte ne présente pas de difficultés de compréhension mais il faut prendre soin d’expliquer les couples de notions comme la force et le droit, l’injuste et le juste.

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Les rapports de force structurent souvent les relations humaines et particulièrement en politique où la lutte pour l’acquisition et la conservation du pouvoir rend les hommes peu regardants sur les moyens qu’ils emploient.

Cette logique s’étend à l’histoire lorsqu’il s’agit des confrontations entre les chefs d’État. Doit-on considérer que la force crée le droit ? Suffit-il d’être victorieux pour être juste et pouvoir légitimement commander aux vaincus ? Ces questions sous-tendent le texte de Locke et il y répond clairement par la négative. Comment argumente-t-il sa pensée ?

Le sujet est d’autant plus délicat que les vainqueurs essayent de se faire passer pour des hommes justes. Ce texte a donc l’ambition de dénoncer une supercherie qui permet à des coups de force de dissimuler leur vraie nature.

1. La guerre injuste

A. Juger la guerre

 

Info

Commencez par l’examen critique de la notion pour problématiser le sujet.

Dès le début du texte, Locke critique la force au nom du droit par un examen de la notion de guerre. Il importe de connaître l’origine d’un conflit autrement dit l’attitude de « l’agresseur », un mot que Locke distingue par des italiques. Celui qui déclare la guerre doit rendre raison de ses mobiles. Est-il victime d’une injustice que seule la force peut corriger ? Le texte n’envisage qu’un seul cas. Celui où l’agresseur « porte injustement atteinte aux droits d’autrui. » Comprenons qu’il s’agit d’un conquérant mû par sa passion du pouvoir, de la possession et des honneurs.

La soif de dominer est un désir solidement ancré dans la nature humaine comme Platon le souligne déjà dans le Gorgias et la République. L’avidité de certains est sans mesure ce qui les conduit nécessairement à empiéter sur la liberté des autres quand ils ne les mettent pas à mort. La guerre ainsi déclenchée ne peut qu’être injuste.

B. Le fait et le droit

 

Conseil

En montrant l’enchaînement des idées, vous ferez voir comment Locke refuse de déduire le droit sur le fait et fonde sa pensée sur l’idée de liberté.

Cette situation entraîne la conséquence suivante. Le vainqueur n’a « aucun droit sur celui qu’il a vaincu ». Locke est catégorique. Une guerre injuste ne pourra jamais donner au conquérant le droit d’imposer sa volonté à ceux qu’il a conquis. La distinction du droit et du fait est très clairement établie. Locke l’illustre par l’exemple des voleurs et des pirates. Ceux-ci ne connaissent que la force et leurs désirs sont toujours illégitimes. Cet adjectif signifie d’abord ce qui est illégal, contraire au droit d’un pays. Aucun État ne peut en effet légaliser le vol puisque l’autorité politique a pour fonction de maintenir l’ordre et la sécurité des personnes et des biens.

En un deuxième sens, « illégitime » veut dire immoral, contraire au droit des individus. Or celui qui soumet l’autre en le menaçant est injuste. Locke mentionne le cas des promesses extorquées. Elles sont nulles et non avenues car elles n’émanent pas d’un acte volontaire.

Nous voyons donc que la liberté est une valeur fondamentale de ce texte. La contrainte de la force fait violence au droit de la personne à ne s’engager qu’envers ce qu’elle a reconnu comme étant juste.

2. La valeur de l’exemple

A. Le voleur

 

Conseil

Montrez la nécessité de l’exemple : un auteur ne le choisit pas au hasard.

Locke écrit que « tous conviendront aisément » de ce qu’il soutient. Il faut croire toutefois que cet accord n’est pas si évident puisqu’il éprouve le besoin de renforcer ses idées en reprenant l’exemple du voleur et en employant la première personne du singulier pour donner à son propos un ton plus pathétique. Le voleur vient dans ma maison et me menace de mort pour obtenir que je lui donne tous mes biens par contrat. Cet exemple précis confirme ce que nous écrivions sur l’illégitimité. La priorité du sens moral apparaît.

En effet, la légalité se limite à la chose écrite. Je signe les actes par lesquels je me dépossède au profit du voleur. Mais les circonstances de l’acte font qu’il ne vaut rien puisque ma volonté est fortement contrainte. Je cède à la demande parce que j’ai peur et que je calcule mon intérêt. La perte de mes biens est moins grave que celle de ma vie mais la prudence n’est pas un mobile légitime. Je ne veux pas vraiment ce que je fais.

B. Application de cet exemple au sujet

 

Attention

Il faut mettre en évidence la méthode de raisonnement suivie par Locke. Commenter l’exemple ne suffit pas.

Le cas du voleur était une mise en scène destinée à nous faire saisir celui du « conquérant injuste ». Locke procède donc par analogie. Le « petit sujet » sert à faire voir le plus grand car il s’agit de la même chose à une échelle différente. On le voit à l’insistance que met Locke à employer le mot « titre ». Le voleur ne se borne pas à prendre mes biens, il veut avoir pour lui l’apparence de la légitimité que seul un titre de propriété peut donner. Être propriétaire suppose que l’on soit reconnu par le droit. C’est la différence avec celui qui n’a qu’une possession de fait et qui doit donc craindre en permanence qu’un autre plus fort que lui la lui prenne. La propriété est la possession stabilisée car protégée par la puissance publique qui la juge légitime.

Mais ceci est impossible sans l’accord d’autrui. Il faut qu’autrui reconnaisse mon droit à posséder pour que celui-ci soit assuré. Voilà pourquoi le conquérant comme le voleur d’héritage veulent que ceux qu’ils spolient nient la violence qu’ils leur font. On voit à quel point cet acte est immoral. La Fontaine l’a illustré dans la fable Le Loup et l’Agneau. Le loup cherche extorquer à l’agneau un aveu de culpabilité.

3. Critique du pouvoir injuste et de l’illusion qu’il entretient

A. Critique de l’imagination

 

Conseil

Concluez en montrant les conséquences de l’analogie et comment le texte explique l’illusion.

L’analogie permet à Locke de démasquer les artifices par lesquels un conquérant injuste fait croire qu’il est légitime. Locke pointe l’importance que « le titre du coupable et le nombre de ceux qui le suivent » ont sur la foule, alors que ce sont des critères superficiels et trompeurs. Le titre ne vaut rien, compte tenu de son origine. Quant au nombre, c’est une donnée simplement quantitative qui ne prouve pas la légitimité du pouvoir. Le conquérant injuste est un grand voleur et le voleur un petit conquérant injuste.

Comment expliquer que nous nous fassions abuser ? Il faut prendre en compte le rôle de l’imagination et montrer comment elle fausse notre raisonnement. Nous nous laissons impressionner par des signes extérieurs éclatants et cette brillance nous fait croire que le chef est un homme qui a conquis le pouvoir avec justice. L’imagination donne bonne réputation à qui ne la mérite pas. Elle inverse la hiérarchie des valeurs. Locke radicalise sa critique en indiquant que la faute du gouvernant injuste est plus grave que celle du voleur. Celui-ci ne cause du tort qu’à quelques particuliers, quand celui-là nuit à la totalité d’un peuple.

B. Le cercle du pouvoir

Locke conclut en attirant l’attention sur l’injustice propre aux puissants. Ceux-ci châtient les voleurs et c’est leur devoir. Les petits brigands sont punis pour les désordres qu’ils causent. Mais les gouvernants ne se conduisent pas mieux. Leur puissance est la plus étendue et ils l’emploient à s’assurer l’impunité. Locke affirme qu’ils usent de leur pouvoir pour se soustraire à l’institution judicaire. Les « faibles mains de la justice » sont incapables de punir les agissements malhonnêtes des dirigeants politiques. Tout se ramène donc au pouvoir et Locke souligne qu’il revient aux gouvernants d’employer le leur à de bonnes fins. C’est leur devoir. La justice a une autorité morale mais elle n’est pas en mesure de s’imposer.

 

Attention

Un texte doit être lu jusqu’au bout. Les dernières lignes signalent un problème.

Nous sommes alors placés dans une situation inquiétante exposée par les dernières lignes du texte. Les politiques ont le pouvoir de « châtier les coupables », ils devraient donc être capables de se punir eux-mêmes mais cette situation contredit frontalement leurs intérêts. Nous voici pris dans un cercle. Les vainqueurs des lauriers, décernés par une masse aveuglée, ne renonceront pas aux avantages de leur situation. L’injustice est donc appelée à perdurer, à moins d’une réforme donnant à la justice un vrai pouvoir de coercition et une indépendance à l’égard des politiques. Ce serait la seule façon de briser le cercle où ceux qui peuvent réellement punir sont les plus injustes. Mais peut-être cela est-il impossible ? La référence faite à notre monde par opposition avec celui de la justice divine le laisse penser et conclut le texte sur une note pessimiste.

Conclusion

Ce texte de Locke est une étape importante dans l’effort de la philosophie politique pour refuser de fonder le droit sur le fait. Rousseau dans Du contrat social soutiendra également que la force ne peut jamais créer le droit. Quant à la critique des aspects mystificateurs de l’imagination elle n’a rien perdu de son actualité.

Locke montre ici, et de façon exemplaire, qu’il est nécessaire d’avoir une conscience en éveil et de se servir de sa raison.