Mill, De la liberté

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : Tle S | Thème(s) : La liberté
Type : Explication de texte | Année : 2016 | Académie : Moyen-Orient

38

phiT_1605_09_00C

Liban • Mai 2016

explication de texte • Série S

Mill

Expliquer le texte suivant :

Tout ce qui donne sa valeur à notre existence repose sur les restrictions posées aux actions d’autrui. Il est donc nécessaire d’imposer certaines règles de conduite, par la loi d’abord ; puis, pour les nombreuses questions qui ne sont pas de son ressort, par l’opinion. Ce que doivent être ces règles est le problème majeur des sociétés humaines. C’est un problème qui n’a pas encore trouvé de solution véritable. Il n’y a pas deux époques, voire deux pays, qui l’aient tranché de la même façon ; et la solution adoptée par une époque ou un pays donné a toujours été une source d’étonnement pour les autres. Pourtant, l’humanité n’a jamais accordé à ce problème qu’une attention limitée, comme s’il y avait toujours eu consensus sur la question. Les règles qui ont cours dans les différents pays sont si évidentes pour leurs habitants qu’elles semblent naturelles. Cette illusion universelle est un exemple de l’influence magique de l’habitude qui (…), non seulement devient une seconde nature, mais se confond constamment avec la première. La coutume, qui neutralise toute critique éventuelle des règles de conduite que l’humanité s’impose à elle-même, est une arme d’autant plus efficace que nul n’éprouve généralement le besoin de la remettre en question, que ce soit collectivement ou individuellement.

John Stuart Mill, De la liberté, 1859.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Les clés du sujet

Dégager la problématique du texte

Les êtres humains, pour rester libres (ce qui fait la valeur de leur existence), doivent suivre certaines règles afin de ne pas attenter à la liberté les uns des autres.

Définir ces règles devrait être leur problème principal, or ils ne s’en soucient guère, car ces règles leurs sont imposées comme si elles étaient naturelles. L’habitude de les suivre annihile tout esprit critique.

Dès lors, ce qui devrait être un vecteur de liberté peut masquer une tyrannie des lois ou de l’opinion. En pionnier du libéralisme, Mill condamne toute tentative qui exclut ou limite la liberté du champ politique.

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

Mill commence par poser le problème : il faut des règles pour préserver ce qui fait la valeur de notre existence, notre liberté. Mais comment définir ces règles ?

Il fait dans un second temps le constat que nul ne s’en soucie, car chaque société crée ses propres règles, qui semblent naturelles à chacun.

Il conclut par une sorte de mise en garde : la coutume pourrait bien masquer une tyrannie des comportements.

Éviter les erreurs

Si l’on ne comprend pas que la liberté (qui n’est citée que dans le titre) est au cœur du texte, on manque tous les enjeux. Il s’agit de concilier l’exigence de règles pour préserver sa liberté avec le fait que ces règles s’opposent à la liberté.

Partant de la question de la valeur de notre existence, Mill engage une critique virulente du conformisme de nos sociétés.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

Attention

Veillez à bien distinguer deux niveaux d’analyse : celui du constat d’une société insouciante mais peut-être soumise, de celui de la légitimité des règles d’une société qui devrait être plus critique.

Selon l’article 4 de la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen de 1789, « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ». Pour être libre au sein d’une société, il faut donc poser des règles qui limitent l’action des uns contre la liberté des autres. Mais en quoi doivent consister exactement ces règles ?

C’est à cette question que s’intéresse Mill dans l’extrait du texte De la liberté, paru en 1859, non pas pour y répondre, mais pour montrer que cette question est finalement oubliée. Pourquoi ? Parce que l’habitude de suivre toujours les mêmes règles enlève tout esprit critique. Le risque est alors que s’immisce une tyrannie des comportements.

1. Il faut des règles pour préserver ce qui fait la valeur de notre existence

A. La valeur de notre existence réside dans la liberté

Mill commence son texte en évoquant ce qui donne sa valeur à notre existence. L’existence pour l’homme est sa vie accompagnée d’une conscience qui en détermine le sens et les finalités.

Dès lors, il ne peut y avoir de valeur de l’existence humaine sans la possibilité d’agir sur elle, sans liberté. Du moins c’est ce que l’homme recherche. Mill est un utilitariste ; autrement dit, il considère que la société doit rechercher le bonheur du plus grand nombre par l’accumulation quantitative mais aussi qualitative du plus grand nombre de plaisirs. Ce bonheur n’est possible que s’il respecte ce qui fait la valeur de l’existence humaine : sa liberté.

B. Déterminer des règles pour préserver cette liberté est nécessaire

Pouvoir vivre en tant qu’individu et en tant qu’être social implique donc que chacun puisse exercer sa propre liberté. Ici, l’auteur semble prendre l’article 4 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen à l’envers : ce n’est pas notre liberté qui doit s’arrêter à celle d’autrui, qui doit être restreinte par des règles, mais ce sont les actions d’autrui qui doivent être limitées pour que ce qui donne de la valeur à notre existence puisse subsister.

En réalité, l’expression de la liberté dans une société n’est possible que dans un respect mutuel des règles de restrictions des actions d’autrui. « Notre » existence est collective et je suis libre dans la mesure où les actions d’autrui sont limitées. Je suis l’autrui d’autrui.

[Transition] Mais en quoi consistent exactement ces règles de restrictions qui devraient permettre d’être un peuple libre ? Telle est la question centrale que devrait se poser toute société.

2. Pourtant, on se soucie peu de déterminer ces règles

A. Il y a autant de solutions que de sociétés

À cette nécessité de créer des règles pour pouvoir vivre ensemble, Mill oppose un constat : on s’en soucie peu. En effet, ces règles sont de deux ordres : il peut s’agir de la loi qui interdit par exemple de porter atteinte à la propriété d’autrui, il peut s’agir également de règles qui se rapportent à l’opinion, véhiculée par les traditions ou coutumes qui instaurent par exemple certains codes sociaux de politesse, ou encore certains interdits moraux. Dans les deux cas, juridique ou moral, le contenu de ces règles est spécifique à chaque société.

Conseil

On fait le lien ici avec l’utilitarisme de Mill qui a été défini plus haut.

On peut observer une variation à la fois dans le temps, d’une « époque » à une autre, et dans l’espace, d’un « pays » à l’autre. Le problème de savoir quelles sont les meilleures règles pour vivre ensemble, celles qui permettent la meilleure combinaison de plaisirs ou de lois utiles pour le plus grand nombre, n’a pas encore trouvé sa solution.

B. Les peuples ont l’illusion de leur naturalité

Chaque société a ses propres règles qu’elle accepte comme une évidence et c’est la vue des règles des autres sociétés qui déclenche leur « étonnement ». L’ethnologue Claude Lévi-Strauss pourrait ramener ce phénomène à de l’ethnocentrisme, c’est-à-dire au fait de faire de sa propre culture une norme, un modèle. En effet, des règles de vie commune sont déjà là lorsque l’on naît, tout comme la langue maternelle par exemple. Ces règles se présentent comme une « évidence », faisant croire qu’elles sont « naturelles ».

C’est pour cela que l’on y fait peu attention. C’est « comme si » la question de savoir quelles sont les meilleures règles possibles faisait déjà l’objet d’un « consensus » entre les hommes. La définition de ces règles ne se présente pas comme un problème, car elle fait déjà l’objet d’un accord tacite.

Or le simple fait que ces règles soient différentes d’une société à l’autre témoigne de leur relativité. Ce que devraient être ces règles n’a pas été établi. L’état de fait (ce qu’elles sont) n’est pas l’état de droit (ce qu’elles devraient être). Il y a donc un décalage entre le fait de suivre des règles parce qu’elles sont tout simplement déjà là et le fait de suivre des règles parce qu’on estime qu’elles sont les plus à même de donner de la valeur à notre existence. Est-ce à dire que les hommes sont victimes de cette illusion ?

3. La coutume est la meilleure arme d’une tyrannie des comportements

A. La coutume, sous couvert de naturalité, neutralise toute critique

Comme l’ethnocentrisme, qui est pour Lévi-Strauss universellement partagé, croire que nos règles de vie commune sont légitimes, en étant le fruit d’une décision éclairée, est une « illusion universelle ». Chaque société serait donc dans un état d’aveuglement par rapport à la légitimité de ses habitudes. La tradition qui dicte ses lois n’a pas d’autre raison d’être que le fait de les avoir toujours dictées. Or le fait de les avoir toujours transmises par le passé n’est pas un gage de sa valeur ou de son absence de valeur.

Cependant, le principe d’une règle ou loi est d’avoir été créée par l’homme pour l’homme. Elle n’est pas naturelle au sens où elle n’est pas innée. Elle est le produit de la culture humaine. Mais elle est si bien intégrée dans les habitudes qu’on la considère comme une « seconde nature » ; c’est un phénomène culturel qui se fait passer pour un phénomène naturel. Nos conduites seraient conditionnées pas ces habitudes comme le corps pourrait l’être par des réflexes acquis dès la prime enfance. N’étant plus capables de remonter à la source de ces règles, à leur raison d’être, Mill parle d’« influence magique », au sens où l’individu ne les comprend pas, mais les accepte, car elles le dépassent. Il va jusqu’à les confondre avec des lois naturelles, oubliant qu’elles ont un jour été instituées.

Dès lors, considérant ces règles comme naturelles et évidentes, l’homme ne pense pas les remettre en question ou les critiquer, pas plus qu’il ne viendrait à l’esprit d’un citoyen d’une monarchie de droit divin de remettre en question un pouvoir qui vient d’un ordre déjà établi.

B. Ainsi, l’humanité n’éprouve plus le besoin de remettre en question la coutume

Info

Dans ce paragraphe, les enjeux du texte vont prendre toute leur dimension politique.

C’est là que le texte de Mill devient politiquement critique. En effet, ces règles qui engagent tout de même des « restrictions », donc des atteintes à notre liberté, devraient – comme on l’a vu en début d’analyse – assurer les conditions de notre liberté. Or Mill considère la coutume, avec son ensemble de règles acceptées sans critique, comme une arme redoutable. Mais à qui profiterait le crime et contre qui ?

La coutume se traduit officiellement par des lois et s’exprime à travers les opinions collectives. Mais comme les lois n’ont d’autre légitimité que d’avoir été telles par le passé, elles n’exigent pour exister aucun acquiescement du peuple. Elles sont simplement imposées au peuple pour limiter leur liberté qui pourrait être destructrice pour les autres. La tentation est grande alors pour le pouvoir politique en place d’instrumentaliser la coutume afin de manipuler le peuple.

Ainsi, les règles établies par la coutume peuvent devenir un moyen d’abolir la liberté des hommes aussi bien « collectivement » qu’« individuellement ».

Conclusion

Dans cet extrait, Mill a pu démontrer que pour être libre il faut paradoxalement des règles de restriction des actions d’autrui. Pour que ces règles ne soient pas une simple abolition de la liberté humaine, il faudrait repenser leur condition d’existence.

Or c’est précisément ce qui a été occulté dans chaque société qui ramène ces règles à des lois établies par coutume, donnant l’illusion de leur naturalité. Tout esprit critique en est ainsi évincé.

Mill met en garde contre une instrumentalisation de ces règles qui en font une arme redoutable de manipulation des hommes, privés alors de leur liberté sans même qu’ils en aient conscience. La coutume deviendrait l’instrument privilégié de la tyrannie politique ou même de la tyrannie des opinions. En ce sens, il peut rejoindre la critique que fait Tocqueville de l’uniformisation des comportements des démocraties et du conformisme social en général.