Molière, Le malade imaginaire, II, 5

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation
Type : Commentaire littéraire | Année : 2015

 

14

Antilles, Guyane • Septembre 2015

Le texte théâtral et sa représentation • 14 points

Être joué pour faire rire

Commentaire

 Vous ferez le commentaire du texte de Molière (texte A), des lignes 1 à 44, en vous aidant du parcours de lecture suivant.

Vous pourrez notamment montrer que Molière a composé une scène de déclaration comique.

Vous pourrez aussi vous demander quelles sont les cibles de la satire.

Se reporter au document A du sujet sur le corpus.

Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

Les mots essentiels du parcours de lecture sont : comique, cibles/satire.

La satire consiste à s’attaquer à quelqu’un, à un groupe social, aux mœurs, à un défaut humain en les ridiculisant. Elle comporte donc deux aspects : la moquerie (sous la forme du comique : 1re piste) et la personne ou le groupe auxquels on adresse des critiques (2e piste).

Surlignez (une couleur pour chaque piste) les expressions du texte qui vous permettent d’explorer ces deux pistes.

Pistes de recherche

Première piste : une scène théâtrale et comique

Montrez que la scène est efficace à la représentation (personnages en présence, décor, costumes, accessoires, gestes et mouvements).

Analysez le personnage de Thomas Diafoirus : qu’en disent les autres personnages ? Que traduit de lui son comportement ?

Analysez ses « compliments » : montrez qu’ils sont parodiques et déplacés.

Deuxième piste : une scène plus sérieuse qu’il n’y paraît : la satire

Quelles sont les « cibles » de Molière ? Que leur reproche-t-il ?

Tenez compte du contexte (xviie siècle).

 Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

 Le théâtre : voir mémento des notions.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Pour les classiques, la comédie avait pour but de faire rire le public (« plaire »), mais aussi de le faire réfléchir (« instruire »). En 1676, dans Le Malade imaginaire, Molière met en scène Argan, qui fait vivre son entourage au rythme de ses maladies imaginaires et qui, par intérêt personnel, veut marier sa fille Angélique à un étudiant en médecine. [Présentation du texte] Dans la scène 5 de l’acte II, il reçoit M. Diafoirus, médecin célèbre, et son fils Thomas pour les présentations et la demande en mariage. [Annonce des axes] La scène, très efficace à la représentation, mêle le comique de situation, de caractère [I] et de parodie [II]. Mais elle est plus sérieuse qu’il n’y paraît : Molière y fait la satire des mœurs de son temps et de certains de ses contemporains [III].

I. Théâtralité et comique d’une rencontre « amoureuse »

1. Une scène animée et comique, efficace à la représentation

Le plateau est bien rempli. Deux « camps » sont en présence et animent la scène avec des personnages très variés, vieux et jeunes, maîtres et serviteurs : d’un côté, les deux pères (Argan et M. Diafoirus) et le jeune prétendant Thomas ; de l’autre, Angélique, la fille d’Argan, et la servante Toinette.

Décor, costumes et accessoires composent un spectacle pittoresque : la déclaration se déroule dans un intérieur bourgeois ; le père et le fils Diafoirus sont en habit de médecin (longue robe et haut chapeau noirs, fraise autour du cou) pour impressionner Argan et sa famille ; sans oublier la « grande thèse roulée » que Thomas sort de sa poche.

Observez

Les didascalies internes sont les informations sur la mise en scène données dans les répliques mêmes des personnages.

Le comique de scène repose aussi sur les gestes : les didascalies externes et internes indiquent les gestes autoritaires et directifs de M. Diafoirus (« Allons, Thomas, avancez ») et d’Argan (« Allons, saluez monsieur ») mais aussi les hésitations de ce « grand benêt » de Thomas (« Où donc est-elle ? »). Il faut imaginer des courbettes et des saluts, ridicules et mal assurés de la part de Thomas, contraints et forcés de la part d’Angélique. Enfin, les répliques impertinentes de Toinette suggèrent son rire moqueur. La scène laisse une large liberté aux acteurs pour exagérer gestes et mimiques.

[Transition] Mais c’est surtout Thomas Diafoirus qui donne à la scène sa dimension comique.

2. Thomas, un prétendant rendu ridicule

Tous les autres personnages mettent en avant le ridicule de Thomas.

Dès l’abord, les impératifs de Diafoirus père dans la première réplique (« avancez », « Faites »), ainsi que ses approbations (« oui », « oui, oui »), infantilisent ce fils qui n’est pas sorti de l’emprise paternelle.

Les remarques impertinentes de Toinette qui commente les faits et gestes de Thomas par des antiphrases ironiques (« habile homme », « belles choses »), soulignent le décalage entre ses beaux discours et sa prétendue science et sa situation de prétendant.

Enfin, le silence d’Angélique devant le « compliment » de Thomas montre l’inefficacité des efforts oratoires du « grand benêt ».

3. Un comportement caricatural

Dès l’abord, le nom Diafoirus, qui combine des éléments savants (le préfixe grec dia et le suffixe latin -us) et le mot français très réaliste foire (« diarrhée »), est un étrange combiné qui souligne le ridicule du personnage qui « fait toutes choses […] à contretemps ».

Il a un comportement infantile : alors que M. Diafoirus a dû lui préciser à maintes reprises qu’il « conv[enai]t [de] commencer […] par le père », il a besoin de se le faire répéter. Il demande l’approbation de son père par des questions avant (« Baiserai-je ? ») et après (« Cela a-t-il bien été, mon père ? ») chaque geste à accomplir.

Lorsqu’il se met à agir par lui-même, il multiplie les bévues : un quiproquo comique lui fait confondre sa promise et sa future belle-mère – qui n’est pas présente –, impair peu pardonnable que le compliment hyperbolique adressé à Angélique ne saurait faire oublier.

La question qu’il pose après cette méprise souligne encore plus son imbécillité : « Attendrai-je, mon père, qu’elle [sa future belle-mère] soit venue ? » montre qu’il serait prêt à faire son compliment en l’absence même de celle à qui il est destiné !

Dans la suite de la scène, les deux propositions qu’il fait à Angélique (la « grande thèse roulée » contre les « calculateurs » et le spectacle d’une « dissection ») sont inadéquates pour séduire une jeune fille : Thomas mélange les domaines et ne fait pas la partition entre la science et le cœur.

II. Une scène de déclaration : le comique de parodie

Le comique naît aussi de la parodie du langage précieux à la mode à la cour.

Observez

Lorsque les pistes de la consigne conduisent à un plan en deux parties disproportionnées, vous pouvez en scinder une en deux pour rééquilibrer le commentaire (ici : deux parties pour répondre à la première piste).

1. L’imitation du langage précieux…

Les deux « compliments » de Thomas, l’un à Argan, l’autre à Angélique, rigoureusement structurés, reposent sur la syntaxe oratoire des envolées lyriques aux longues phrases et se terminent par de véritables périodes à la latine. Ils fourmillent de parallélismes s’appuyant sur des antithèses à répétition, notamment lorsqu’il oppose son père à son beau-père pour montrer la supériorité du second sur le premier : « par nécessité/par grâce », « ouvrage de son corps/ouvrage de votre volonté », « spirituelles/corporelles ». Ailleurs, ce sont des groupes ternaires (« très humble, très obéissant et très fidèle ») ou des accumulations en gradation ascendante (« saluer, reconnaître, chérir et révérer »).

Il multiplie les figures de style : périphrases (« second père » pour « beau-père », « astre du jour » pour « soleil ») et métaphores clichés – parfois filées – qui assimilent la femme à un « soleil » et ses « yeux » à des « astres », ou font de l’aimée une déesse (« autels de vos charmes » et « offrande »). Il recourt à la métonymie : « vos beautés » désigne Angélique, « mon cœur » désigne Thomas lui-même.

Son discours est marqué par des hyperboles, sous forme de superlatifs (« très ») ou d’adjectifs emphatiques (« resplendissants », « adorables ») et par le vocabulaire précieux : Thomas parle des « charmes », d’un « doux transport », utilise « souffrez » pour « acceptez ».

2. … mais une imitation parodique et caricaturale

Ainsi, on s’aperçoit que les deux compliments se ressemblent fort alors qu’ils s’adressent à deux personnes différentes et que cela tourne au procédé. Ils suivent en effet la même structure et se terminent d’une manière identique : à « très humbles et très respectueux hommages » répond « votre très humble, très obéissant et très fidèle serviteur ».

Thomas, par manque d’à-propos, fait des références incongrues à l’Antiquité (« la statue de Memnon ») ou à la science (« les naturalistes », « l’héliotrope » nom savant du tournesol), que ses interlocuteurs ne peuvent comprendre et qui sont en décalage total avec la situation.

Il commet des maladresses de style (il répète deux fois « Mademoiselle » dans la même phrase) ou, dans ses comparaisons, tombe dans le grotesque : comble du ridicule, le voilà lui-même transformé en « héliotrope » !

À la représentation, pour renforcer le comique, on peut imaginer que le personnage débite ses compliments sur le ton monocorde de la récitation par cœur, bute ou se trompe, bégaie. Bref, rien de sincère dans ces discours plaqués… Il s’agit bien d’un précieux, mais d’un précieux ridicule.

Conseil

Vous n’êtes pas tenu de lier les axes par une transition, mais il est préférable de donner de la cohérence à votre commen­taire par des transitions entre ses parties.

[Transition] Dans cette mascarade, Toinette, bien qu’elle parle peu, joue un rôle important : ses courtes remarques ironiques sur Thomas font d’elle le porte-parole discret de l’auteur et indiquent implicitement au spectateur que cette scène est plus sérieuse qu’il n’y paraît.

III. Une scène plus sérieuse qu’il n’y paraît : la satire

Derrière ce comique, se profile une satire mordante aux cibles multiples.

1. La satire sociale

La principale cible de la scène est la pratique du mariage arrangé. Ici, ce sont les deux pères qui ont mené « l’affaire », sans consulter ni l’un ni l’autre des futurs mariés, dont Argan et Diafoirus père disposent comme d’enfants qui ne leur doivent qu’obéissance (en témoignent les impératifs de leurs répliques). Une didascalie précise bien que Thomas « fait toutes choses de mauvaise grâce » (y compris sa déclaration d’amour) ; le silence d’Angélique marque clairement son dégoût devant celui qu’on lui destine.

Derrière cet arrangement apparaît d’une part l’égoïsme des bourgeois qui font leur bonheur avant celui de leur enfant : Argan ne choisit Thomas que pour avoir un médecin dans la famille – et éviter des frais. Molière montre là comment la manie d’un père peut mettre à mal toute une famille.

D’autre part, pour les Diafoirus, ce mariage est une bonne affaire car, Argan étant très riche, la « dot sera importante » : Molière s’en prend donc ici à l’appât du gain qui anime M. Diafoirus ; c’est dans ce but qu’il a soigneusement conditionné son fils pour séduire toute la famille, d’abord ses beau-père et belle-mère et ensuite, éventuellement, sa fiancée.

Enfin, comme le montre le registre parodique des « compliments » de Thomas, Molière ne peut s’empêcher de s’en prendre une fois encore, quatorze ans après Les Précieuses ridicules, au maniérisme du discours amoureux précieux.

2. Une cible privilégiée : les médecins et la médecine

Le premier reproche que Molière adresse aux médecins semble anodin : représentés ici par Diafoirus père et fils, ils font preuve d’une grande prétention destinée à impressionner leurs interlocuteurs. Le père s’adresse à son fils en latin (« Optime »), le fils recourt à des références ou à des mots savants (« la statue de Memnon », l’« héliotrope », les « naturalistes »).

Mais la rhétorique à laquelle recourt mécaniquement Thomas va au-delà : elle révèle que le savoir de ces prétendus savants ne recouvre aucune science réelle. Constitué de clichés, d’idées toutes faites, de vernis, de formalisme vide, ce savoir n’a rien à voir avec la science médicale, qui se nourrit de progrès.

La suite de la scène aggrave le trait : Thomas, lorsqu’il mentionne avec orgueil sa « thèse […] contre les circulateurs », montre l’attachement borné des médecins aux pratiques anciennes, leur immobilisme, leur attitude rétrograde, leur refus des découvertes modernes, donc leur dangereuse incompétence.

L’admiration d’Argan pour Thomas et le fait qu’il lui « sacrifie » sa fille dénoncent l’ascendant de ces charlatans sur des esprits fragiles et crédules. Seuls les gens raisonnables, même issus du peuple comme Toinette, perçoivent leur manège.

Conclusion

Cette scène de déclaration ridicule ne donne toute la mesure de son efficacité dramatique qu’à la représentation, dont les multiples ressources peuvent en accentuer à loisir le grotesque. Mais, fidèle à ses principes, Molière incite le public, au sortir du spectacle, à réfléchir aux implications de cette mascarade et à en tirer les leçons.