Médias et opinion publique en France au moment de l’affaire Dreyfus

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : Tle L - Tle ES | Thème(s) : Médias et opinion publique dans les grandes crises politiques en France depuis l'affaire Dreyfus
Type : Etude critique de document(s) | Année : 2013 | Académie : Moyen-Orient
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Médias et opinion publique en France au moment de l’affaire Dreyfus

Médias et opinion publique

Corrigé

8

Histoire

hgeT_1305_09_00C

Liban • Mai 2013

étude critique de documents

> Montrez que ces deux documents reflètent les fractures de l’opinion publique lors de l’affaire Dreyfus. Permettent-ils de comprendre les rapports entre médias et opinion publique ?

Document 1

Une du journal L’Aurore du 13 janvier 1898


« J’accuse le lieutenant-colonel du Paty du Clam, d’avoir été l’ouvrier diabolique de l’erreur judiciaire et d’avoir ensuite défendu son œuvre néfaste, depuis trois ans, par les machinations les plus saugrenues et les plus coupables. […]

J’accuse le général Billot [ministre de la Guerre du cabinet Meline, avril 1896] d’avoir eu entre les mains les preuves certaines de l’innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées, de s’être rendu coupable de ce crime de lèse-humanité et de lèse-justice, dans un but politique et pour sauver l’état-major compromis…

J’accuse le général de Boisdeffre et le général Gonse de s’être rendus complices du même crime, l’un sans doute par passion cléricale, l’autre peut-être par cet esprit de corps qui fait des bureaux de la Guerre, l’arche sainte, inattaquable. […]

J’accuse enfin le premier conseil de guerre [celui de 1894, qui jugea Dreyfus] d’avoir violé le droit, en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète, et j’accuse le second conseil de guerre d’avoir couvert cette illégalité, par ordre, en commettant à son tour le crime juridique d’acquitter sciemment un coupable.

Quant aux gens que j’accuse, je ne les connais point, je ne les ai jamais vus, je n’ai contre eux ni rancune ni haine. Ils ne sont pour moi que des entités, des esprits de malfaisance sociale. Et l’acte que j’accomplis ici n’est qu’un moyen révolutionnaire pour hâter l’explosion de la vérité et de la justice.

Je n’ai qu’une passion, celle de la lumière, au nom de l’humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n’est que le cri de mon âme. Qu’on ose donc me traduire en cour d’assises et que l’enquête ait lieu au grand jour ! »

Document 2

Caricature de Caran d’Ache, parue dans Le Figaro le 14 février 1898



Lire la consigne

  • Le sujet porte sur le « et » entre médias et opinion. Ce lien réapparaît dans la consigne qui le traduit par le mot « rapports ». La conclusion de l’étude doit donc évaluer l’impact de la presse sur les Français et vice-versa. Le renvoi « au moment de l’affaire Dreyfus » invite à préciser le contexte. La consigne impose aussi de « montrer » et « comprendre ». « Montrer les fractures » consiste à exposer et expliquer les divisions des Français. « Comprendre les rapports entre médias et opinion » revient à expliquer le rôle de la presse.
  • N’oubliez pas que vous devez faire une « étude critique ». Il vous appartient donc d’évaluer les limites des divisions d’une part, et celle de l’influence des médias d’autre part.

Analyser les documents

Ils sont tous deux expressions d’opinions parues dans la presse à un mois d’intervalle. Le premier est un article d’un des plus grands écrivains français de l’époque, Émile Zola, dans lequel il accuse l’armée de forfaiture. Il déclenche une polémique (l’affaire Dreyfus) et fait ainsi événement. Le second est un dessin réalisé par un antidreyfusard, Caran d’Ache, dans un journal conservateur, Le Figaro. L’auteur y traduit la vision qu’il a de l’impact de l’affaire sur une famille. La confrontation de ces documents permet de voir comment la presse est à la fois outil d’action politique (document 1) et miroir de la réalité sociale (documents 1 et 2).

Définir les axes de l’étude

Elle dépend de la conclusion retenue. Si celle-ci veut souligner l’importance des fractures et la puissance de la presse d’une part, les limites de l’une et de l’autre d’autre part, un plan antithétique s’impose. La consigne, cependant, suggère de suivre plutôt une approche thématique qui conduit à conclure sur la forte influence des médias en traitant successivement du contexte de l’affaire (introduction), la présentation et l’explication des fractures telles qu’elles apparaissent à travers les documents, puis l’évaluation du rôle de la presse.

Corrigé

Comment « montrer que… » ?

1 La consigne qui accompagne l’énoncé du sujet et les documents est importante : à travers les verbes utilisés, elle propose des analyses successives, autrement dit le plan. Le plus sage est de suivre la démarche ainsi consignée.

2 La consigne propose souvent de « montrer » quelque chose. L’exercice consiste à extraire des informations d’un document pour illustrer ce qu’il faut montrer (ici les fractures), informations que le candidat est censé connaître (ici dreyfusisme et antidreyfusisme, par exemple).

3 Il faut cependant se méfier du « montrer » car il incite à la paraphrase : Zola accuse, les Français se disputent. Pour éviter ce piège, exposez ce que vous devez montrer, puis renvoyez aux documents. Cette démarche conduit à dire au correcteur que vous retrouvez dans le document les connaissances que vous maîtrisez. Ajoutez aussi une phrase ou deux d’explications : Zola, par exemple, utilise la presse parce qu’elle est libre et constitue un moyen d’atteindre un large public.

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Le 13 janvier 1898, Émile Zola publie dans le journal L’Aurore une lettre ouverte adressée au président de la République. Il y accuse l’armée d’avoir fait condamner un innocent : le capitaine Dreyfus. L’article est le point de départ d’une polémique qui divise les Français. L’affaire tourne autour d’une question d’espionnage au profit de l’Allemagne, sujet sensible depuis la défaite de 1871 dans un pays où s’affirme un puissant mouvement nationaliste. Convaincue de la culpabilité de Dreyfus, l’armée a produit contre lui un faux document. Mais elle s’est trompée de coupable et, dans le cadre d’une République attachée aux droits de l’homme, le procédé fait scandale et les passions se déchaînent. Les journaux se font l’écho de celles-ci comme en témoigne le dessin de Caran d’Ache paru dans Le Figaro du 14 février 1898. Les médias participent de la polémique. Mais quel rôle jouent-ils ? Promoteur ou reflet de l’opinion publique ?

I. La presse, miroir des fractures franco-françaises

  • Zola utilise la presse pour dénoncer une « machination ». Son article conduit les Français à se disputer (document 2). Les journaux diffusent les convictions de chaque camp.
  • Pour les dreyfusards, ce n’est pas l’erreur judiciaire qui est grave mais ce que Zola qualifie de « crime de lèse-humanité ». Évoquant le droit, la justice et la vérité, il défend l’état de droit tel que la France s’en réclame depuis 1789. Dans l’autre camp, Zola dénonce l’attitude des militaires. Ceux-ci sacrifient les droits de Dreyfus au nom de l’intérêt supérieur de la nation. L’armée peut commettre une erreur, pour autant elle ne doit pas être mise en cause (elle est « inattaquable », note Zola). Entre les droits de l’individu et l’intérêt collectif, les deux camps s’opposent sur une question de priorité.
  • Dans son article, Zola fait allusion à la « passion cléricale » d’un général. Cléricalisme et anticléricalisme est un autre sujet de fracture. Les Français s’opposent sur la question du rôle de l’Église dans la société (séparée ou non de l’État). L’affaire Dreyfus est aussi l’occasion d’une vive opposition (peut-être illustrée par le document 2) entre antisémites qui considèrent que les juifs ne sont pas de vrais Français et ceux qui pensent que la citoyenneté est indépendante de la religion ou de l’ethnie.
  • Si les Français sont divisés, il faut toutefois relativiser l’importance des fractures. Tant que son innocence fut ignorée, Dreyfus fit l’unanimité contre lui. La trahison au service de l’Allemagne unit les Français. Le régime républicain, par ailleurs, n’est pas remis en cause et nombre de monarchistes (comme Albert de Mun) sont dreyfusards.

II. La puissance « révolutionnaire » des médias

  • Pour se faire entendre, Zola utilise la presse, moyen qu’il dit « révolutionnaire ». En effet, depuis 1870, la presse est libre. Dans un pays où l’analphabétisme recule et où les rotatives assurent de gros tirages, elle permet une large diffusion des idées (de s’exprimer « au grand jour » écrit Zola). Par ailleurs, Zola interpelle directement le chef de l’État, démarche inédite. J’accuse mobilisa l’opinion en faveur de Dreyfus.
  • La presse est aussi un outil de débat contradictoire entre journaux. Ceux-ci passionnent d’autant plus les lecteurs qu’ils sont très visuels : ils utilisent beaucoup la caricature (document 2).
  • La presse n’est pas toute-puissante pour autant. Si elle n’a pas l’information, elle reste muette et Dreyfus ne sort pas de prison. Il faut aussi le talent d’un homme comme Zola pour réussir. Si la presse permet d’informer, elle se contente souvent, aussi, de donner à lire ce que le public veut lire. L’antisémitisme, le cléricalisme et le nationalisme diffusés à la faveur de l’affaire Dreyfus ne sont pas nés avec elle.

Conclusion

Entre médias et opinion, il existe un rapport étroit d’entraînement mutuel, l’opinion justifiant la publication d’idées, la publication renforçant l’opinion. L’influence des médias sur le public est forte mais dépend malgré tout de ce que les lecteurs pensent déjà.