Mme de Lafayette, La Princesse de Clèves,"Les palissades étaient fort hautes"

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re Générale - 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : Lafayette, La Princesse de Clèves – Individu, morale et société
Type : Sujet d'oral | Année : 2019 | Académie : Inédit

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Sujet d’oral • Explication & entretien

Madame de Lafayette, La Princesse de Clèves, « Les palissades étaient fort hautes… »

20 minutes

20 points

1. Lisez le texte à voix haute.

Puis expliquez-le.

DOCUMENT

Les palissades étaient fort hautes, et il y en avait encore derrière, pour empêcher qu’on ne pût entrer ; en sorte qu’il était assez difficile de se faire passage. Monsieur de Nemours en vint à bout néanmoins ; sitôt qu’il fut dans ce jardin, il n’eut pas de peine à démêler où était Madame de Clèves. Il vit beaucoup de lumières dans le cabinet, toutes les fenêtres en étaient ouvertes ; et, en se glissant le long des palissades, il s’en approcha avec un trouble et une émotion qu’il est aisé de se représenter. Il se rangea derrière une des fenêtres, qui servait de porte, pour voir ce que faisait Madame de Clèves. Il vit qu’elle était seule ; mais il la vit d’une si admirable beauté, qu’à peine fut-il maître du transport que lui donna cette vue. Il faisait chaud, et elle n’avait rien sur sa tête et sur sa gorge, que ses cheveux confusément rattachés.

Elle était sur un lit de repos, avec une table devant elle, où il y avait plusieurs corbeilles pleines de rubans ; elle en choisit quelques-uns, et Monsieur de Nemours remarqua que c’étaient des mêmes couleurs qu’il avait portées au tournoi. Il vit qu’elle en faisait des nœuds à une canne des Indes, fort extraordinaire, qu’il avait portée quelque temps, et qu’il avait donnée à sa sœur, à qui madame de Clèves l’avait prise sans faire semblant de la reconnaître pour avoir été à Monsieur de Nemours. Après qu’elle eut achevé son ouvrage avec une grâce et une douceur que répandaient sur son visage les sentiments qu’elle avait dans le cœur, elle prit un flambeau et s’en alla proche d’une grande table, vis-à-vis du tableau du siège de Metz, où était le portrait de Monsieur de Nemours ; elle s’assit, et se mit à regarder ce portrait avec une attention et une rêverie que la passion seule peut donner.

On ne peut exprimer ce que sentit Monsieur de Nemours dans ce moment. Voir au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde, une personne qu’il adorait ; la voir sans qu’elle sût qu’il la voyait, et la voir tout occupée de choses qui avaient du rapport à lui et à la passion qu’elle lui cachait, c’est ce qui n’a jamais été goûté ni imaginé par nul autre amant.

Madame de Lafayette, La Princesse de Clèves, 1678.

2. question de grammaire.

Identifiez les propositions subordonnées introduites par « que » dans le deuxième paragraphe.

CONSEILS

1. Le texte

Faire une lecture expressive

Soyez attentif à la ponctuation : un point-virgule suppose une pause plus marquée qu’une virgule.

Votre lecture doit donner à entendre l’émotion de Nemours et l’insistance sur le caractère hors du commun de cette scène.

Situer le texte, en dégager l’enjeu

Après avoir rappelé le contexte de parution de La Princesse de Clèves, situez le passage dans l’œuvre.

Soulignez l’importance de ce passage dans l’intrigue : il s’agit de la scène où monsieur de Nemours a confirmation que la Princesse partage son amour, ce qu’elle s’est efforcée de lui dissimuler.

2. La question de grammaire

Relevez les propositions subordonnées introduites par « que » ou « qu’ ».

Que est soit pronom relatif soit conjonction de subordination.

Corrigé

présentation

1. L’explication de texte

Introduction

[Présenter le contexte] Au xviie siècle, les passions sont au centre de la réflexion morale. La littérature se fait l’écho des débats philosophiques et religieux en peignant les excès auxquels ces passions conduisent les êtres. La Princesse de Clèves, considéré comme le premier roman psychologique, met ainsi en scène le conflit entre la vertu et la passion amoureuse.

[Situer le texte] Afin d’échapper à son amour adultère pour le duc de Nemours, Madame de Clèves, l’héroïne, quitte la cour royale et se retire à Coulommiers. Le duc, suivi à son insu par un espion de Monsieur de Clèves, s’introduit en pleine nuit dans la propriété afin de voir la femme qu’il aime.

[En dégager l’enjeu] Dans l’extrait, la mise en scène et le jeu des regards construisent une scène d’amour indirecte qui donne à voir l’intensité de la passion des personnages.

Explication au fil du texte

La quête amoureuse (l. 1-13)

mot clé

L’amour courtois (ou fin’amor) est un art de vivre et d’aimer qui se développe dans la littérature médiévale et qui y codifie la représentation des relations amoureuses. Les poèmes des troubadours et des trouvères, ainsi que les romans de chevalerie valorisent cet idéal où l’amour est une quête.

Le début de l’extrait présente Monsieur de Nemours comme un chevalier endurant des épreuves pour rejoindre sa bien-aimée : il franchit les « palissades » « fort hautes », placées pour « empêcher qu’on ne pût entrer », et ce parcours est qualifié de « difficile ». Le personnage s’inscrit dans la tradition de l’amour courtois ; ses qualités de courage et d’endurance, qui lui permettent de venir à bout des obstacles, se rattachent également à une conception traditionnelle de la virilité. En outre, la Princesse semble ainsi presque barricadée : la conquête que va entreprendre Nemours est érotisée puisqu’elle aboutit au dévoilement du corps presque dénudé de la femme qu’il aime.

Ces obstacles surmontés, accéder à Madame de Clèves devient facile : la « lumière » et les « fenêtres » « toutes » ouvertes semblent une invitation.

La vue de Madame de Clèves et de son « admirable beauté » transforme le valeureux galant en un spectateur immobile, figé par la surprise et l’émotion. Cette première vision par Nemours de la Princesse, partiellement dénudée et sans apprêts, puisqu’elle n’a « rien sur sa tête et sur sa gorge », et que « ses cheveux » sont « confusément rattachés », dégage beaucoup de sensualité.

La scène est une véritable mise en abyme : chacun est regardé sans savoir qu’il l’est, puisque Nemours observe la Princesse alors qu’il est lui-même espionné à son insu. Le lecteur se trouve en position surplombante dans ce jeu des regards.

On peut noter que, tout au long du texte, le lexique du regard est omniprésent. Le verbe « voir » apparaît à huit reprises.

L’intimité de la Princesse (l. 14-27)

La mention du « lit » sur lequel repose la Princesse contribue à l’érotisme diffus qui parcourt toute la scène, et qui s’explique par le point de vue adopté, celui de Nemours.

Dans ce petit théâtre de l’intimité où elle se croit à l’abri des regards, la Princesse se livre sans contrainte à ses rituels amoureux. Les nombreux objets qui apparaissent dans l’extrait, comme « la canne des Indes » et les rubans correspondant aux couleurs de Nemours, constituent des symboles ou des substituts de l’être aimé. Le tableau est un support à la rêverie amoureuse. Le désir amoureux s’exprime chez la Princesse à travers ces objets qu’elle manipule.

C’est la première fois que Nemours voit la femme qu’il aime hors du cercle mondain auquel ils appartiennent : ce viol de l’intimité de la princesse constitue donc comme une tombée des masques. L’« ouvrage » auquel la Princesse se livre est, pour Nemours, une preuve qu’elle partage son amour. En outre, loin des regards, la Princesse peut laisser apparaître sur son visage la trace des « sentiments qu’elle [a] dans le cœur ».

Les excès de la passion (l. 28-33)

Le caractère condamnable de cette scène transparaît dans l’excès d’émotions qui agite le personnage. On est bien loin de l’honnête homme gouverné par la modération et la sagesse. La formule « on ne peut exprimer » traduit l’intensité de cette passion et du plaisir que Nemours tire de la scène qui s’est déroulée sous ses yeux.

Dans la dernière phrase, la structure accumulative, renforcée par la répétition de l’infinitif « voir », l’expression superlative « le plus beau lieu du monde » et le tour hyperbolique de la chute soulignent encore le caractère exceptionnel de cet amour.

Conclusion

[Faire le bilan de l’explication] Ainsi, cette scène muette révèle à la fois l’intensité de la passion amoureuse vécue par les personnages et l’impasse à laquelle elle est condamnée. Le jeu des regards propose au lecteur une sorte de petit théâtre des passions. L’extrait se distingue du reste du roman par la sensualité qui s’y déploie.

[Mettre l’extrait en perspective] Dans une intrigue où le désir ne peut s’exprimer qu’indirectement et qu’à l’insu de l’autre transparaît le pessimisme qui caractérise la vision de l’amour portée par Madame de Lafayette.

2. La question de grammaire

Selon le cas, que est :

un pronom relatif qui introduit une subordonnée relative, complément d’un nom, l’antécédent, que le pronom représente dans la subordonnée ;

une conjonction de subordination qui introduit une subordonnée complétive, complément du verbe de la principale.

que pronom relatif

que conjonction de subordination

« qu’il avait portées au tournoi » (antécédent : « des mêmes couleurs »)

« qu’il avait portée quelque temps » et « qu’il avait donnée à sa sœur » (antécédent : « une canne des Indes »)

« que répandaient sur son visage les sentiments (antécédent : « une grâce et une douceur ») qu’elle avait dans le cœur » (antécédent : « les sentiments »)

« que la passion seule peut donner » (antécédent : « rêverie »)

« que c’étaient des mêmes couleurs »

« qu’elle en faisait des nœuds à une canne des Indes »

Des questions pour l’entretien

Lors de l’entretien, vous devrez présenter une autre œuvre que vous avez lue au cours de l’année. L’examinateur introduira l’échange et peut vous poser des questions sous forme de relances. Les questions ci-dessous ont été conçues à titre d’exemples.

1 Sur votre dossier est mentionnée la lecture cursive d’un autre roman : Raison et sentiments de Jane Austen. Pouvez-vous le présenter brièvement ?

2 Quelles sont les visions de l’amour qui s’opposent dans ce roman ?

3 Avez-vous apprécié cette lecture ? Que vous a-t-elle apporté en complément de celle de La Princesse de Clèves ?