Max Jacob, Le Cornet à dés

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re Générale | Thème(s) : Apollinaire, Alcools – Modernité poétique ?
Type : Commentaire littéraire | Année : 2019 | Académie : Inédit


Sujet d’écrit • Commentaire

Max Jacob, Le Cornet à dés, « Voyages »

4 heures

20 points

Intérêt du sujet • C’est un texte bien étrange que vous avez à commenter. Il peut vous dérouter. Lors d’une première lecture, vous le trouverez peut-être trop simple et penserez que vous n’avez rien à en dire. Avec un peu d’attention, vous allez changer d’avis.

Commentez ce texte de Max Jacob, extrait du Cornet à dés.

DOCUMENT

Le Cornet à dés est un recueil de poèmes en prose écrit par Max Jacob en 1917. Dans son « Petit historique du Cornet à dés », Max Jacob explique qu’il s’est « appliqué à saisir en [lui] de toute manière les données de l’inconscient : mots en liberté, associations hasardeuses des idées, rêves de la nuit et du jour, hallucinations, etc. »

Jamais je n’en sortirai : je cours dire au revoir à ma tante, je trouve la famille sous la lampe ; on me retient pour mille recommandations, ma valise est faite, mais mon complet est encore chez le teinturier : j’ai de la peine à reconnaître mon costume : ce n’est pas mon costume, on l’a changé ! non, c’est lui, mais affreusement gonflé, mutilé, tiré, recousu, bordé de noir. Dehors, dans la rue, deux délicieuses Bretonnes rient près d’une charrette de linge : que n’ai-je le temps de les suivre ; bah ! elles prennent dans la nuit le même chemin que moi. Je remarque que les noms de rue ont changé ; il y a maintenant à Lorient une rue de « l’Énergie Lyrique ». Quel étonnant conseil municipal peut donner des noms pareils à des rues la nuit. À l’hôtel, l’idée me vient de regarder la note du teinturier : 325 francs, on vous l’expédiera. Vais-je devenir fou ? Le café est plein de curieux, je rencontre un peintre de Paris ! que j’ai de peine à m’en débarrasser. Il m’adore ici, bien que nous soyons fâchés ailleurs : je suis si en retard que je renonce à l’embrasser et pas de fiacre ! Pendant qu’on me cherche une voiture, des amis de mon enfance me supplient de m’arrêter au Mans ! non pas au Mans, à Nogent ! non pas à Nogent, parce que nous sommes très mal avec les… ah ! mon Dieu ! je perds le fil de tout… je finis par enlever une promesse à un camionneur de pianos. Et le teinturier ? me voici dans un costume étrange, en somme assez distingué : cette redingote grise, trop ouverte à cause des excès de lingerie que j’ai sur moi pour alléger ma valise ! Ce chapeau haut de forme, quelle tenue de voyage. Ah ! j’ai oublié de dire au revoir à… Et le teinturier ! J’ai laissé passer l’heure du train, du train unique : tout sera à recommencer demain ! je n’en dormirai pas de la nuit !

Max Jacob, « Voyages » in Le Cornet à dés 1917
© Éditions Gallimard.

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Les titres en couleur ou entre crochets ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Présentation du contexte] Max Jacob, poète, peintre et romancier, a participé à l’intense vie intellectuelle du début du xxe siècle et a été proche des surréalistes.

[Présentation du texte] Le Cornet à dés, publié en 1917, est un recueil de poèmes en prose qui prennent souvent la forme du récit de rêve. « Voyages » raconte, à la première personne, la course effrénée du poète qui doit prendre un train mais qui rencontre tant d’obstacles qu’il finit par le rater. Le poème est construit sur une telle accumulation de séquences et d’images que le poète, et son lecteur, s’y perdent, comme dans un rêve.

[Problématique] Nous nous demanderons comment le poème joue sur la frontière entre rêve et réalité.

[Annonce du plan] Nous verrons que le poème en prose transforme une course après le temps [I] en un rêve dont il est impossible de sortir [II].

I. Une course après le temps

1. Un départ perturbé

« Voyages » suit la structure d’un récit : le héros (le poète) poursuit un but (prendre le train) et rencontre un obstacle (il a peu de temps) amplifié par des opposants ou atténué par des adjuvants.

Le manque de temps : indiqué dès le début (« je cours dire au revoir »), repris par l’interro-négative exprimant le regret « que n’ai-je le temps », et par le constat du retard, amplifié par l’intensif si, « je suis si en retard ».

Les opposants : la tante et ses « mille recommandations », le « peintre de Paris », les « amis d’enfance », appartiennent à son cercle familial ou proche. Tous semblent ligués pour retarder le poète qui « peine » à se débarrasser d’eux.

Les adjuvants : les « délicieuses bretonnes », qualifiées méliorativement, ne le détournent pas de son chemin ; le « camionneur de pianos » dont il a obtenu « une promesse » (connotation positive).

2. La course, la vitesse : une dégradation du récit

La structure du poème, mimant la course du poète, semble se dégrader au fur et à mesure de l’avancée du texte.

Le poème débute sur un rythme ternaire dans lequel on reconnaît un heptasyllabe (vers de 7 syllabes) un ennéasyllabe (vers de 9 syllabes) et un déca­syllabe ; « tante » et « lampe » sont à la rime. L’effet structurant est amoindri par l’adjonction de six propositions isolées par des virgules, des points virgules et un emboîtement de phrases introduites par deux points (l. 1-3).

Les hésitations du poète sont indiquées par la répétition du connecteur « mais » (l. 3 et 5), et par les négations « ce n’est pas mon costume », « non c’est lui » (l. 4 et 5).

mot clé

La parataxe est une figure de style qui consiste à juxtaposer des phrases simples sans aucun élément de liaison.

Tout le long du texte, la parataxe permet l’énumération rapide d’événements. Des points de suspension interrompent les phrases. De courtes phrases exclamatives ponctuent la fin du récit « et pas de fiacre ! » (l. 16), « Et le teinturier ! » (l. 25)

3. L’échec

Le poète court à l’échec, échec annoncé dès le début et que la fin confirme.

mot clé

Une phrase performative est une phrase qui réalise ce qu’elle annonce, ainsi d’une phrase comme « Je vous marie » prononcée par le maître de cérémonie lors d’un mariage.

« Jamais je n’en sortirai » est une prolepse. Le poète, débordé, est pessimiste sur la réussite du projet. Pourtant cette première phrase n’est pas performative, il pourrait faire mentir la prophétie.

Les personnages qui ont fonction d’adjuvants ne l’aident pas. Si sa démarche auprès du camionneur est couronnée de succès, elle a pris du temps : le verbe finir (l. 20) suppose une action longue et difficile.

« J’ai laissé passer l’heure du train » (l. 25), confirme l’échec. Le passé composé clôt la succession des verbes, jusque-là au présent. L’apposition, « du train unique », rend l’échec encore plus terrible.

[Transition] Cette avalanche de péripéties dans un si court récit nous fait passer de la réalité au rêve. Car c’est bien un rêve dans lequel le poète se perd et qui lui fait craindre de perdre la tête.

II. Onirisme et folie

1. Les caractéristiques du rêve

Le poème partage avec le rêve la transformation du réel en fonction du désir du rêveur, l’incohérence des événements, la bizarrerie des images.

La ville de Lorient, transformée par le désir du poète, donne aux rues des titres de poèmes : « l’Énergie lyrique ».

Les réflexions du poète relèvent d’une fausse logique : ce qui est « étonnant » (l. 10) ce n’est pas que le conseil municipal se tienne la nuit, c’est que le poète le croit possible. Lantithèse « il m’adore ici, bien que nous soyons fâchés ailleurs » (l. 15) montre que le rêve ne suit pas la logique de la réalité.

L’expression « camionneur de pianos » est une invention langagière qui condense l’expression attendue : « le camion du déménageur de pianos », ou « le camionneur spécialisé dans le transport de pianos ». La condensation lance les images (surréalistes) du rêve. Un personnage mi-homme, mi-camion ?

2. Le sentiment d’angoisse

Le poète-rêveur vit des moments d’angoisse et s’interroge sur lui-même comme s’il se dédoublait.

des points en +

Ce costume peut être l’image d’une certaine poésie dont le poète veut se dégager : une poésie gonflée par le lyrisme élégiaque, mutilée par la lourdeur de la versification, tirée dans tous les sens et mal recousue.

L’énumération « gonflé, mutilé, tiré, recousu, bordé de noir », commentée par l’adverbe « affreusement », donne vie au costume, mais semble décrire un cadavre. Si le costume est à l’image de celui qui le porte, alors le poète se voit lui-même « bordé de noir », portant son propre deuil.

Le costume, devenu « assez distingué », passe du noir au gris. Le « chapeau haut de forme » inadapté pour le voyage et surtout ce flot de « lingerie » qui déborde de son costume, font du poète un clown triste et dérisoire.

« Vais-je devenir fou ? » se demande le poète entre deux situations incongrues. Les déictiques « ce », « cette » (l. 13) prennent une connotation péjorative : le poète évalue l’étrangeté de son accoutrement et ne se comprend plus lui-même.

3. Le labyrinthe

Le poète est perdu dans son rêve comme dans un labyrinthe.

« Jamais je n’en sortirai […] tout sera à recommencer demain ! ». En reliant la première et la dernière phrase, toutes deux au futur, on comprend que le pronom « en » ne réfère pas aux préparatifs du départ, mais au rêve lui-même : le poète est enfermé dans un rêve itératif dont il ne sortira jamais.

L’exclamation « Ah ! j’ai oublié de dire au revoir à… » nous fait revenir au début du récit : les adieux à la tante. De même pour l’exclamation « Et le teinturier ! ».

L’exclamation « ah ! mon Dieu je perds le fil de tout… » peut être comprise comme une référence au fil d’Ariane, qui aide Thésée à sortir du labyrinthe. Mais le poète perd le fil et ne sait quel est son chemin « au Mans ! non pas au Mans ! à Nogent ! non pas à Nogent ! »

Conclusion

[Synthèse] Ce poème en prose, avec une grande économie de moyens, nous entraîne dans une course effrénée à la suite du poète pris dans un tourbillon de situations qui deviennent toutes plus étranges les unes que les autres et qu’il échoue à maîtriser. Il nous entraîne ainsi dans un monde onirique où tout se transforme et dont on comprend que le poète est prisonnier.

[Ouverture] « L’Énergie lyrique », ce nom de rue incongru, caractérise la poésie de Max Jacob qui désire insuffler à ses poèmes en prose cette énergie lyrique qui crée, à partir de faits anodins de la vie quotidienne, une profusion d’images et qui nous emmène dans un autre monde, celui de la poésie.