Marivaux, La Fausse suivante, acte I, scène 5

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation
Type : Commentaire littéraire | Année : 2016 | Académie : France métropolitaine

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France métropolitaine • Septembre 2016

Le texte théâtral et sa représentation • 14 points

Théâtre, rire et gravité

Commentaire

Vous ferez le commentaire du texte B (texte de Marivaux) en vous aidant du parcours de lecture suivant. 

1. Vous étudierez la dimension comique de ce passage.

2. Vous montrerez ensuite comment évolue le rapport de force entre le Chevalier et Trivelin.

Voir le texte de Marivaux

Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

Appuyez-vous sur les pistes données dans le sujet.

Mots essentiels des pistes de lecture : comique, évolue, rapport de force.

Identifiez les caractéristiques du texte pour trouver les principaux axes (idées directrices).

Scène de comédie (genre), qui met en scène l’affrontement entre un valet et un maître (une maîtresse !), comique (registre), vivante (adjectif), pour faire rire le public et montrer la stratégie et la supériorité du valet sur le maître (buts).

Pistes de recherche

Première piste : le comique

Répertoriez les diverses sources du comique que vous connaissez : situation, gestes, mots, caractère…

Repérez dans le texte des exemples de ces diverses sources de comique et analysez-les.

Deuxième piste : l’évolution du rapport de force

Analysez et comparez le ton de chacun des personnages au début et à la fin de la scène.

Qui semble avoir le dessus au début de la scène ? à la fin ?

Étudiez la stratégie de Trivelin pour prendre l’avantage. Servez-vous pour cela de votre réponse à la question 2.

> Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

Le théâtre : voir mémento des notions.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Marivaux, au début du xviiie siècle, crée un théâtre qui fait du neuf avec de l’ancien : des personnages traditionnels – maîtres et valets, couples d’amoureux – se croisent, se cherchent, parfois sous des déguisements prétextes à bien des quiproquos ; leurs préoccupations, leur langage portent la marque du marivaudage, façon raffinée d’explorer avec une apparente légèreté mais une réelle gravité les mystères de l’amour et le poids des préjugés sociaux. [Présentation du texte] Dans La Fausse Suivante, une jeune aristocrate se fait passer tantôt pour un Chevalier, tantôt pour une domestique (une « fausse suivante »), afin de connaître les sentiments d’un prétendant. Ici, elle affronte Trivelin qui lui propose d’être son valet pour remplacer Frontin, son serviteur habituel. [Annonce du plan] Dans cette scène comique et vive [I], Trivelin aborde le Chevalier d’abord avec respect mais c’est une stratégie car, connaissant le secret du Chevalier, il s’en sert pour inverser les rôles et s’imposer [II].

I. La dimension comique

Marivaux recourt aux moyens traditionnels de la comédie : comique de situation, de caractère, de geste, de mot…

1. Une situation et des jeux de scène comiques

Pas de scène de théâtre réussie sans conflit ! Le spectateur s’amuse d’une situation où s’opposent deux volontés : Trivelin, bien décidé à devenir le valet du Chevalier, s’impose peu à peu, alors que le Chevalier cherche à se débarrasser de ce valet de plus en plus sûr de lui. Car le combat n’est pas égal : Trivelin – tout comme le spectateur – connaît le secret du Chevalier et mesure l’inutilité des efforts de celui-ci pour se libérer du nœud que le valet resserre autour de lui.

L’exaspération d’abord puis le désarroi croissant du Chevalier se marquent dans ses apartés : « il se moque de moi », « cet homme-là est un extravagant », « ce coquin-là m’embarrasse », « je ne sais plus que penser de tout ce qu’il me dit »…

Ses gestes, suggérés par les didascalies (« il fait comme s’il s’en allait, mettant la main sur la garde de son épée »), amusent d’autant plus le spectateur qu’il sait que le Chevalier ne saurait mettre ses menaces à exécution. Contraste qui peut être amplifié par le jeu des acteurs : le Chevalier, de plus en plus troublé, s’agite, « gesticule […] » alors que Trivelin, après les courbettes du début, se redresse et s’affirme dans son intention de ne pas se retirer.

2. Le comique de caractère

Trivelin appartient à la lignée des serviteurs de la commedia dell’arte, rusé, beau parleur, déterminé. Il joue d’abord le personnage du serviteur exemplaire et parle avec solennité de ses origines et de sa passion de servir.

Il sait manipuler le Chevalier, il le provoque puis esquive son agressivité avant de prendre l’avantage en lui révélant, par des remarques à double sens, qu’il connaît son déguisement. Le Chevalier paraît bien désarmé, avec son épée « inutile », face à ce serviteur impitoyable.

3. Le comique de mots

Les personnages de Marivaux sont experts dans l’art des sous-entendus, des mots à double sens et le spectateur se réjouit de ce détournement du langage. Quand le Chevalier menace Trivelin (« vous risquez beaucoup »), il veut dire qu’il pourrait bien le frapper s’il s’obstine, mais Trivelin feint de croire que le Chevalier lui lance un pari et que lui, Trivelin, n’y perdrait qu’« un écu », alors que le Chevalier risque beaucoup plus gros…

En qualifiant d’« arme étrangère » et de « fer inutile » l’épée du Chevalier, Trivelin lui fait comprendre que son déguisement ne l’abuse pas. Dans ses dernières répliques, il s’adresse d’ailleurs au Chevalier comme un amant à une maîtresse insensible au « reproche tendre », « aux soupirs ».

Parfois, les répliques se font écho : le Chevalier renvoie Trivelin qui ne lui est « bon à rien », reproche que le valet reprend puis modifie en « bon à quelque chose ». Au début de l’échange, le chevalier exige de Trivelin : « Laissez là vos politesses » et Trivelin, à la fin de la scène, se moque : « Laissez là cette arme qui vous est étrangère ».

II. L’évolution du rapport de force entre le Chevalier et Trivelin

1. Apparemment modeste, soumis et sensible

Trivelin se présente d’abord comme un serviteur humble et soumis, et multiplie les marques de politesse et de respect à l’égard du Chevalier. C’est pour lui un « honneur » et un bonheur de devenir le « serviteur » du Chevalier. Il accumule les hyperboles pour donner de lui une image flatteuse, pour annoncer son nom et se situer dans une lignée où l’on est un serviteur fidèle de père en fils.

Trivelin ne se laisse pas déstabiliser par la réponse brutale du Chevalier qui n’apprécie guère sa « politesse » alambiquée et le remet à sa place de « valet ». Trivelin fait semblant d’accuser le coup et d’être meurtri par ce nom « odieux ». Il y a une certaine solennité dans sa déclaration (« il frappe mes oreilles d’un son disgracieux ») : c’est un alexandrin bien cadencé avec deux hémistiches parfaits si l’on met le mot « disgraci/eux » en valeur en l’étirant par une diérèse. Trivelin est bien un serviteur du xviiie siècle et ses protestations de dévouement ne servent qu’à cacher son désir d’émancipation et son intention de renverser les rôles.

Il propose néanmoins un compromis qui mêle une formule de politesse (« de grâce ») à deux impératifs (« ajustons-nous », « convenons ») : il donne déjà des ordres à son futur maître et la première personne du pluriel matérialise ce nouveau couple de maître/valet. Le Chevalier sent bien que l’affaire est « singulière » (= étrange) et pense seulement être victime d’un mauvais plaisant qui se « moque » de lui. La réponse de Trivelin est ambiguë, car il associe une nouvelle protestation hyperbolique d’amitié (« la joie d’être à vous ») à un rappel de « la mortification » que lui a infligée le Chevalier ; il a beau modaliser l’offense en la qualifiant de « légère », il n’oublie rien et pourrait bien se venger.

2. Ironique et déterminé

Quand le Chevalier le congédie à deux reprises, Trivelin feint d’abord la surprise en reprenant ironiquement les paroles du Chevalier puis change de ton : il marque fermement sa détermination par deux négations (« non, vous m’avez piqué », « je ne vous quitterai point ») ; c’est lui qui fixe les conditions de son abandon éventuel au terme d’une négociation où maître et valet ont un poids égal (« vous ne soyez convenu avec moi »).

Au théâtre, la stichomythie est une succession de répliques courtes entre deux personnages qui se répondent vers à vers, ce qui donne un rythme alerte à l’échange.

Il ne tient plus compte des ordres du Chevalier qui l’enjoint de se retirer et suit son idée : « Où vous attendrai-je ? ». Désormais, il s’impatiente, ordonne (« ne badinons point ») et, en se servant du « nous », prétend ne faire plus qu’un avec ce maître peu obéissant. Le dialogue s’accélère et prend le tempo d’une stichomythie. Le Chevalier, poussé à bout, en vient à l’insulte (« insolent »)…

3. L’amant malheureux de… la Chevalière ?

Trivelin lui répond du tac au tac mais choisit bien son apostrophe : « cruel » appartient au vocabulaire du reproche amoureux et le Chevalier s’étonne de cette épithète. Mais Trivelin triomphe et se moque ouvertement (« ah ! ah ! ah ! »), interpelle familièrement son adversaire (« mon cavalier »), commente à haute voix la surprise du Chevalier qui « rêve […] », « délibère […] », « baisse le ton », devient « traitable ».

Bien décidé à achever le Chevalier en lui faisant comprendre qu’il sait tout de son déguisement, Trivelin poursuit sur le même ton, comme s’il s’adressait désormais à une maîtresse – au sens amoureux du terme : il se présente comme un amoureux « tendre », dont les « soupirs » n’arrivent pas à vaincre les « rigueurs » de la belle malgré sa « passion ».

Trivelin parle comme un amant malheureux qui craint davantage les effets « redoutables » de la beauté ou de la dureté de « l’œil » de la belle que la menace de l’épée qu’elle porte. Trivelin a gagné et le Chevalier reconnaît sa défaite : « je suis trahie » ; son déguisement a été découvert.

Conclusion

Conseil

Lorsque vous citez une expression du texte, qualifiez-la, caractérisez-la en précisant le procédé de style utilisé et commentez-la (principe ICQ, voir Guide méthodologique, conseils pour le commentaire composé).

Cette scène de La Fausse Suivante condense certains traits et thèmes des comédies de Marivaux : le personnage du valet déterminé et manipulateur comme le Dubois des Fausses confidences, le recours au travestissement pour faire éclater la vérité, un dialogue vif, au comique léger, où les mots eux-mêmes sont déguisés.