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Madame de Staël, Delphine

Personnage et passion • Commentaire

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France métropolitaine • Juin 2018

Série L • 16 points

Personnage et passion

Commentaire

Vous commenterez l'extrait de Delphine de Madame de Staël (texte B).

Se reporter au document B du corpus.

Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

Faites la « définition » du texte pour trouver les axes (idées directrices).

Extrait de roman épistolaire-lettre (genre) romantique (mouvement littéraire) qui raconte (type de texte) l'histoire amoureuse du personnage (sujet), qui argumente sur (type de texte) son comportement passé et futur (sujet) lyrique, dramatique, tragique, pathétique, didactique (registres), à tonalité religieuse, lucide, hyperbolique (adjectifs), pour se justifier, pour faire partager sa conception de la place de la femme (buts de Delphine), pour compléter le portrait de Delphine, pour contester les conventions sociales (buts de l'auteur)

Pistes de recherche

Première piste : L'efficacité romanesque de la lettre

Repérez les caractéristiques et faits d'écriture propres à la lettre.

Sur quel ton Delphine s'adresse-t-elle à sa destinataire ?

Identifiez la teneur de cette lettre, les sujets qu'elle aborde. Quelle en est la visée ?

Analysez les rapports entre les deux personnages (épistolière et destinataire).

Quelle est la fonction de cette lettre, son rôle dans la structure du roman ?

Deuxième piste : La confession d'une femme exceptionnelle

Que traduit cette lettre de la personnalité de son auteur ? Quelles émotions, quels sentiments, quelles passions l'agitent ?

D'où vient le lyrisme de la lettre ?

En quoi Delphine se distingue-t-elle de l'humanité ordinaire ?

Quel portrait de la destinataire (Matilde) se dégage de cette lettre ?

Troisième piste : Une héroïne tragique

En quoi Delphine est-elle un personnage tragique ?

D'où vient sa grandeur héroïque ?

Pourquoi peut-on parler d'une héroïne préromantique ?

Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

Le roman : voir lexique des notions.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Nourrie des idées des Lumières, issue de l'aristocratie de l'ancien régime, intelligente, Madame de Staël est toute sa vie à la recherche d'un amour absolu. Les héroïnes de ses romans, Delphine notamment, lui ressemblent, passionnées, rebelles, contestant les codes et les contraintes imposés aux femmes par la société. [Présentation du texte]. Le roman épistolaire Delphine se déroule à Paris entre 1789 et 1821. Delphine, une jeune veuve, riche, généreuse et intelligente, arrange le mariage d'une parente éloignée, Matilde de Vernon, avec Léonce de Mondoville. Cependant elle tombe amoureuse de Léonce, un amour condamné par les convenances de l'époque. L'histoire se termine de manière tragique par le suicide de Delphine. Dans la lettre XXXV, la romancière joue de toutes les ressources offertes par le genre épistolaire : Delphine adresse une lettre d'adieu pathétique et lyrique, presque un testament, à fois flash-back et prolepse dramatique ; [Annonce des axes] dans ce dialogue à distance avec Matilde [I], elle se sert de l'intimité de la lettre pour se livrer dans toute la complexité de sa personnalité exceptionnelle [II] et se révéler comme une héroïne tragique [III].

I. L'efficacité romanesque de la lettre

1. Un dialogue à distance

C'est la dernière lettre que Delphine adresse à Matilde, au cœur de l'hiver parisien, le « 4 décembre ». Elle conclut par un « adieu » prémonitoire et affirme « vous n'entendrez plus parler de moi ».

La lettre progresse comme un dialogue à distance et les mots écrits deviennent de vraies paroles (« j'ose vous dire ») avec une alternance du « je » de Delphine et du « vous » pour Matilde, apostrophée à plusieurs reprises par son prénom, comme pour s'en rapprocher.

« Léonce », objet de leur rivalité et de leur proximité dans le triangle amoureux, est aussi présent, mais mis à distance par des pronoms de la troisième personne.

2. Une plaidoirie dans l'intimité de la lettre

Dans l'intimité partagée de l'espace clos de la lettre, Delphine affirme, interroge, ordonne, supplie avec véhémence et solennité.

Comme dans un testament, elle exprime ses dernières volontés, transmet les connaissances que la vie – et sa malheureuse passion – lui ont apportées, plaide pour elle mais, au-delà, pour les femmes supérieures comme elles, « les âmes passionnées « qui connaissent des « destinées malheureuses ».

3. Un présent habité par le passé et l'avenir

Au nom de leur passé commun, de leur proximité, Delphine demande l'indulgence de Mathilde, la prie « ne pas être sévère envers elle ».

Les temps verbaux suivent les circonstances et l'évolution de leurs sentiments et de leurs relations, de l'amitié protectrice de Delphine envers Matilde, depuis « l'enfance » à leur rivalité amoureuse avec des échanges de lettres récents (« vous m'avez adjurée de partir »).

Le présent de la lettre se charge à la fois de ce passé commun, de ce présent conflictuel entre la passion interdite et innocente de l'une et l'amour raisonnée, légal de l'autre, et de l'avenir des deux femmes avec le rappel de la maternité « bénie » de Matilde qui confortera son statut d'épouse ou l'annonce dramatique par Delphine de son départ définitif.

II. La confession d'une femme exceptionnelle

Delphine, dans cette dernière lettre, se met à nu et révèle toutes les facettes de sa personnalité exceptionnelle.

1. Une femme amoureuse

C'est encore une femme amoureuse : paradoxalement, au moment où elle affirme renoncer à son amour pour Léonce, elle en affirme de nouveau toute la force ; elle le mentionne à plusieurs reprises par son nom « Léonce » repris par le pronom « il ».

Elle multiplie à l'impératif les injonctions à Matilde pour qu'elle le protège, fasse preuve à son égard de tendresse, de bienveillance, d'indulgence, de compréhension (« ne blessez point son cœur par des reproches », « soignez », « chargez-vous »). Elle rappelle son passé amoureux (« je l'aimais » « avant de vous épouser ») tout en affirmant ne pas vouloir remuer ce passé (« laissons les morts en paix »).

Elle écrit sur le mode hypothétique (« Si celui dont je me sépare me regrette ») mais en fait elle est sûre que cet amour est encore réciproque et évoque « l'estime et l'intérêt qu'il conservera pour [elle] », sa « fidèle amie ». Peut-être vit-elle même par substitution la maternité « bénie de Dieu » de Matilde qui porte l'enfant qu'elle aurait pu avoir de Léonce.

2. La dimension religieuse d'un sacrifice

L'aveu amoureux de Delphine se double d'une confession à la tonalité religieuse encouragée par l'intimité de la lettre. Delphine est une femme des Lumières : déiste, elle s'adresse à Dieu comme « l'Être suprême » mais garde un vocabulaire qui n'est pas sans rappeler l'éducation calviniste de Madame de Staël elle-même.

Certes, elle reconnaît ses « fautes » mais ne se sent pas « coupable ». C'est néanmoins un champ lexical très connoté qu'elle emploie avec « expié », « fautes », « pitié » « sacrifice », « crime ».

Elle oppose d'ailleurs sa conception d'un « Dieu qui sait [sa] douleur » et la regarde avec « bonté » à celle de Matilde, catholique dévote et peu sensible. Dans « votre religion », lui dit-elle avec un ton de reproche, on reconnaît moins bien ses efforts que ne le fait l'Être suprême dont elle demande le soutien.

3. Une femme lucide et déterminée

Delphine est animée d'une force de caractère peu commune.

Au moment où elle écrit, elle a pris toutes ses dispositions, n'a rien laissé au hasard et expose ses résolutions dans des phrases d'une étonnante netteté ; pas un adjectif qui diluerait la force de ces verbes au futur qui marquent sa certitude et sa volonté inflexible ( « je quitterai », » « Léonce ne saura point », « il ignorera », « vous n'entendrez plus parler de moi »,…)

Elle dicte à l'impératif sa conduite à Matilde : « ne blessez point son cœur par des reproches » « soignez », « chargez-vous », « Écoutez-moi ». Elle exige des « égards » de la part de sa rivale et Matilde l'offenserait « cruellement » si elle ne respectait pas ses demandes.

4. La certitude de sa supériorité

Delphine a une conscience aiguë des devoirs que lui imposent la « morale » et la « pitié » pour Matilde mais elle n'hésite pas à lui rappeler avec une certaine condescendance, brutalement même, ce qui les distingue.

Delphine n'est pas « faite » comme elle, elle ne lui « ressemble […] » pas : Matilde ne fait pas partie de ces femmes d'exception, dotées d'« âmes passionnées » et de « caractères profondément sensibles ». Il semble même que Delphine souligne sa naïveté, sinon sa niaiserie et ses limites, quand elle lui rappelle assez cruellement : « vous croyez qu'il suffit du devoir pour commander aux affections du cœur », et elle lui reproche de ne pas être capable de mesurer le renoncement exceptionnel qu'elle lui consent.

Il est évident que Delphine vise Matilde par sa déclaration orgueilleuse : « je me crois supérieure à celles qui n'auraient point les sentiments dont je triomphe » d'autant plus qu'elle est convaincue d'avoir la « bienveillance » de l'Être suprême !

III. Une héroïne tragique

Madame de Staël donne une dimension tragique à son personnage qui annonce les héroïnes des futurs drames romantiques.

1. Marquée par le destin : innocence et souffrance

Le « sort » l'a dotée d'une « âme[s] passionnée[s] » mais la supériorité affective de ces « caractères profondément sensibles » est incompatible avec les conventions sociales et la voue « quoi qu'il arrive » à une « destinée malheureuse ». Delphine, bien que « vertueuse » en tout, est irrémédiablement condamnée par la société comme le seront les personnages romantiques de Hugo, Vigny ou Dumas : Hernani, Ruy Blas, Chatterton, Marguerite Gautier (la dame aux camélias).

La lettre est émaillée de mot du champ lexical de la douleur (« douleur, malheureuses, peine, affections, souffrir) et d'expressions hyperboliques (« se déchirer le cœur » « la plus malheureuse de toutes ») ; pourtant Delphine affirme sa totale innocence (« coupable, jamais elle ne le fut moins ») et implore la pitié de Matilde («  plaignez », « priez »).

2. L'annonce de la mort

La lettre s'ouvre sur l'annonce de son départ vers une destination secrète mais Delphine y ajoute l'affirmation solennelle et réitérée de sa mort imminente ; elle a manifestement pris la décision irrévocable de se suicider et dramatise ainsi cette lettre par des propos transparents (« j'aime mieux mourir », « quand il devrait m'en coûter la vie », « le dernier acte de ma vie », « la compagne de votre enfance[…] n'existe plus », « me compter parmi ceux qui ne sont plus »).

Elle clôt sa lettre par une interjection à prendre au sens propre « Adieu [c'est-à-dire, nous ne nous reverrons que devant Dieu], Matilde ». Dans les dernières lignes, elle se met à parler d'elle-même à la troisième personne comme si elle déjà morte (« Priez pour elle »), formule usuelle pour les défunts.

3. Orgueil d'une martyre

C'est un véritable martyre que vit Delphine qui se sacrifie pour le bonheur de l'homme qu'elle aime et de la femme qui a épousé cet homme. Elle le rappelle dans un parallélisme et un raccourci intense : « c'est pour votre bonheur que je sacrifie le mien ».

Dans cette revendication d'un dévouement sublime, d'une générosité exceptionnelle, on retrouve l'hybris, à la fois orgueil et démesure, des héros tragiques de l'antiquité qui s'estimaient au-dessus de l'humanité moyenne et justifiaient ainsi leurs actions hors du commun, admirables ou condamnables.

Conclusion

[Synthèse] Par cette lettre clé, Madame de Staël éclaire à la fois les personnages et annonce le dénouement de son roman. Delphine s'y révèle comme un personnage passionnant par sa personnalité mais aussi littérairement intéressant parce que à la croisée des Lumières et du romantisme : elle a la lucidité, l'intelligence d'une femme des Lumières mais, contrairement à une Marquise de Merteuil, elle puise dans ses valeurs et ses convictions religieuses la force de résister à ses passions pour les dépasser. [Ouverture] Elle ouvre ainsi la voie au romantisme français et devient une figure emblématique des héroïnes romantiques, victimes innocentes du sort, qui transcendent par le sacrifice et par l'expiation la malédiction personnelle et sociale qui les accable.

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