Mill, De la liberté

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES | Thème(s) : La liberté
Type : Explication de texte | Année : 2014 | Académie : Nouvelle-Calédonie

 

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Nouvelle-Calédonie • Novembre 2014

explication de texte • Série ES

Mill

Expliquer le texte suivant :

Celui qui laisse le monde, ou du moins son entourage, tracer pour lui le plan de sa vie n’a besoin que de la faculté d’imitation des singes. Celui qui choisit lui-même sa façon de vivre utilise toutes ses facultés : l’observation pour voir, le raisonnement et le jugement pour prévoir, l’activité pour recueillir les matériaux en vue d’une décision, le discernement pour décider et, quand il a décidé, la fermeté et la maîtrise de soi pour s’en tenir à sa décision délibérée. Il lui faut avoir et exercer ces qualités dans l’exacte mesure où il détermine sa conduite par son jugement et ses sentiments personnels. Il est possible qu’il soit sur une bonne voie et préservé de toute influence nuisible sans aucune de ces choses. Mais quelle sera sa valeur relative en tant qu’être humain ? Ce qui importe réellement, ce n’est pas seulement ce que font les hommes, mais le genre d’homme qu’ils sont en le faisant. Parmi les œuvres de l’homme que la vie s’ingénie à perfectionner et à embellir, la plus importante est sûrement l’homme lui-même.

John Stuart Mill, De la liberté, 1859.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Les clés du sujet

Dégager la problématique du texte

Comment l’homme doit-il mener sa vie au sein d’une société, d’une famille ou d’une histoire qui lui préexiste ? Il doit agir correctement pour adapter les bons moyens aux bonnes fins. Mais au-delà de l’efficacité de son action, il doit surtout agir par lui-même, selon Mill, en déployant toutes ses qualités personnelles et non en imitant les autres. Sinon il perd ce qui fait son essence : sa liberté.

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

Le texte se divise en deux parties. D’abord, il oppose l’homme passif qui agit en imitant les autres, à l’homme actif qui agit en exprimant ses qualités personnelles.

Il explique ensuite qu’agir librement, indépendamment des autres, n’a pas pour unique but la réussite de son action mais l’affirmation de sa qualité d’homme.

Éviter les erreurs

Ce texte a des enjeux politiques, moraux et anthropologiques, ce dernier primant sur les autres. Il faut être attentif à leur articulation.

En revendiquant une dignité humaine dans la recherche de sa propre amélioration, indépendamment de la recherche de la stricte efficacité de l’action, ce texte de Mill n’est pas une stricte application de ce qu’on pourrait croire être l’utilitarisme dont Mill relève.

Corrigé

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Les titres en couleur servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

La politique se pense comme tension entre une multitude d’individus et l’unité qu’on voudrait lui donner pour former une société. Si l’on privilégie la liberté de l’action individuelle sur la règle commune, on tend plutôt vers le libéralisme. Si l’on recherche davantage l’égalité en faisant taire les disparités on tend plutôt vers le socialisme.

Mais qu’est-ce qui fait la valeur de l’action humaine au sein de la société ? J.S. Mill répond dans cet extrait De la liberté par une thèse en faveur de la première option : toute la grandeur de l’homme lui vient de sa liberté, autrement dit de sa manière d’utiliser ses qualités personnelles.

Conseil

Pour introduire le texte, il faut avoir trouvé la question à laquelle il répond et le problème plus général auquel il se rapporte.

Pour le démontrer, il explique d’abord que l’homme agit d’autant plus librement qu’il utilise ses qualités personnelles. Puis il insiste sur le fait que même une action qui semble favorable à l’homme n’a pas de valeur si elle est faite passivement.

1. L’homme détermine sa conduite en proportion de ses qualités personnelles

Mill commence par opposer deux types d’hommes : l’être passif non libre et l’homme libre, actif, en pleine possession de ses moyens.

A. Pour suivre l’opinion commune, il suffit de savoir imiter

Avant de considérer les enjeux politiques de sa pensée, on peut constater qu’il se place dans une réflexion sur le rapport des moyens aux fins, dans une philosophie morale. Il s’agit de savoir comment mener sa vie. Ceux qui ne sont pas auteurs, mais simplement acteurs de leur vie, c’est-à-dire ceux qui se laissent diriger par autrui n’utilisent pas toutes leurs facultés. Mais qui est cet autrui qui pourrait tracer le plan de ma vie ? Mill parle du « monde », l’ensemble des autres qui ont déjà construit un système de pensée, résultat d’une histoire mondiale, ou nationale, ce qui s’exprime à travers la culture à laquelle on appartient. Pour préciser cette influence, Mill ressert son propos en évoquant « son entourage » : il s’agit alors de l’influence directe du cercle familial ou de la classe sociale. L’idéologie ambiante est donc capable de tracer le plan de ma vie en fixant par avance ses finalités, ses valeurs. Mill établit ici la possibilité d’un déterminisme culturel, social et familial.

Ainsi l’opinion commune peut dicter ma conduite et me donner l’illusion d’agir par moi-même, puisque je suis dans l’action, alors que je ne fais que suivre un plan déjà tracé d’avance. Je serais ainsi comme la pierre imaginée par ­Spinoza dans L’Éthique qui, une fois lancée en l’air, si elle avait une âme, aurait l’illusion du libre arbitre parce qu’elle aurait conscience de son action, mais ignorerait les causes qui la déterminent. Pour accomplir un tel mouvement, l’homme « n’a besoin que de la faculté d’imitation des singes », autrement dit de la faculté que possède, selon Aristote, les enfants pour apprendre mais pas ce qui fait d’un homme un animal rationnel. Être un suiveur de l’opinion commune serait signe de puérilité ou d’animalité.

B. Au contraire, l’homme libre utilise toutes ses facultés de corps et d’esprit

Qui serait un homme libre ? Celui qui choisit lui-même sa façon de vivre, c’est-à-dire celui qui ne se laisse pas dicter sa conduite et qui « utilise toutes ses facultés » (à part celle d’imiter qui le ramène à sa passivité et sa soumission à l’idéologie répandue). Quelles sont-elles ? Elles concernent à la fois le corps qui perçoit (« l’observation pour voir »), l’esprit (« le raisonnement et le jugement pour prévoir », anticiper, planifier) et la capacité à lier l’âme et le corps qui s’exprime dans la volonté (« l’activité pour recueillir des matériaux » ce qui est observé, « en vue d’une décision », le jugement qui est pris à partir de cette observation).

Info

Une comparaison est possible : pour Marx, l’homme, à la différence de l’animal, utilise son intelligence pour fixer son propre but (même si les résultats sont similaires, comme la maison d’un architecte et la ruche d’une abeille), et sa volonté pour réaliser son objectif.

Il s’agit donc pour l’homme de prendre une décision, faire un choix émanant de lui-même, de son libre arbitre, de se fixer un plan, une fin, puis ensuite d’exercer des qualités morales comme la « fermeté » ou « la maîtrise de soi » pour veiller à toujours bien adapter les bons moyens pour atteindre la fin que l’on s’est fixée grâce à sa volonté.

C. Notre conduite se fait en proportion de nos qualités

Ces qualités proprement humaines ne font pas qu’apporter une valeur ajoutée à l’action, elles les fondent et en font des actions libres. Observation, intelligence, volonté, sont des qualités mobilisées proportionnellement au degré de liberté humaine. Plus l’on se sert de ces qualités, plus l’action est déterminée par soi-même, autrement dit libre, car elle résulte de son propre jugement et de ses sentiments personnels. A contrario, si l’on ne se sert pas de ses capacités, on laisse les autres décider de sa vie à sa place. La valeur de son action humaine sera relative à l’usage de ses qualités et détermine ainsi ce qu’on peut appeler le mérite.

[Transition] Ainsi on peut vivre sa vie en se laissant guider par les autres, la masse, l’opinion commune ou simplement en laissant ses proches décider pour soi. Mais on peut aussi mobiliser toutes ses facultés, physique et psychique, pour prendre son destin en main et agir par soi-même, s’autodéterminer, donc agir librement. Mais pourquoi vouloir cette liberté, faire tous ces efforts avec les risques d’erreurs que cela comporte, si on est bien entouré, bien conseillé et qu’on appartient à un « monde » qui a fait ses preuves ?

2. Avec ses qualités, l’homme ne vise pas que l’efficacité de l’action mais son propre avènement

Mill explique dans une seconde partie ce qui fait la valeur de l’homme.

A. Une action influencée même favorablement sera sans valeur

Mill propose une sorte de raisonnement par l’absurde : imaginons qu’un homme passif soit sur la bonne voie, qu’il agisse tout à fait convenablement, ne subissant que de bonnes influences, alors même qu’il n’utilise aucune de ses qualités personnelles, pourquoi n’en ferait-il pas l’économie ? Pourquoi ne se laisserait-il pas porter par les événements si ceux-ci ne lui apportent que des avantages ?

Parce qu’il perdrait toute sa valeur en tant qu’être humain. Non seulement, il n’aurait aucun mérite à faire ce qu’il fait, il serait « fait » avant de « faire » dirait Sartre pour décrire le déterminisme, mais il perdrait toute sa valeur d’homme, sa dignité. La dignité est ce qui, selon Kant, ne peut, contrairement au prix, être échangé et a une valeur absolue. Ce qui est en jeu dans l’utilisation libre de ses facultés n’est pas l’efficacité de l’action (celle-ci pourrait être faite par quelqu’un d’autre que soi), mais la valeur même de l’homme, ce qui touche à son essence.

B. La valeur d’un homme ne réside pas dans son action mais dans les qualités déployées

Attention !

Ce qui est suggéré derrière ce paragraphe est la distinction entre expliquer et comprendre qui se trouve dans vos repères.

Ainsi « ce qui importe réellement, ce n’est pas seulement ce que font les hommes, mais le genre d’homme qu’ils sont en le faisant ». À la question pourquoi faisons-nous ce que nous faisons ? On peut répondre par une explication visant l’efficacité de l’action, mais ce n’est pas ce que vise Mill ici. À la question « pourquoi », on peut répondre autre chose que son utilité (ce qui peut surprendre de la part du représentant de l’utilitarisme !), on peut répondre par la compréhension du sens.

Le point de vue de Mill n’est pas pragmatique dans ce texte : l’important n’est pas seulement l’efficacité de l’action. Il est anthropologique, car il en va de l’essence et de la destinée de l’homme : l’important est de savoir quel genre d’homme est l’agent, ce qu’il déploie de lui quand il agit. La valeur de l’homme et ce qui le définit ne vient pas de ce qu’il produit par son action vue de l’extérieur, mais des qualités qu’il a pu mobiliser en lui pour agir. Encore une fois, on voit là une attention particulière à l’idée de mérite, chère au libéralisme, car elle présuppose qu’il existe une inégalité de fait entre les hommes qu’il est possible de surmonter par la puissance de ses vertus individuelles et de son libre arbitre.

C. La plus grande des œuvres de l’homme est l’homme lui-même

Que cherchent donc à faire les hommes de leur vie s’ils ne sont pas seulement soumis à l’efficacité de l’action ? Ils prennent soin d’eux-mêmes. L’homme est à lui-même sa plus belle œuvre. Il se mobilise pour s’améliorer au niveau individuel et général. En cela Mill rejoint Rousseau pour qui l’homme se définit par deux caractéristiques interdépendantes : sa liberté et sa perfectibilité, cette capacité spécifiquement humaine de pouvoir devenir aussi bien intelligent qu’imbécile ! L’homme est donc son propre artisan et l’oublier est ce qui le ramène, comme il le dit au début du texte, à ne faire que le singe.

Conclusion

Ainsi, dans ce texte, Mill affirme la toute-puissance de l’individu, souverain sur lui-même, sur son corps et son esprit, et capable en cela de s’opposer à la tyrannie de l’opinion publique. Mill est marqué par la philosophie de Tocqueville qui critique l’uniformisation progressive des comportements et des individus dans des démocraties fondées sur le principe d’égalité.

Contre l’idée d’une médiocrité collective, Mill affirme qu’un homme sera toujours méritant d’agir et de penser par lui-même. Il en va de la dignité de l’homme.