Marivaux, La Fausse Suivante, I, 5

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Classe(s) : 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : Beaumarchais, Le Mariage de Figaro – La comédie du valet (bac 2020) - Beaumarchais, Le Mariage de Figaro – La comédie du valet
Type : Commentaire littéraire | Année : 2019 | Académie : Inédit

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Sujet d’écrit • Commentaire

Marivaux, La Fausse Suivante, acte I, scène 5

4 heures

20 points

Intérêt du sujetLe théâtre de Marivaux marque une évolution des rapports maître-valet : le spectateur assiste ici à une sorte de jeu du chat et de la souris amusant où le valet triomphe du maître.

Commentez ce texte de Marivaux, extrait de La Fausse Suivante, en vous aidant du parcours de lecture ci-dessous.

Étudiez la dimension comique de ce passage.

Montrez ensuite comment évolue le rapport de force entre le Chevalier et Trivelin.

DOCUMENT

Frontin est le domestique d’un Chevalier. Envoyé à Paris, il propose à Trivelin de le remplacer en son absence auprès de son maître et lui révèle par mégarde le secret de ce dernier : le Chevalier est en réalité une femme qui dissimule sa véritable identité. Dans cet extrait, Trivelin se présente à son nouveau maître.

Trivelin. – Cependant, Monsieur, j’aurai l’honneur de vous dire que je m’appelle Trivelin. C’est un nom que j’ai reçu de père en fils très correctement, et dans la dernière fidélité ; et de tous les Trivelins qui furent jamais, votre serviteur en ce moment s’estime le plus heureux de tous.

Le Chevalier. – Laissez là vos politesses. Un maître ne demande à son valet que l’attention dans ce à quoi il l’emploie.

Trivelin. – Son valet ! le terme est dur ; il frappe mes oreilles d’un son disgracieux ; ne purgera-t-on jamais le discours de tous ces noms odieux ?

Le Chevalier. – La délicatesse est singulière !

Trivelin. – De grâce, ajustons-nous1 ; convenons d’une formule plus douce.

Le Chevalier, à part. – Il se moque de moi. Vous riez, je pense ?

Trivelin. – C’est la joie que j’ai d’être à vous qui l’emporte sur la petite mortification2 que je viens d’essuyer.

Le Chevalier. – Je vous avertis, moi, que je vous renvoie, et que vous ne m’êtes bon à rien.

Trivelin. – Je ne vous suis bon à rien ! Ah ! ce que vous dites là ne peut pas être sérieux.

Le Chevalier, à part. – Cet homme-là est un extravagant3. (À Trivelin.) Retirez-vous.

Trivelin. – Non, vous m’avez piqué ; je ne vous quitterai point, que vous ne soyez convenu avec moi que je vous suis bon à quelque chose.

Le Chevalier. – Retirez-vous, vous dis-je.

Trivelin. – Où vous attendrai-je ?

Le Chevalier. – Nulle part.

Trivelin. – Ne badinons4 point ; le temps se passe, et nous ne décidons rien.

Le Chevalier. – Savez-vous bien, mon ami, que vous risquez beaucoup ?

Trivelin. – Je n’ai pourtant qu’un écu à perdre.

Le Chevalier. – Ce coquin-là m’embarrasse. (Il fait comme s’il s’en allait.) Il faut que je m’en aille. (À Trivelin.) Tu me suis ?

Trivelin. – Vraiment oui, je soutiens mon caractère : ne vous ai-je pas dit que j’étais opiniâtre5 ?

Le Chevalier. – Insolent !

Trivelin. – Cruel !

Le Chevalier. – Comment, cruel !

Trivelin. – Oui, cruel ; c’est un reproche tendre que je vous fais. Continuez, vous n’y êtes pas ; j’en viendrai jusqu’aux soupirs ; vos rigueurs me l’annoncent.

Le Chevalier. – Je ne sais plus que penser de tout ce qu’il me dit.

Trivelin. – Ah ! ah ! ah ! vous rêvez, mon cavalier, vous délibérez ; votre ton baisse, vous devenez traitable, et nous nous accommoderons, je le vois bien. La passion que j’ai de vous servir est sans quartier6 ; premièrement cela est dans mon sang, je ne saurais me corriger.

Le Chevalier, mettant la main sur la garde de son épée. – Il me prend envie de te traiter comme tu le mérites.

Trivelin. – Fi ! ne gesticulez point de cette manière-là ; ce geste-là n’est point de votre compétence ; laissez là cette arme qui vous est étrangère : votre œil est plus redoutable que ce fer inutile qui vous pend au côté.

Le Chevalier. – Ah ! je suis trahie !

Marivaux, La Fausse Suivante, acte I, scène 5 (extrait), 1724.

1. Ajustons-nous : accordons-nous.

2. Mortification : humiliation, blessure d’orgueil.

3. Extravagant : fou.

4. Ne badinons point : ne plaisantons pas.

5. Opiniâtre : têtu.

6. Sans quartier : pleine et entière.

Les clés du sujet

Définir le texte

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Construire le plan

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Corrigé

Corrigé Guidé

Les titres en couleur ou entre crochets ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Présentation du contexte] Marivaux, au début du xviiisiècle, crée un théâtre qui fait du neuf avec de l’ancien : des personnages traditionnels – maîtres et valets, couples d’amoureux – se croisent, se cherchent, parfois sous des déguisements prétextes à bien des quiproquos ; leurs préoccupations, leur langage portent la marque du « marivaudage », façon raffinée d’explorer avec une apparente légèreté mais une réelle gravité les mystères de l’amour et le poids des préjugés sociaux.

[Présentation du texte] Dans La Fausse Suivante, une jeune aristocrate se fait passer tantôt pour un Chevalier, tantôt pour une domestique (une « fausse suivante »), afin de connaître les sentiments d’un prétendant. Ici, elle/il affronte Trivelin qui lui propose d’être son valet pour remplacer Frontin, son serviteur habituel.

[Annonce du plan] Dans cette scène comique et vive [I], Trivelin aborde le Chevalier d’abord avec respect mais c’est une stratégie car, connaissant le travestissement du Chevalier, il s’en sert pour inverser les rôles et s’imposer [II].

I. La dimension comique

Le secret de fabrication

L’objectif de cette première partie est de montrer en quoi cette scène d’affron­te­ment obéit à la tradition théâtrale du couple maître-valet. Elle s’attache à bien distinguer les diverses sources du comique et à les analyser avec précision.

Marivaux recourt aux moyens traditionnels de la comédie : comique de situation, de caractère, de geste, de mot…

1. Une situation et des jeux de scène comiques

Pas de scène de théâtre réussie sans conflit ! Le spectateur s’amuse d’une situation où s’opposent deux volontés : Trivelin, bien décidé à devenir le valet du Chevalier, s’impose peu à peu, alors que le Chevalier cherche à se débarrasser de ce valet de plus en plus sûr de lui. Car le combat n’est pas égal : Trivelin – tout comme le spectateur – connaît le secret du Chevalier et mesure l’inutilité des efforts de celui-ci pour se libérer du nœud que le valet resserre autour de lui.

L’exaspération d’abord puis le désarroi croissant du Chevalier se marquent dans ses apartés : « il se moque de moi », « cet homme-là est un extravagant », « ce coquin-là m’embarrasse », « je ne sais plus que penser de tout ce qu’il me dit »…

Ses gestes, suggérés par les didascalies (« il fait comme s’il s’en allait, mettant la main sur la garde de son épée »), sont d’autant plus drôles que le spectateur sait que le Chevalier ne saurait mettre ses menaces à exécution.

Le jeu des acteurs peut amplifier le contraste entre un Chevalier, de plus en plus troublé, s’agite, « gesticule […] » et un Trivelin qui, après les courbettes du début, se redresse et s’affirme.

2. Le comique de caractère

à noter

Genre de théâtre populaire italien du xvie siècle : les acteurs, masqués, improvisaient à partir de schémas d’intrigue et interprétaient des personnages stéréotypés (Arlequin, Scapin, Polichinelle, Pantalon, Colombine…).

Trivelin appartient à la lignée des serviteurs issus de la commedia dell’arte, rusé, beau parleur, déterminé. Il joue d’abord les serviteurs exemplaires et parle avec solennité de ses origines et de sa passion de servir.

Il sait manipuler le Chevalier, il le provoque puis esquive son agressivité avant de prendre l’avantage en laissant penser, par des remarques à double sens, qu’il devine son déguisement. Le Chevalier paraît bien désarmé, avec son épée « inutile », face à ce serviteur tenace et perspicace.

3. Le comique de mots

Les personnages de Marivaux sont experts dans l’art des sous-entendus, des mots à double sens et le spectateur prend beaucoup de plaisir à ce détournement du langage. Quand le Chevalier menace Trivelin (« vous risquez beaucoup »), il veut dire qu’il pourrait bien le frapper s’il s’obstine, mais Trivelin feint de croire que le Chevalier lui lance un pari et que lui, Trivelin, n’y perdrait qu’« un écu », alors que le Chevalier risque beaucoup plus gros…

En qualifiant d’« arme étrangère » et de « fer inutile » l’épée du Chevalier, Trivelin fait comprendre que son déguisement ne l’abuse pas. Dans ses dernières répliques, il s’adresse au Chevalier comme un amant à une maîtresse insensible au « reproche tendre », « aux soupirs » – autant de sous-entendus qui font sourire le spectateur, qui sait que Trivelin « sait ».

Parfois, les répliques se font écho : le Chevalier renvoie Trivelin qui ne lui est « bon à rien », reproche que le valet reprend puis modifie en « bon à quelque chose ». Au début de l’échange, le chevalier exige de Trivelin : « Laissez là vos politesses » et Trivelin, à la fin de la scène, se moque : « Laissez là cette arme qui vous est étrangère ».

II. Un maître déguisé, un valet protéiforme

Le secret de fabrication

On étudie en quoi cet affrontement dépasse l’image traditionnelle du couple théâtral maître-valet : face à un maître enfermé dans son déguisement (le Chevalier est une femme), le valet, mobile et changeant, se métamorphose et finit par inverser complètement le rapport de force entre les deux protagonistes.

1. Une apparente modestie

Trivelin se présente d’abord comme un serviteur humble et soumis, et multiplie les marques de politesse et de respect à l’égard du Chevalier. C’est pour lui un « honneur » et un bonheur de devenir le « serviteur » du Chevalier. Il accumule les hyperboles pour donner de lui une image flatteuse, pour dire son nom et revendiquer une lignée où l’on est serviteur fidèle de père en fils.

Trivelin ne se laisse pas déstabiliser par la réponse brutale du Chevalier qui n’apprécie guère sa « politesse » alambiquée et le remet à sa place de « valet ». Trivelin fait semblant d’accuser le coup et d’être meurtri par ce nom « odieux ». Il y a une certaine solennité dans sa déclaration (« il frappe mes oreilles d’un son disgracieux ») martelée comme un alexandrin. Trivelin est bien un serviteur du xviiie siècle et ses protestations de dévouement ne servent qu’à cacher son désir d’émancipation et son intention de renverser les rôles.

Il propose néanmoins un compromis qui mêle une formule de politesse (« de grâce ») à deux impératifs (« ajustons-nous », « convenons ») : il donne déjà des ordres à son futur maître et la première personne du pluriel matérialise ce nouveau couple de maître/valet. Le Chevalier sent bien que l’affaire est « singulière » (= étrange) et pense seulement être victime d’un mauvais plaisant qui se « moque » de lui. La réponse de Trivelin est ambiguë, car il associe une nouvelle protestation hyperbolique d’amitié (« la joie d’être à vous ») à un rappel de « la mortification » que lui a infligée le Chevalier ; il a beau adoucir l’offense­ qualifiée de « légère », il n’oublie rien et pourrait bien se venger.

2. Impertinent et provocateur

Quand le Chevalier le congédie à deux reprises, Trivelin feint d’abord la surprise en reprenant ironiquement les paroles du Chevalier puis change de ton : il marque fermement sa détermination par deux négations (« non, vous m’avez piqué », « je ne vous quitterai point ») ; c’est lui qui fixe les conditions de son abandon éventuel au terme d’une négociation où maître et valet ont un poids égal (« vous ne soyez convenu avec moi »).

Il ne tient plus compte des ordres du Chevalier qui l’enjoint de se retirer et suit son idée : « Où vous attendrai-je ? ». Désormais, il s’impatiente, ordonne (« ne badinons point ») et, en se servant du « nous », prétend ne faire plus qu’un avec ce maître peu obéissant. Le dialogue s’accélère avec une succession de répliques très courtes. Le Chevalier, poussé à bout, en vient à l’insulte (« insolent »)…

3. Un soupirant de… la Chevalière ?

Trivelin lui répond du tac au tac mais choisit bien son apostrophe : « cruel » appartient au vocabulaire du reproche amoureux et le Chevalier s’étonne de cette épithète. Mais Trivelin triomphe et se moque ouvertement (« ah ! ah ! ah ! »), interpelle familièrement son adversaire (« mon cavalier »), commente à haute voix la surprise du Chevalier qui « rêve […] », « délibère […] », « baisse le ton », devient « traitable ».

Bien décidé à achever le Chevalier en lui faisant comprendre qu’il sait tout de son déguisement, Trivelin poursuit sur le même ton, comme s’il s’adressait désormais à une maîtresse – au sens amoureux du terme : il se présente comme un amoureux « tendre », dont les « soupirs » n’arrivent pas à vaincre les « rigueurs » de la belle malgré sa « passion ».

Trivelin parle comme un soupirant malheureux qui craint davantage les effets « redoutables » de la beauté ou de la dureté de « l’œil » de la belle que la menace de l’épée qu’elle porte. Trivelin a gagné et le Chevalier reconnaît sa défaite : « je suis trahi», comme si son déguisement venait de lui être arraché…

Conclusion

[Synthèse] Cette scène de La Fausse Suivante condense certains traits et thèmes des comédies de Marivaux : le personnage du valet déterminé et manipulateur comme le Dubois des Fausses confidences, le recours au travestissement pour faire éclater la vérité, un dialogue vif, au comique léger, où les mots eux-mêmes sont déguisés.

[Ouverture] Le couple maître-valet qui permet une réflexion sur les relations sociales et sur le rapport à l’autre, quitte progressivement, au gré des contextes sociaux, la comédie pour investir au xixsiècle le drame (Ruy Blas de Hugo) et au xxsiècle la tragédie moderne (Les Bonnes de Genet, Fin de partie de Beckett).