Molière, Le Bourgeois gentilhomme

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Molière, L’École des femmes – Comédie et satire (bac 2020) - Molière, L’École des femmes – Comédie et satire
Type : Commentaire littéraire | Année : 2019 | Académie : Inédit


Sujet d’écrit • Commentaire

Molière, Le Bourgeois gentilhomme, acte III, scène 3

4 heures

20 points

Intérêt du sujet • À travers une scène de ménage animée et comique, Molière, tout en divertissant le public, utilise toutes les ressources du théâtre pour faire la satire des riches bourgeois et de leur ambition sociale.

Commentez ce texte de Molière, extrait du Bourgeois gentilhomme, en vous aidant du parcours de lecture ci-dessous.

Étudiez la vivacité de cet affrontement entre les trois personnages et son efficacité à la représentation.

Montrez comment M. Jourdain est ridiculisé dans cette scène et dégagez la portée de la satire.

DOCUMENT

Au xviie siècle, les bourgeois étaient riches mais socialement déconsidérés : les nobles étaient au sommet de l’échelle sociale. M. Jourdain est un bourgeois qui s’est mis en tête d’imiter le comportement des nobles. Pour cela, il prend des cours de danse, de chant, d’armes et de philosophie et s’habille à leur façon. Dans l’extrait suivant, Mme Jourdain, son épouse, entre en scène.

Mme Jourdain.

– Ah, ah, voici une nouvelle histoire. Qu’est-ce que c’est donc, mon mari, que cet équipage-là1 ? Vous moquez-vous du monde, de vous être fait enharnacher de la sorte ? et avez-vous envie qu’on se raille partout de vous ?

M. Jourdain. – Il n’y a que des sots et des sottes, ma femme, qui se railleront de moi.

Mme Jourdain. – Vraiment on n’a pas attendu jusqu’à cette heure, et il y a longtemps que vos façons de faire donnent à rire à tout le monde.

M. Jourdain. – Qui est donc tout ce monde-là, s’il vous plaît ?

Mme Jourdain. – Tout ce monde-là est un monde qui a raison, et qui est plus sage que vous. Pour moi, je suis scandalisée de la vie que vous menez. Je ne sais plus ce que c’est que notre maison. On dirait qu’il est céans2 carême-prenant3 tous les jours ; et, dès le matin, de peur d’y manquer, on y entend des vacarmes de violons et de chanteurs, dont tout le voisinage se trouve incommodé.

Nicole. – Madame parle bien. Je ne saurais plus voir mon ménage propre, avec cet attirail de gens que vous faites venir chez vous. Ils ont des pieds qui vont chercher de la boue dans tous les quartiers de la ville, pour l’apporter ici ; et la pauvre Françoise est presque sur les dents, à frotter les planchers que vos biaux4 maîtres viennent crotter régulièrement tous les jours.

M. Jourdain. – Ouais, notre servante Nicole, vous avez le caquet bien affilé pour une paysanne.

Mme Jourdain. – Nicole a raison, et son sens est meilleur que le vôtre. Je voudrais bien savoir ce que vous pensez faire d’un maître à danser à l’âge que vous avez.

Nicole. – Et d’un grand maître tireur d’armes, qui vient, avec ses battements de pied, ébranler toute la maison, et nous déraciner tous les carriaux de notre salle ?

M. Jourdain. – Taisez-vous, ma servante, et ma femme.

Mme Jourdain. – Est-ce que vous voulez apprendre à danser, pour quand vous n’aurez plus de jambes ?

Nicole. – Est-ce que vous avez envie de tuer quelqu’un ?

M. Jourdain. – Taisez-vous, vous dis-je, vous êtes des ignorantes l’une et l’autre, et vous ne savez pas les prérogatives5 de tout cela.

Molière, Le Bourgeois gentilhomme, acte III, scène 3 (extrait), 1670.

1. Équipage : tenue vestimentaire.

2. Céans : dans cette maison.

3. Carême-prenant : carnaval.

4. Biaux : patois pour « beaux », comme « carriaux » pour carreaux.

5. Prérogatives : avantages.

 

Les clés du sujet

Définir le texte

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Construire le plan

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Corrigé

Corrigé Guidé

Les titres en couleur ou entre crochets ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Présentation du contexte] L’affrontement, et plus spécialement la scène de ménage, est un ressort traditionnel de la comédie, et Molière, dès ses premières farces (Le Médecin malgré lui par exemple), en a tiré parti.

[Présentation du texte] Plus tard, dans ses comédies d’une plus grande ampleur, il continue d’utiliser cet ingrédient pour faire rire son public. Ainsi, dans Le Bourgeois gentilhomme, comédie-ballet en cinq actes, il met en scène un riche bourgeois qui s’est mis en tête d’imiter les aristocrates et, pour cela, prend des « leçons » de philosophie, de musique, de danse, d’escrime. Dans la scène 3 de l’acte III, M. Jourdain doit faire face aux reproches exaspérés de sa femme et de sa servante Nicole.

[Annonce du plan] La scène prend toute son efficacité d’abord par la vivacité de l’affrontement [I], mais aussi par sa puissance comique, qui ridiculise le personnage principal [II].

I. Un vif affrontement

Le secret de fabrication

Dans cette partie, on analyse par quels procédés Molière donne de la vivacité à ce conflit sur scène. On apprécie sa progression et son issue en identifiant précisément les forces en présence, la personnalité et le langage des personnages.

La scène est dynamisée par la confrontation de personnalités tranchées et par des manières de parler contrastées.

1. Une scène de ménage

Elle présente le schéma traditionnel de la scène de ménage : les deux personnages prennent d’ailleurs le soin de préciser eux-mêmes, au détour des répliques, leur statut de « mari » (« Qu’est-ce donc, mon mari que cet équipage-là ? ») et de « femme » (« Taisez-vous, […], ma femme »). Leurs rapports conflictuels se traduisent par divers procédés dramatiques propres au dialogue.

Le type des phrases et la longueur des répliques révèlent la supériorité de Mme Jourdain. Dès sa première réplique, sur un ton très vif dont témoigne la double interjection « ah ! ah ! » et le présentatif « voici », elle assaille son mari de questions, sans lui laisser le temps de répondre. À la fin de l’extrait­, c’est encore elle qui pose les questions, mais cette fois-ci sur un ton particulièrement ironique : « Est-ce que vous voulez apprendre à danser pour quand vous n’aurez plus de jambes ? ». Mme Jourdain affirme son ascendant : ses répliques sont de plus en plus longues, celles de M. Jourdain s’amenuisent.

mot clé

Les mots peuvent prendre des nuances positives ou négatives selon le jugement de celui qui parle : un mot péjoratif est dévalorisant (un taudis) ; un mot mélioratif est valorisant (un palace).

Mme Jourdain recourt à des termes péjoratifs pour qualifier le comportement de son mari : elle parle de « vacarmes » pour désigner la musique, affirme qu’on « se raille partout » de lui, que « le voisinage se trouve incommodé ». Certaines de ses images pittoresques sont dégradantes pour son mari : le voici « enharnach[é] » comme un cheval d’ « équipage » !

2. Deux camps déséquilibrés : un homme contre deux femmes

Dans cet affrontement, le déséquilibre entre les deux camps s’intensifie au cours de la scène, du fait de la présence de la servante Nicole.

Nicole prend le relais dans les hostilités : elle aussi pose des questions, utilise des termes péjoratifs, mais sur le mode familier : tout un « attirail de gens » lui « crotte » son ménage, elle s’apitoie sur la femme de ménage, Françoise, qui est « sur les dents » à force de frotter. La longueur de ses interventions dépasse de loin celle de M. Jourdain, qui est pourtant son maître.

Et les deux femmes se soutiennent l’une l’autre : « Madame parle bien », « Nicole a raison ». À la fin de la scène, leurs répliques se complètent (Mme Jourdain : « ce que vous pensez faire d’un maître à danser », Nicole : « et d’un grand maître tireur d’armes ») ou se font écho (« Est-ce que vous voulez apprendre à danser ? » ; « Est-ce que vous avez envie de tuer quelqu’un ? »), le plus souvent sur le même mode ironique.

On assiste ici à la victoire de la femme sur son mari mais aussi de la servante sur son maître. Au terme de l’affrontement, M. Jourdain est vaincu : il ne peut plus parler et sa seule défense, bien peu convaincante, est d’imposer le silence pour couper court à toute discussion et de rappeler qu’il est, arbitrairement, le maître dans le couple et dans le groupe social (« Taisez-vous, ma servante, et ma femme »).

II. Un personnage ridicule

Le secret de fabrication

Il faut ici étudier comment Molière rend cette situation – peu comique en soi – amusante, et identifier quels défauts de M. Jourdain cette scène met en lumière.

Un affrontement ne prête pas nécessairement à rire, surtout s’il est tendu. Pourtant la scène est amusante : c’est en fait M. Jourdain, qui est le personnage comique de cette confrontation. Comment Molière ridiculise-t-il son personnage et dans quel but ?

1. Comique de décalage et effets de contraste

mot clé

Un décalage est une discordance, un écart entre deux éléments. Ex : « il y a un décalage entre ses principes et son comportement : il prétend qu’il ne faut dire la vérité ; or il ne cesse de mentir ! »

Mme Jourdain et Nicole se moquent de M. Jourdain en mettant en évidence le décalage entre ses prétentions aristocratiques d’une part (apprentissage de la danse, de la musique, des armes, habillement d’une richesse extravagante) et, d’autre part, sa nature profondément bourgeoise et son âge avancé.

Pour mieux souligner l’excentricité du personnage, Mme Jourdain oppose les excès de son mari à la sagesse de gens « normaux » de son voisinage « qui a raison et qui est plus sage » ou encore de sa simple servante, qui elle aussi « a raison », dont le « sens est meilleur » et dont elle fait l’éloge. Cela met en relief, par contraste, la folie du bourgeois.

De même l’opposition entre l’aspiration à la « culture » de M. Jourdain et les préoccupations domestiques terre à terre et réalistes de Nicole renforce encore le ridicule du personnage.

2. Le regard des autres

Molière fait percevoir et mesurer le ridicule de M. Jourdain de façon indirecte, à travers ce que sa femme révèle du regard que les autres portent sur lui, comme un miroir qu’elle lui tend. Elle souligne ainsi que sa folie est la risée de tous (« on se raille partout de vous », « vos façons de faire donnent à rire à tout le monde »).

3. Comique de caractère : excès, faiblesse, ambition ridicules

Enfin, le portrait de M. Jourdain dressé par les deux femmes comme ses répliques font de lui un personnage caricatural risible.

Cheval de parade « enharnach[é] », personnage de carnaval, vieillard (« à l’âge que vous avez ») futur cul-de-jatte ou futur assassin (« tuer quelqu’un »), le personnage se transforme de façon pittoresque tout au long de la scène.

Son incapacité à se défendre révèle, sous ses dehors autoritaires, sa faiblesse. Ses répliques sont courtes, répétitives et ses accès d’autorité inopérants : il multiplie les impératifs et notamment « taisez-vous », ce qui n’empêche pas les deux femmes de parler ; son agressivité croissante se traduit par des injures stériles (« sots, sottes », « ignorantes »).

Derrière ce portrait, Molière fait la satire de certains personnages de son siècle qui, désireux de sortir de leur condition, renient leur rang social, aspirent à devenir « gentilshommes », et en viennent à mépriser leur entourage, alors même qu’ils manquent de finesse (M. Jourdain utilise lui aussi des expressions familières comme « caquet bien affilé »).

Conclusion

[Synthèse] Si le lecteur perçoit la portée comique de cette scène de ménage, il ne faut pas oublier que son efficacité tient aussi à la représentation qui ajoute au comique du texte les effets visuels scéniques : l’accoutrement de M. Jourdain chargé de rubans et d’ornements, sa silhouette pataude, ses mimiques, en contraste avec l’allure fruste de Nicole, rendent le personnage encore plus ridicule et l’affrontement plus divertissant.

[Ouverture] Car, comme le dit Molière, « les comédies ne sont faites que pour être jouées ».