Louis Aragon, Blanche ou l'Oubli

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Les réécritures - Le commentaire littéraire
Type : Commentaire littéraire | Année : 2011 | Académie : France métropolitaine

 Vous ferez le commentaire du texte d'Aragon.

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     LES CLÉS DU SUJET  

Trouver les idées directrices

  • Faites la « définition » du texte (voir guide méthodologique).

  • Extrayez de cette « définition » des questions à se poser sur le texte ou ses centres d'intérêt ; elles pourront vous aider à trouver les idées directrices de votre commentaire.




Extrait de roman (genre) qui raconte (type de texte) une rupture amoureuse (thème), dramatique (registre), tendue, insolite, énigmatique (adjectifs), pour raconter une rupture mais aussi rendre compte de la perplexité du narrateur et mener une réflexion sur l'écriture (buts).



Pour réussir le commentaire composé : voir guide méthodologique.

Le roman : voir lexique des notions.

Les réécritures : voir lexique des notions.

Pistes de recherche

Première piste : un épisode romanesque obligé : une scène de rupture amoureuse dramatisée et racontée de façon insolite

  • Repérez les éléments traditionnels de la scène de rupture.

  • Montrez comment Aragon dramatise cette scène.

Deuxième piste : un monologue intérieur qui brouille les pistes

  • Analysez l'énonciation dans cet extrait.

  • Repérez les énoncés « parasites » qui la brouillent.

  • Analysez ce qui déstabilise le lecteur et les marques de perplexité du narrateur lui-même (implicite, doutes, ellipses…).

Troisième piste : une réécriture et une réflexion sur l'écriture

  • La question sur le corpus vous met sur la voie de la réécriture. Exploitez et approfondissez votre réponse à cette question.

  • Analysez l'insertion des citations de Flaubert et les similitudes avec la scène de L'Éducation sentimentale.

  • Dégagez et commentez les écarts avec le modèle.

  • Cherchez la signification peut-être symbolique de ces emprunts.

  • Quelle conception de la réécriture ce passage révèle-t-il ?

Le roman : voir lexique des notions.

Les réécritures : voir lexique des notions.

Corrigé

Nous vous proposons un plan que vous pourrez vous exercer à rédiger. La première partie en est plus détaillée parce que plus complexe.

Introduction

  • Amorce : les épisodes romanesques « obligés » : la rencontre, l'aveu, la rupture. La difficulté est de les renouveler et de faire preuve d'originalité. Au xxe siècle, désir des romanciers de se démarquer de leurs modèles, même s'ils ne peuvent pas vraiment y échapper.

  • Aragon, dans Blanche ou l'Oubli reprend ce motif obligé.

  • Texte et thèmes : Blanche a quitté Geoffroy, le narrateur ; dix-huit ans plus tard, elle réapparaît ; Geoffroy fait le récit de la visite que lui fait Blanche pour lui signifier leur rupture dont elle prend l'initiative.

  • Annonce des axes : 1. Scène de rupture dramatisée. 2. Mode de narration insolite : un monologue intérieur qui brouille toutes les pistes. 3. Réflexion sur l'écriture et la réécriture.

I. Un épisode romanesque obligé : une scène de rupture amoureuse dramatisée et racontée de façon insolite

1. Le motif traditionnel du couple qui se sépare

Fil conducteur de l'extrait : les éléments habituels de la rupture.

  • Le schéma usuel du trio mari-femme-amant qui attend d'emmener la femme.

  • Les formules traditionnelles qui rythment le passage : « Ne t'en va pas » ; « Alors, nous allons nous quitter comme ça », « Adieu ».

  • La demande de compréhension de la part de l'autre : « Il faut comprendre ».

  • La confrontation du passé (souvenir) et du présent (réalité) (l. 11-14 ; 18 : « ce bras d'enfant, toujours » ; l. 27-28).

  • Les objets et les gestes consacrés de la scène de rupture, à valeur symbolique :

    • du côté de Blanche : les ciseaux – allégorie de la rupture –, la mèche de cheveux donnée en gage de souvenir – symbolique du souvenir et du lien qui demeure : « Gardez-les ! » ;

    • du côté de Geoffroy : signe d'émotion : « je me suis caché les yeux dans les mains ».

  • Le caractère définitif de la séparation souligné :

    • par les négations dans le discours du narrateur, très assertif (« Mais ce n'est pas de moi qu'elle a peur. Plus de moi. Ni pour moi » : phrases elliptiques, très fortement rythmées et sans appel) ;

    • implicitement par la remarque de Blanche : « Je suis restée très longtemps à t'attendre… » (= je ne veux ni ne peux plus t'attendre).

2. Une atmosphère tendue et angoissante : la dramatisation

Mais la scène est traitée sur le mode de la dramatisation.

  • Forte présence de l'amant, qui n'apparaît pas mais :

    • dont les deux protagonistes font mention à plusieurs reprises sous la forme de pronoms personnels ou de démonstratifs (« tu l'entends ? » ; « Tu l'aimes ? » ; « c'est un fou ») ;

    • dont l'impatience est mentionnée par Blanche (« Il s'impatiente » ; « il a si longtemps attendu ») ;

    • dont l'impulsivité et l'agressivité sont implicitement signalées par le « klaxon » et l'expression métaphorique « une brutalité de fauve » ;

    • dont la possible confrontation avec Geoffroy paraît susciter l'effroi de Blanche : personnage énigmatique signalé comme dangereux par son amante même : « comme un fou », « capable de toutes les folies », « c'est un fou ».

  • « Bande-son » qui accompagne l'extrait : « Le klaxon a encore appelé ».

  • La forte personnalité de Blanche qui dramatise (au sens propre du terme) la scène :

    • c'est elle qui mène la scène, qui parle le plus, qui dicte sa conduite à Geoffroy (« Non, ne m'accompagne pas… ») ;

    • ses attitudes théâtrales, comme une actrice, comme des didascalies (« un geste inattendu, levé ce bras nu […] Elle a porté sa main à sa tête […] Elle a arraché », « avec ce geste agité de la main, de quelqu'un qui » ; la mèche coupée).

3. L'évocation de variantes possibles de la rupture

Le mode de narration donne aussi de l'originalité à cette scène.

  • Le statut de personnage-narrateur permet d'insérer plusieurs scenarios, des variantes – imaginées – de la scène, qui sont données comme possibles, mais qui ne sont pas jouées.

  • Perspectives multiples, pistes possibles avortées ou niées : le roman aurait pu tourner autrement (même principe que les romans dont vous êtes le héros, avec plusieurs « parcours » possibles, mais dont un seul est choisi) : « je pourrais demander, qui est-ce ? » ; « je pourrais dire… » ; « je ne lui avais pas demandé… ».

  • Cela donne du « corps » à un épisode somme toute bien mince et qui peut se résumer en deux phrases.

II. Un roman qui brouille toutes les pistes : un mode de narration insolite

Mais Aragon renouvelle le motif de la rupture amoureuse et brouille les pistes  une écriture sophistiquée  un lecteur déstabilisé.

1. Une énonciation complexe : le lecteur perplexe

La complexité de l'énonciation rend la lecture difficile.

  • L'énonciation de base : le monologue intérieur d'un homme qui raconte a posteriori sa propre histoire en rendant compte de ses sentiments et en y insérant ses pensées.

    • Cependant, à l'intérieur de cette situation d'énonciation, mélange des temps du récit au passé : alternance du présent de narration (« je cesse ») et du passé (« j'avais un peu bu », « elle a arraché »…).

  • Mais la confusion vient surtout de l'insertion d'énoncés qui brouillent ce fil conducteur :

    • paroles rapportées directement : de Blanche (au moment de la rupture : l. 4-6, 9-11, 25-26 ; mais aussi autrefois, et insérées dans le souvenir de Geoffroy : l. 27-28) ; du narrateur (l. 6) ;

    • paroles possibles mais non dites (voir ci-dessus) [l. 7-8, 44] ;

    • citations de Flaubert : dont une partie a peut-être été effectivement dite par Blanche (« Gardez-les ! adieu ! »).

2. Un narrateur perplexe qui doute : l'implicite et l'ambiguïté au cœur de la narration

  • Le narrateur lui-même semble perdu dans son récit et avoue ne rien ­comprendre de ce qui se passe, de ce que dit Blanche  un récit sous le signe de la stupéfaction, de la sidération passive et du doute.

    1. Multiples questions : « De quoi parle-t-elle ? De qui ? » ; l. 3, 6, 14, 20… ; même dans son dialogue avec Blanche (l. 17-18).

  • Des ellipses qui morcellent le récit, des approximations qui le rendent flou :

    • abondance des point de suspension (= phrases en suspens) ;

    • constructions étranges : on attend un COD après « J'ai vu » (l. 22), qui ne vient pas ;

    • un dialogue tronqué : la réponse « Non […] ne m'accompagne pas » n'est précédé d'aucune question ;

    • des détails non explicités : « Cette maison noire… nous deux… » ;

    • des imprécisions dues au pronom neutre non explicité : « Est-ce possible ? C'est terrible… ».

  • Des doutes, des incertitudes : « si on compare avec la mémoire… mais si on la compare avec l'oubli… » ; « je ne sais. Les deux probable ».

  • Des contradictions, ou des rectifications d'approximations : « Elle me les demande, elle feint de me les demander avec ce geste agité de la main ».

    Beaucoup de non-dits, d'implicite, d'approximations et de désordre dans le récit même.

  • Pour brouiller totalement le texte, le doute sur la véracité et la réalité de la scène : ambiguïté :

    • « c'est incroyable » ;

    • « est-ce que je n'ai pas rêvé tout cela ? » ;

    • il n'« entend » (l. 2) ni ne « voi[t] » (l. 3) Blanche. Comment expliquer cela ? à cause de l'éblouissement causé par son retour ou : « J'avais un peu bu »  peut-être une élucubration d'homme ivre ? Tout le récit n'est-il que pure imagination de son esprit trop nourri de la lecture de Flaubert ?

  • Aucune remarque d'un narrateur qui serait extérieur à l'action ne vient éclairer le lecteur sur cette ambiguïté.

Transition


Les citations de Flaubert semblent indiquer qu'Aragon veut renouveler une scène romanesque traditionnelle et, au-delà, mener une réflexion sur l'écriture.

III. Une réécriture et une réflexion sur l'amour, l'oubli et l'écriture

1. Le souvenir de la scène de L'Éducation sentimentale

Aragon s'inscrit dans une lignée littéraire.

  • Il signale clairement et assume ses emprunts à Flaubert :

    • typographiquement : citations en italique ;

    • pour un lecteur non averti, le nom des personnages éclaire l'emprunt et ravive le souvenir.

  • Des similitudes :

    • la séparation ;

    • le geste final de la mèche coupée et donnée en souvenir ;

    • moins directement : peut-être le klaxon est-il une réminiscence du « Ma femme, es-tu prête ? » de M. Arnoux (texte A) mélange dans l'esprit d'Aragon des deux
      scènes de Flaubert (textes A et C) ?

  • Aragon passe la main : relais passé à Flaubert (l. 33-34) qui prend la parole à la place de Geoffroy mais aussi d'Aragon : citation parfaitement insérée dans le discours narratif (parce que le pronom « elle » est ambigu et peut s'appliquer aussi bien à Blanche qu'à Mme Arnoux).

2. L'écart avec le modèle : il s'agit bien d'une réécriture

Mais Aragon se démarque de son modèle. Les citations prennent une portée nouvelle, différente pour chacune d'elles.

  • La citation l. 27-28 : lorsque Blanche reproduit le geste de Mme Arnoux, cela sonne faux, ce que signale le narrateur lui-même (« c'est incroyable […] dans un moment pareil […] Mme Arnoux »)  manque de naturel et de franchise de Blanche, qui « copie » : la réécriture éclaire le personnage féminin.

  • La citation l. 40-41 : apparemment, elle ne s'insère pas bien dans le récit ; elle est plus culturelle :

    • une réminiscence du narrateur, cultivé, qui connaît le roman de Flaubert et se « récite » mentalement la suite ?

    • une « piste » attendue lancée par Aragon (complicité avec le lecteur, exercice d'initié entre gens cultivés). Semble lui dire : voilà ce que tu attends.

3. La revendication d'autonomie du personnage, du narrateur et de l'auteur : une réflexion sur l'écriture

Dernier paragraphe à interpréter.

  • L'opposition entre le personnage masculin et le personnage féminin : artifice et sincérité ; action et réflexion

    Tout au long du texte, mais surtout à la fin, l'attitude de Geoffroy s'oppose à celle de Blanche :

    • elle agit (multiplicité des verbes d'action : « a arraché, passe ses doigts, prend elle-même ») et parle (au style direct) : elle mène la scène, elle décide (brusquerie du « non » final) ;

    • Geoffroy n'agit pas (négations à la fin du texte), il parle peu et sans certitude ; il réfléchit ;

    • Blanche « imite », reproduit servilement un cliché romanesque ;

    • face à cet artifice et à cette agitation théâtrale, revendication de sincérité, d'émotion vraie, de réflexion de la part de Geoffroy.

  • Refus du narrateur de suivre le modèle canonique (Flaubert) : série de négations : « je n'ai pas reconduit/je n'ai pas soulevé… »

    Revendication d'autonomie par rapport au modèle convenu.

    Par-delà, le personnage de Geoffroy se démarque de Frédéric : rétrospectivement, on comprend qu'il n'est pas lassé de Blanche, mais il trahit et révèle – volontairement et implicitement, par contraste – la persistance de son amour autre portée de la scène de rupture, plus poignante ?

  • Après la négation, l'affirmation

    Dernières phrases sur le mode affirmatif :

    • la volonté d'actualiser : modernisation du « fiacre », daté, en une « voiture » au moteur qui ronfle, moderne ;

    • le narrateur « invente » son attitude et s'affirme : symbolisme de l'attitude (« je me suis caché les yeux dans les mains… »), à la place du geste banal (« fit signe d'avancer à un fiacre qui passait »)  forte intériorisation ;

    • il privilégie l'ouïe (« la voiture là-bas démarrait ») et le toucher (à travers la métaphore « cendres chaudes ») et non la vue (« Frédéric ouvrit la fenêtre »  « je n'ai pas soulevé le rideau »), sens usé ; la vision, quand elle est mentionnée, est intériorisée (« ne voir que l'oubli ») ;

    • mais, derrière cela, une image de l'amour et une réflexion d'Aragon sur l'oubli : oxymore « cendres chaudes »  désir d'oublier affirmé (« les cendres ») mais en même temps nié (« chaudes ») : le souvenir (surtout amoureux) ne s'oublie pas ( « Et ce fut tout » chez Flaubert).

  • Une réflexion d'Aragon sur l'écriture et la réécriture : un écho du titre de l'œuvre

    • Symboliquement, les deux personnages concrétisent deux modes d'écriture : la copie stéréotypée (Blanche) ou l'autonomie volontaire (Geoffroy).

    • Mettre cette fin en relation avec le titre de l'œuvre, formulé sur le mode alternatif et avec un zeugma (association de deux mots dont l'un est ­concret, l'autre abstrait (« Vêtu de probité candide et de lin blanc ») :

      • (« Blanche ») = le plagiat, le cliché ; renvoie à une réalité banale ; plus imitation des titres de romans traditionnels (Eugénie Grandet, Sylvie) ;

      • « ou » = alternative entre deux possibilités ;

      • « l'oubli » (dernier mot du texte) = l'attitude de Geoffroy et, par-delà, d'Aragon : l'oubli des modèles littéraires et culturels ; le mot « oubli » renvoie à une notion abstraite, suggère un roman plus existentiel (comme L'Espoir, La Condition humaine…).

Conclusion

Cet épisode renouvelle la scène traditionnelle de la rupture et révèle :

  • l'impossibilité d'échapper aux influences culturelles ;

  • la tension que crée l'écriture entre l'imitation et l'autonomie ;

  • l'hésitation d'Aragon à opter pour un mode d'écriture et de réécriture ;

  • la nécessaire et inévitable combinaison des deux modes d'écriture.