Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde
Type : Commentaire littéraire | Année : 2017 | Académie : France métropolitaine

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6

France métropolitaine• Juin 2017

Séries ES, S • 16 points

La découverte d’un univers fictif

Commentaire

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Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

Définissez les caractéristiques du texte pour trouver les axes (idées directrices).

Extrait de roman autobiographique (genre) qui raconte (type de texte) une séance de cinéma et (sujet), qui décrit (type de texte) le public (sujet), lyrique, ironique (registres), à la fois élogieux, hyperbolique, et critique, détaché (adjectifs), pour rendre compte de l’émotion enthousiaste de l’adolescente fascinée et du pouvoir du cinéma et de la magie de l’écran (buts)

Pistes de recherche

Première piste : Un éloge du cinéma

Analysez comment Duras met en place l’anecdote (personnages et circonstances) et la construction de son texte (récit dans le récit).

D’où vient le lyrisme du passage ?

Quelle atmosphère se dégage de cette séance ?

Analysez les effets de la projection sur Suzanne et sur le public.

Deuxième piste : Immersion et mise à distance

Selon quel point de vue (focalisation) est « raconté » le film ?

Quel regard l’auteur/narratrice porte-t-elle : sur le film ? sur son héroïne et le public ?

À quoi repère-t-on l’ironie de l’auteur ? Sur qui s’exerce-t-elle ?

Quels rapports établit-elle entre Suzanne et elle ?

> Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

> Le roman : voir lexique des notions.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] La deuxième moitié du xxe siècle voit à la fois l’avènement du Nouveau Roman et l’explosion de l’art cinématographique, deux phénomènes auxquels Marguerite Duras participe activement. [Présentation du texte] Romancière, dramaturge et cinéaste, elle écrit en 1951 Un barrage contre le Pacifique, roman nourri de son expérience d’adolescente prématurément mûrie par une vie familiale difficile en Indochine. Elle y raconte, entre autres, la fascination exercée par un film sur Suzanne, son héroïne, entrée par hasard dans une salle de cinéma, pour son plus grand bonheur. [Annonce des axes] L’auteure/narratrice fait partager au lecteur la fascination de son personnage pour l’atmosphère des salles obscures dont elle fait un éloge lyrique [I]. Mais on sent, derrière cet éloge, le regard et la distance ironiques de la narratrice sur l’adhésion naïve de Suzanne aux personnages caricaturaux et à l’action simpliste du film [II].

I. Un éloge du cinéma

1. Insertion et progression du passage dans le roman

Trois lignes relient l’anecdote à l’intrigue du roman et à quelques-uns de ses personnages : l’héroïne cherche son frère « Joseph » et entre dans un cinéma où il pourrait se « cacher » (à moins que ce ne soit Suzanne qui pense s’y cacher). L’absence d’un autre personnage, « M. Jo », est rapidement évoquée. La triple répétition du mot « cinéma » dans ce court paragraphe marque l’importance du moment, parenthèse de « bonheur » dans la vie de l’adolescente.

Le texte lui-même est construit comme la mise en abyme d’un récit romanesque filmé auquel on assiste à travers le regard de Suzanne subjuguée, tout en observant Suzanne et le public à travers le regard distancié de la narratrice…

Duras donne peu d’indications sur les conditions matérielles de la projection. On est à l’époque du cinéma muet, accompagné par un piano. Suzanne vit ce moment comme un instant de magie puisqu’elle se glisse dans la salle sans passer par un caissier, une ouvreuse. Le pianiste n’est pas mentionné (« le piano […] commença à jouer ») et le verbe pronominal « s’éteindre » (« La lumière […] s’éteignit ») fait disparaître toute présence humaine : instrument et lumière semblent animés d’une vie propre. Le réel s’estompe peu à peu.

2. L’éloge lyrique de la nuit

Le deuxième paragraphe prolonge cette impression de temps suspendu hors du monde extérieur, dans la « nuit artificielle » de la salle. Ce n’est pas la nuit naturelle, génératrice d’angoisse, mais une nuit amicale, protectrice, dans laquelle Suzanne se sent « invisible, invincible ». Cette paronomase discrète – mais étudiée – marque l’empathie de la narratrice pour son personnage.

Dans une période lyrique qui s’étend sur plusieurs lignes, elle fait l’éloge de la nuit paradoxale des cinémas. Elle multiplie les termes affectifs positifs (« consolante, ravissante, généreuse »), soutenus par une cascade de comparatifs de supériorité (« plus…, plus… »), la transforme par des métaphores ou des personnifications inattendues, en « oasis », en divinité tutélaire quasi mythologique, « dispensatrice de bienfaits », l’oppose aux « institutions » charitables traditionnelles, aux « églises », pour en faire une puissance moderne et révolutionnaire « égalitaire, démocratique ».

Construite sur la répétition hypnotique de la « nuit », comme une invocation religieuse, la période se conclut sur un groupe ternaire qui donne toute la mesure des pouvoirs de la nuit du cinéma, capable d’annihiler « hontes », « désespoirs » de la « jeunesse » et de régénérer « l’affreuse crasse de l’adolescence ».

3. Une catharsis individuelle et collective

Suzanne prend ici une dimension universelle et Duras se fait la porte-parole de ces donnés de la terre, les adolescents avec leur mal-être.

Suzanne vit une véritable catharsis, une purification selon l’étymologie du mot. Les « larmes » qu’elle verse la « lav[ent] » de ses malheurs, dont elle se défait aussi en s’identifiant à la parfaite « femme jeune et belle » de l’écran. Le discours indirect libre qui débute par une interjection lyrique (« Ah ») et qui clôt l’extrait, souligne l’emprise du film sur la jeune fille, libérée, régénérée, emplie de « bonheur » dans cette nuit personnifiée à la générosité quasi maternelle.

La catharsis individuelle est aussi collective, comme le suggèrent le présent de vérité générale (« consolent », « vont (se perdre) », « se lave »), l’adjectif hyperbolique et la répétition de l’adjectif indéfini « tout/toute/tous » : dans une « gigantesque communion », le public suit le film comme une cérémonie initiatique moderne, renouant avec la dimension religieuse du théâtre antique. Le film restaure ainsi l’harmonie et la nuit des « solitaires » devient « égalitaire » (la rime souligne cet effet bienfaisant).

[Transition] La suite contraste fortement avec cet éloge. Sans transition, Duras immerge son lecteur dans le film auquel assiste Suzanne ; le lecteur pour le film a les yeux de Suzanne mais la narratrice superpose, entremêle ses propres commentaires ironiques dans un cocktail savoureux.

II. Immersion et mise à distance

1. Le regard de Suzanne et du public

Définition

En art, un lieu commun désigne une idée, une scène, un sujet commun, rebattu qui a perdu son originalité pour avoir été abondamment repris (la rencontre amoureuse dans le roman, la Crucifixion en peinture…). Synonymes : cliché, poncif, topos.

Le récit romanesque est au présent, un présent d’énonciation immédiate, à laquelle Suzanne adhère totalement, mais aussi, peut-être, un présent d’habitude pour souligner que personnages et péripéties s’inscrivent dans une « certaine habitude », et savent d’avance (comme le soulignent les adverbes modalisateurs « naturellement » « évidemment ») ce qui va se passer… Le film apparaît comme un lieu commun de l’art cinématographique.

Le plus souvent, le texte reproduit la façon de parler (de penser ?) de Suzanne : elle commente assez platement (répétitions : « il dit, elle dit, elle a, il est ») ; le vocabulaire est familier (« c’est ça »), la syntaxe et la ponctuation grammaticalement incorrectes (« il est très beau l’autre »). Suzanne est aussi indifférente aux incorrections du style qu’aux incohérences du scénario avec ce personnage fortement contrasté, aux « yeux sombres », aux « cheveux noirs » sous « une perruque blonde ».

Quand l’émotion devient trop forte, Suzanne et le public ne font plus qu’un, réunis par un même pronom indéfini « on » (« On voudrait bien être à leur place. Ah ! Comme on le voudrait »).

2. Le regard de la narratrice : ironie et compréhension

Manifestement Duras, narratrice omnisciente et distanciée, ne partage pas l’enthousiasme de la salle pour ce cinéma des origines qui – tels les drames romantiques du xixe siècle –, multiplie les effets spectaculaires, les situations convenues, les décors faussement exotiques, les personnages schématiques et stéréotypés.

Elle s’amuse même à valoriser – ironiquement – cette intrigue et ces personnages peu convaincants pour le spectateur d’aujourd’hui (ils sont en « costume de cour » !) par des comparaisons poétiques, avec ce personnage qui se déplace comme un « navire » traçant un « sillage » dans la foule des admirateurs. Elle file la métaphore météorologique en mêlant le concret et l’abstrait avec le « ciel sombre de l’attente », l’arrivée comme un « orage » du héros qui « assombrit » le ciel, jusqu’à l’éclair du coup de « foudre » d’un baiser… qui opère la fusion entre la créature évanescente et pure et le « beau ténébreux ».

Le cadre spatio-temporel lui-même – Venise, lieu cliché des amoureux, et le « carnaval », moment de l’illusion onirique –, avec ses jeux de lumière (« ombres reflétées par le canal », « lueur d’une lanterne », « ciel sombre » qui « s’éclaire »), mais aussi la trame narrative (de la « mélancolie » et de l’indifférence pathétique à l’extase finale) dont l’artifice est souligné par les familiers « Et voilà… », « ça y est », donnent au texte une allure de parodie… Tout ici est procédés, clichés et recettes.

Duras souligne l’ironie de son propos par un commentaire trivial et décalé sur les amoureux de l’héroïne qui « tombent comme des quilles » – la comparaison est inattendue – ou sur cette « lanterne » personnifiée qui a « une certaine habitude » d’éclairer ces rencontres amoureuses ! Cependant, si Duras ironise sur ce film, elle ne se moque pas de Suzanne ni du public qui vivent pleinement ce moment d’évasion collectif et de revanche sur un quotidien misérable. C’est la résolution du paradoxe initial : « la nuit… du cinéma, plus vraie que la vraie nuit »…

Conclusion

On peut lire ce texte de plusieurs façons : d’abord comme un témoignage documentaire sur le cinéma à ses débuts, qui emprunte son langage et ses codes à la littérature populaire et comble ainsi l’attente d’un public friand d’évasion immédiate ; c’est aussi l’éloge et l’hommage d’un écrivain pour une forme d’art concurrente de la sienne mais dont il reconnaît la puissance, parfois plus forte que les moyens dont la littérature dispose. C’est enfin la complicité de l’adulte avec l’adolescent qu’il fut et la façon dont l’écriture permet à l’écrivain de revivre le passé et peut-être d’aider à cicatriser les plaies qu’il a gardées. [Ouverture] Le cinéma de Duras fut à l’extrême opposé de ce que nous raconte ce texte romanesque : il privilégiait la lenteur, l’allusion, le refus des péripéties.