Manuel, Épictète

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES - Tle L - Tle S | Thème(s) : L'épreuve orale
Type : Sujet d'oral | Année : 2007 | Académie : Inédit

 

phiT_0700_00_00C

Sujet d’oral n° 5

Épictète

Commentez ce texte d’Épictète, extrait du Manuel.

Document

 

« Il y a ce qui dépend de nous, il y a ce qui ne dépend pas de nous. Dépendent de nous l’opinion, la tendance, le désir, l’aversion, en un mot toutes nos œuvres propres ; ne dépendent pas de nous le corps, la richesse, les témoignages de considération, les hautes charges, en un mot toutes les choses qui ne sont pas nos œuvres propres. Les choses qui dépendent de nous sont naturellement libres, sans empêchement, sans entrave ; celles qui ne dépendent pas de nous sont fragiles, serves, facilement empêchées, propres à autrui. Rappelle-toi donc ceci : si tu prends pour libres les choses naturellement serves, pour propres à toi-même les choses propres à autrui, tu connaîtras l’entrave, l’affliction, le trouble, tu accuseras dieux et hommes ; mais si tu prends pour tien seulement ce qui es tien, pour propre à autrui ce qui est, de fait, propre à autrui, personne ne te contraindra jamais ni ne t’empêchera, tu n’adresseras à personne accusation ni reproche, tu ne feras absolument rien contre ton gré, personne ne te nuira ; tu n’auras pas d’ennemi ; car tu ne souffriras aucun dommage. »

 

Épictète (50-125 ou 130 ap. J.-C.), Manuel.

Corrigé

 

Préparation

Cerner les enjeux

Il s’agit d’un texte sur la liberté qui insiste sur l’attitude du sujet par rapport à la nécessité qui s’impose à lui. En ce sens, ce texte est très représentatif du stoïcisme.

La liberté et le bonheur consistent à vouloir agir uniquement sur ce qui dépend de nous. Il faut donc savoir distinguer ce qui dépend de nous (notre faculté de penser les choses et de les vouloir), de ce qui n’en dépend pas (corps, richesses, opinions des autres, honneurs…).

Éviter les erreurs

Le risque de ce texte est de se limiter à de la paraphrase. Ayant déjà de nombreux exemples, on pourrait croire qu’il suffit de les citer, or ils méritent d’être explicités, et eux-mêmes illustrés.

Il faut analyser rigoureusement l’idée de liberté, et ne pas la réduire à « ce qui dépend de nous » alors qu’elle consiste plus précisément à distinguer ce qui dépend de ce qui ne dépend pas de nous.

Présentation

Introduction

Le Manuel est un ouvrage qui regroupe un ensemble de maximes morales destinées à tous ceux qui souhaitent affermir leur volonté et progresser dans le domaine de la sagesse. Cet ouvrage permet d’avoir une connaissance assez précise du stoïcisme. Cette doctrine dont Épictète est l’un des plus grands représentants se présente à la fois comme un ensemble de règles de vie, et à ce titre elle intéresse même les non-philosophes, et comme une conception théorique et rationnelle de l’univers.

Il s’agit au sens courant de pouvoir supporter le malheur et la douleur avec courage et fermeté (l’auteur lui-même était un esclave ayant supporté la torture), et au sens philosophique d’accepter l’ordre rationnel du cosmos et d’adapter sa propre volonté à sa nécessité.

En ce sens, cet extrait vient illustrer l’idée que la seule manière d’être libre malgré les lois nécessaires de la nature est justement de ne pas chercher à vouloir les modifier si c’est impossible. Pour cela, il convient d’apprendre à distinguer ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend pas. Tel est l’objet du texte.

Développement

Première étape

Épictète commence son texte dans une première partie par poser à titre d’hypothèse la distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas.

Ce qui dépend de nous désigne ce qui relève de nos œuvres propres, à savoir le désir, l’aversion, l’opinion, la tendance. Dépend de nous donc tout ce qui est issu de notre pouvoir de penser. En ce sens, la liberté comme possibilité d’agir par soi-même et de créer ses propres « œuvres », est d’abord une liberté de pensée. Les idées et les passions, même si elles s’appliquent à des choses extérieures à nous, même si elles peuvent être suscitées par des objets indépendants de nous, restent toujours en dernier recours « nos » idées et « nos » passions. Nous restons toujours libres de nous faire influencer ou non. Les influences extérieures ne sont pas encore des entraves. Si nous souhaitons résister à l’objet de la tentation, il ne tient qu’à nous de le faire, dire le contraire serait nous déresponsabiliser.

Par contre, ce qui ne dépend pas de nous relève à la fois de la nécessité, comme la donnée biologique, notre corps, ou encore comme l’ordre social (« la richesse », les « considérations de témoignage »). Cette acceptation de la hiérarchie de la société avec toutes ses injustices comme quelque chose contre lequel on ne peut rien, s’illustre par le fait que les deux représentants du stoïcisme puissent être à la fois pour l’un esclave (Épictète), et pour l’autre empereur (Marc Aurèle). Toutes ces choses qui ne dépendent pas de nous mais d’autrui sont donc très fragiles et fluctuantes.

Que nous apporte alors la conscience de cette distinction ?

Deuxième étape

Cette distinction permet d’établir une règle de vie qu’il est possible de mettre en pratique pour s’approcher de la sagesse : la liberté et le bonheur consiste à ne vouloir que ce qui dépend de nous. L’auteur l’énonce sous forme de conseil.

En effet, confondre ce qui dépend de nous avec ce qui n’en depend pas, c’est se destiner à des gémissements et de l’ingratitude.

En revanche, vouloir agir uniquement sur ce qui nous est propre, c’est pouvoir être heureux. En effet, en acceptant la nécessité du monde, on se préserve d’actions vaines qui ne peuvent que nous ramener à notre impuissance, et dont on pourrait dans un élan de mauvaise foi accuser les autres, y compris les dieux, et de ce fait s’en faire des ennemis.

Conclusion

Ce texte s’inscrit bien dans le courant stoïcien dans la mesure où il indique comment être libre et heureux tout en acceptant le monde tel qu’il est.

C’est d’ailleurs ce point qui a permis à Descartes de constituer la troisième règle de la morale provisoire de son Discours de la méthode : « Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l’ordre du monde ; et généralement, de m’accoutumer à croire qu’il n’y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir, que nos pensées. »

Liberté et déterminisme sont donc conciliés.

Entretien

Voici d’autres questions que l’examinateur pourrait vous poser lors de ­l’entretien.

 Expliquez la phrase : « Rappelle-toi donc ceci : si tu prends pour libres les choses naturellement serves, pour propres à toi-même les choses propres à autrui, tu connaîtras l’entrave, l’affliction, le trouble, tu accuseras dieux et hommes… »

L’auteur prend ici le ton du conseil (« rappelle-toi ») pour pouvoir vivre heureux, ou du moins éviter d’être malheureux. En prenant ce qui est par nature dépendant, c’est-à-dire esclave d’autrui (« les choses naturellement serves »), bref indépendant de nous, comme quelque chose de soumis à notre volonté, nous buterons nécessairement sur des obstacles (« entrave »). Nous ne pourrons de ce fait qu’éprouver de la peine (« affliction »). Et ne comprenant pas les choses, nous nous en prendrons injustement aux autres, les « dieux et hommes », ce qui est finalement une forme de mauvaise foi.

 D’après le texte, comment et pourquoi éviter la contrainte ?

D’après le texte, la contrainte, c’est-à-dire ce qui m’empêche d’être libre, peut être évitée grâce à la distinction entre nos biens propres et ceux qui ne le sont pas. Ainsi, ne vouloir que ce qui dépend de nous est une forme de sagesse qui nous assure d’être réellement libres et heureux. Avoir l’âme en paix est ce que les stoïciens appellent l’ataraxie.