Marivaux, L'Île des esclaves, scène 3

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Marivaux, L'Île des esclaves – Maîtres et valets
Type : Sujet d'oral | Année : 2020 | Académie : Inédit

Sujet d’oral • Explication & entretien

Marivaux, L’Île des esclaves, scène 3

20 minutes

20 points

1. Lisez le texte à voix haute.

Puis proposez-en une explication.

Document

Trivelin, l’un des habitants de l’île des esclaves, invite Cléanthis à faire le portrait d’Euphrosine, son ancienne maîtresse, pour la corriger et lui donner un « cours d’humanité ».

Cléanthis. – […] Madame se tait, Madame parle ; elle regarde, elle est triste, elle est gaie : silence, discours, regards, tristesse et joie : c’est tout un, il n’y a que la couleur1 de différente ; c’est vanité2 muette, contente ou fâchée ; c’est coquetterie babillarde3, jalouse ou curieuse ; c’est Madame, toujours vaine ou coquette l’un après l’autre, ou tous les deux à la fois : voilà ce que c’est, voilà par où je débute, rien que cela.

Euphrosine. – Je n’y saurais tenir4.

Trivelin. – Attendez donc, ce n’est qu’un début.

Cléanthis. – Madame se lève, a-t-elle bien dormi, le sommeil l’a-t-il rendue belle, se sent-elle du vif, du sémillant5 dans les yeux ? vite sur les armes, la journée sera glorieuse : qu’on m’habille ; Madame verra du monde aujourd’hui ; elle ira aux spectacles, aux promenades, aux assemblées ; son visage peut se manifester, peut soutenir le grand jour6, il fera plaisir à voir, il n’y a qu’à le promener hardiment, il est en état, il n’y a rien à craindre.

Trivelin, à Euphrosine. – Elle développe assez bien cela.

Cléanthis. – Madame, au contraire, a-t-elle mal reposé : Ah ! qu’on m’apporte un miroir ? comme me voilà faite ! que je suis mal bâtie7 ! Cependant on se mire8, on éprouve son visage de toutes les façons, rien ne réussit ; des yeux battus, un teint fatigué ; voilà qui est fini, il faut envelopper ce visage-là, nous n’aurons que du négligé9, Madame ne verra personne aujourd’hui, pas même le jour, si elle peut, du moins fera-t-il sombre dans la chambre. Cependant il vient compagnie10, on entre : que va-t-on penser du visage de Madame ? On croira qu’elle s’enlaidit : donnera-t-elle ce plaisir-là à ses bonnes amies ? non, il y a remède à tout : vous allez voir. Comment vous portez-vous, Madame ? Très mal, Madame : j’ai perdu le sommeil ; il y a huit jours que je n’ai fermé l’œil ; je n’ose pas me montrer, je fais peur. Et cela veut dire : Messieurs, figurez-vous que ce n’est point moi, au moins ; ne me regardez pas ; remettez à me voir11 ; ne me jugez pas aujourd’hui ; attendez que j’aie dormi. J’entendais tout cela, moi ; car nous autres esclaves, nous sommes doués contre nos maîtres d’une pénétration12… Oh ! ce sont de pauvres gens pour nous.

Marivaux, L’Île des esclaves, scène 3, 1725.

1. La couleur : l’apparence.

2. Vanité : orgueil.

3. Babillarde : bavarde.

4. Je n’y saurais tenir : je ne vais pas pouvoir le supporter.

5. Du sémillant : de la gaieté pétillante avec un vif désir de plaire.

6. Peut soutenir le grand jour : peut supporter la lumière du jour.

7. Mal bâtie : mal faite, sans beauté.

8. On se mire : on se regarde.

9. Du négligé : du laisser-aller.

10. Il vient compagnie : des visiteurs arrivent.

11. Remettez à me voir : différez votre visite.

12. Pénétration : compréhension.

2. question de grammaire. Étudiez la construction des interrogations dans la réplique suivante : « Madame se lève, a-t-elle bien dormi, le sommeil l’a-t-il rendue belle, se sent-elle du vif, du sémillant dans les yeux ? » (l. 10-12)

 

Conseils

1. Le texte

Faire une lecture expressive

Le portrait que fait Cléanthis est résolument satirique : il faut faire entendre le ton railleur de la servante à l’égard de sa maîtresse.

La scène est propice au jeu théâtral : changez de ton lorsque Cléanthis­ imite sa maîtresse, et prenez une voix caricaturale pour faire sentir la vanité d’Euphrosine.

Situer le texte, en dégager l’enjeu

L’extrait consiste en un portrait moral : quels traits de caractère sont visés ?

Cette scène est un véritable règlement de comptes. Montrez que Trivelin­ encourage Cléanthis à « corriger » Euphrosine.

2. La question de grammaire

Repérez les différentes propositions interrogatives : il y en a trois en tout.

Observez leur construction, analysez leur portée (totale ou partielle).

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