Molière, Le Malade imaginaire

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Molière, L’École des femmes – Comédie et satire (bac 2020) - Molière, L’École des femmes – Comédie et satire
Type : Commentaire littéraire | Année : 2019 | Académie : Inédit


Sujet d’écrit • Commentaire

Molière, Le Malade imaginaire, acte II, scène 5

4 heures

20 points

Intérêt du sujet Quel moyen plus efficace pour discréditer ses cibles que de faire rire le spectateur en les ridiculisant ? Molière, dans cette scène de comédie, règle ses comptes aux médecins et à certaines traditions bourgeoises.

Commentez ce texte de Molière, extrait du Malade imaginaire, en vous aidant du parcours de lecture ci-dessous.

Montrez que Molière a composé une scène de déclaration d’amour comique très efficace.

Étudiez notamment la tonalité parodique de cette scène.

Analysez quelles sont les cibles ici visées par la satire.

DOCUMENT

Argan, homme bien portant, est persuadé qu’il est très malade et consulte sans cesse des médecins. Par intérêt personnel, il veut marier sa fille Angélique à Thomas Diafoirus, le fils de l’un de ses médecins, qui est aussi prétentieux que son père. Monsieur Diafoirus vient avec son fils pour le présenter à Angélique et à Argan. Toinette, servante impertinente et alliée d’Angélique, est également présente.

Monsieur Diafoirus. – […] Il se tourne vers son fils, et lui dit : Allons, Thomas, avancez. Faites vos compliments.

Thomas Diafoirus. C’est un grand benêt nouvellement sorti des écoles, qui fait toutes choses de mauvaise grâce et à contretemps. – N’est-ce pas par le père qu’il convient commencer ?

Monsieur Diafoirus. – Oui.

Thomas Diafoirus. – Monsieur, je viens saluer, reconnaître, chérir et révérer en vous un second Père ; mais un second Père auquel j’ose dire que je me trouve plus redevable qu’au premier. Le premier m’a engendré1 ; mais vous m’avez choisi. Il m’a reçu par nécessité ; mais vous m’avez accepté par grâce. Ce que je tiens de lui est un ouvrage de son corps, mais ce que je tiens de vous est un ouvrage de votre volonté ; et d’autant plus que les facultés spirituelles sont au-dessus des corporelles, d’autant plus je vous dois, et d’autant plus je tiens précieuse cette future Filiation2, dont je viens aujourd’hui vous rendre par avance les très humbles, et très respectueux hommages.

Toinette. – Vivent les Collèges, d’où l’on sort si habile homme.

Thomas Diafoirus. – Cela a-t-il bien été, mon père ?

Monsieur Diafoirus. – Optime3.

Argan, à Angélique. – Allons, saluez Monsieur.

Thomas Diafoirus. – Baiserai-je4 ?

Monsieur Diafoirus. – Oui, oui.

Thomas Diafoirus, à Angélique. – Madame, c’est avec justice que le Ciel vous a concédé le nom de belle-Mère, puisque l’on…

Argan. – Ce n’est pas ma Femme, c’est ma Fille à qui vous parlez.

Thomas Diafoirus. – Où donc est-elle ?

Argan. – Elle va venir.

Thomas Diafoirus. – Attendrai-je, mon Père, qu’elle soit venue ?

Monsieur Diafoirus. – Faites toujours le compliment de Mademoiselle.

Thomas Diafoirus. – Mademoiselle, ni plus ni moins que la Statue de Memnon5 rendait un son harmonieux, lorsqu’elle venait à être éclairée des rayons du Soleil : tout de même me sens-je animé d’un doux transport à l’apparition du Soleil de vos beautés. Et, comme les Naturalistes remarquent que la Fleur nommée Héliotrope tourne sans cesse vers cet Astre du jour, aussi mon cœur dores en avant6 tournera-t-il toujours vers les Astres resplendissants de vos yeux adorables, ainsi que vers son pôle unique. Souffrez donc, Mademoiselle, que j’appende7 aujourd’hui à l’Autel de vos charmes l’offrande de ce cœur, qui ne respire et n’ambitionne autre gloire que d’être toute sa vie, Mademoiselle, votre très humble, très obéissant, et très fidèle serviteur, et mari.

Toinette, en le raillant. – Voilà ce que c’est que d’étudier, on apprend à dire de belles choses. […]

Thomas Diafoirus, il tire une Thèse roulée de sa poche, qu’il présente à Angélique. – J’ai contre les Circulateurs8 soutenu une thèse, qu’avec la permission de Monsieur, j’ose présenter à Mademoiselle, comme un hommage que je lui dois des prémices de mon esprit9.

Angélique. – Monsieur, c’est pour moi un meuble10 inutile, et je ne me connais pas à ces choses-là.

Toinette. – Donnez, donnez. Elle est toujours bonne à prendre pour l’Image, cela servira à parer notre chambre.

Thomas Diafoirus. – Avec la permission aussi de Monsieur, je vous invite à venir voir l’un de ces jours, pour vous divertir, la Dissection d’une femme sur quoi je dois raisonner.

Toinette. – Le divertissement sera agréable. Il y en a qui donnent la Comédie à leurs Maîtresses ; mais donner une Dissection est quelque chose de plus galant.

Molière, Le Malade imaginaire, acte II, scène 5, 1673.

1. Engendré : donné la vie.

2. Filiation : lien de parenté unissant le gendre et le beau-père.

3. Optime : « très bien » en latin.

4. Baiserai-je ? : Ferai-je un baisemain ?

5. La Statue de Memnon : statue antique qui produisait un bruit sous l’effet de la chaleur et du soleil.

6. Dores en avant : dorénavant ; orthographe déjà vieillie à l’époque de Molière.

7. Que j’appende : que je suspende, que je présente.

8. Les Circulateurs : médecins qui défendaient la théorie selon laquelle le sang circule dans l’organisme.

9. Prémices de mon esprit : les débuts de mon intelligence.

10. Un meuble : un objet.

Les clés du sujet

Définir le texte

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Construire le plan

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Corrigé

Corrigé Guidé

Les titres en couleur ou entre crochets ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Présentation du contexte] Pour les classiques, la comédie avait pour but de faire rire le public (« plaire »), mais aussi de le faire réfléchir (« instruire »). En 1673, dans Le Malade imaginaire, Molière met en scène Argan qui fait vivre son entourage au rythme de ses maladies imaginaires et qui, par intérêt personnel, veut marier sa fille Angélique à un étudiant en médecine.

[Présentation du texte] Dans la scène 5 de l’acte II, il reçoit M. Diafoirus, médecin célèbre, et son fils Thomas pour les présentations et la demande en mariage.

[Annonce du plan] La scène, très efficace quand elle est jouée au théâtre [I], mêle le comique de situation, de caractère et de parodie [II]. Mais elle est plus sérieuse qu’il n’y paraît : Molière y fait la satire des mœurs de son temps [III].

I. Théâtralité d’une rencontre « amoureuse »

Le secret de fabrication

Pour bien mesurer le comique de cet extrait, il faut d’abord l’imaginer mis en scène et étudier sa théâtralité puis, en relevant les procédés comiques, analyser le personnage de Thomas pour en dégager les traits ridicules.

1. Une scène animée et pittoresque

Le plateau est bien rempli. Deux « camps » sont en présence avec des personnages variés, vieux et jeunes, maîtres et serviteurs : d’un côté, les deux pères et le jeune prétendant ; de l’autre, la fille d’Argan, et la servante.

Décor, costumes et accessoires composent un spectacle pittoresque : la déclaration se déroule dans un intérieur bourgeois ; le père et le fils Diafoirus sont en habit de médecin (longue robe et haut chapeau noirs) pour impressionner Argan et sa famille.

mot clé

Les didascalies internes sont les ­informations sur la mise en scène données dans les répliques mêmes des personnages (« Vous toussez fort, Madame »).

Le comique repose aussi sur les gestes : les didascalies externes et internes indiquent les gestes autoritaires de M. Diafoirus (« Allons, avancez ») et d’Argan (« Allons, saluez ») mais aussi les hésitations de ce « grand benêt » de Thomas (« Où donc est-elle ? »). Il faut imaginer courbettes et saluts, ridicules de la part de Thomas, contraints de la part d’Angélique. La scène laisse une large liberté aux acteurs pour exagérer gestes et mimiques.

[Transition] Mais c’est surtout Thomas qui est source de comique.

2. Une présence grotesque

Dès l’abord, le nom Diafoirus, qui combine des éléments savants (le préfixe grec dia et le suffixe latin -us) et le mot français très réaliste foire (« diarrhée »), sonne bizarrement, ce qui souligne le ridicule du personnage.

Thomas a un comportement infantile et imbécile : il demande l’approbation de son père par des questions à chaque geste (« Baiserai-je ? », « Cela a-t-il bien été, mon père ? ») Et lorsqu’il agit par lui-même, il multiplie les bévues : un quiproquo lui fait confondre sa promise et sa future belle-mère – absente – ; ses propositions (la « Thèse roulée » et le spectacle d’une « Dissection ») pour séduire Angélique sont inattendues et cocasses.

Il est ridiculisé par le regard des autres. Ainsi Toinette commente ses faits et gestes par des antiphrases ironiques (« habile homme », « belles choses »), qui soulignent le décalage entre ses prétentions et son compor­te­ment.

II. Une déclaration parodique

Le secret de fabrication

Cette partie repose sur la comparaison entre une déclaration amoureuse précieuse à la mode au xviie siècle et celle que formule ici Thomas qui « imite » le langage précieux de façon caricaturale.

1. Pédantisme et préciosité

Les « compliments » de Thomas, l’un à Argan, l’autre à Angélique, rigoureusement structurés, reposent sur la syntaxe oratoire des envolées lyriques aux longues phrases. Ils fourmillent de parallélismes aux antithèses à répétition lorsqu’il oppose son père à son beau-père pour montrer la supériorité du second sur le premier : « par nécessité/par grâce », « ouvrage de son corps/ ouvrage de votre volonté », « spirituelles/corporelles ». Ailleurs, ce sont des groupes ternaires (« très humble, très obéissant et très fidèle ») ou des accumulations en gradation ascendante (« saluer, reconnaître, chérir et révérer »).

Thomas accumule les figures de style : périphrases (« second Père » pour « beau-père », « Astre du jour » pour « Soleil ») et métaphores clichés qui assimilent la femme à un « Soleil » et ses « yeux » à des « Astres » ou en font une déesse (« Autels de vos charmes » et « offrande »). Il recourt à la métonymie : « vos beautés » désigne Angélique, « mon cœur » Thomas lui-même.

Son discours est rempli d’hyperboles, de superlatifs (« très ») ou d’adjectifs emphatiques (« resplendissants », « adorables ») et par du vocabulaire précieux : il parle d’un « doux transport », utilise « souffrez » pour « acceptez ».

2. Parodie et caricature

En fait, les deux compliments se ressemblent fort alors qu’ils s’adressent à deux personnes différentes : cela tourne au procédé. Ils suivent la même structure et se terminent d’une manière identique : à « très humbles et très respectueux hommages » répond « votre très humble, très obéissant et très fidèle serviteur ».

Thomas fait des références incongrues à l’Antiquité (« la statue de Memnon ») ou à la science (« les Naturalistes », « l’Héliotrope ») que ses interlocuteurs ne peuvent comprendre et en décalage total avec la situation. Il commet des maladresses de style (il répète « Mademoiselle » dans la même phrase) ou, dans ses comparaisons, tombe dans le grotesque : comble du ridicule, le voilà lui-même se transformant en « Héliotrope » !

À la représentation, pour renforcer le comique, on peut imaginer qu’il débite ses compliments sur le ton monocorde du par cœur, bute ou se trompe, bégaie. Rien de sincère dans ces discours plaqués… Il s’agit bien d’un pédant précieux, mais d’un précieux ridicule.

conseil

Vous n’êtes pas tenu de lier les axes par une transition, mais il est préférable de donner de la cohérence à votre commentaire par des transitions entre ses parties.

[Transition] Dans cette mascarade, Toinette, bien qu’elle parle peu, joue un rôle important : ses remarques ironiques font d’elle le porte-parole discret de l’auteur et indiquent que cette scène est plus sérieuse qu’il n’y paraît.

III. Le mordant de la satire

Le secret de fabrication

Toute satire comporte une critique implicite. Il s’agit, en analysant ses procédés, d’identifier les cibles (personnes, mœurs…) de Molière et de préciser les reproches qu’il leur adresse.

à noter

Ne pas confondre la satire (du latin satira, qui signifiait « mélange ») et un satyre (du grec Satyros), demi-dieu rustique, à corps d’homme, à cornes et à pieds de bouc, puis homme obsédé sexuel !

La scène est plus sérieuse qu’il n’y paraît. Derrière son comique, se profile une satire mordante.

1. La satire sociale

La principale cible de la scène est la pratique du mariage arrangé. Les deux pères ont mené « l’affaire­ », sans consulter les futurs mariés, traités comme des enfants qui doivent obéir (en témoignent les impératifs). Une didascalie précise que Thomas « fait toutes choses de mauvaise grâce » (y compris sa déclaration d’amour) ; le silence d’Angélique exprime son dégoût face à celui qu’on lui destine.

Derrière cet arrangement apparaît l’égoïsme des bourgeois qui assurent leur bonheur avant celui de leur enfant : Argan ne choisit Thomas que pour avoir un médecin dans la famille et éviter des frais. Molière montre là comment la manie d’un père peut menacer toute une famille.

Pour les Diafoirus, ce mariage est une bonne affaire car, Argan étant très riche, la « dot sera importante » : Molière s’en prend à l’appât du gain de M. Diafoirus qui a soigneusement conditionné son fils pour séduire toute la famille, d’abord ses beaux-parents et, éventuellement, sa fiancée.

Enfin, comme le montre le registre parodique des « compliments » de Thomas, Molière ne peut s’empêcher de s’en prendre une fois encore, après ses Précieuses ridicules, au maniérisme du discours amoureux précieux.

2. Une cible privilégiée : les médecins et la médecine

Le premier reproche que Molière adresse aux médecins semble anodin : les Diafoirus font preuve d’une grande prétention destinée à impressionner leurs interlocuteurs. Le père s’adresse à son fils en latin (« Optime »), le fils recourt à des références ou à des mots savants (« Memnon », l’« Héliotrope », les « Naturalistes »).

Mais la rhétorique à laquelle recourt Thomas va au-delà : elle révèle que le savoir de ces prétendus savants ne recouvre aucune science réelle. Constitué de clichés, d’idées toutes faites, de formalisme vide, ce savoir n’a rien à voir avec une vraie science médicale.

La suite de la scène aggrave le trait : Thomas, lorsqu’il mentionne avec orgueil sa « Thèse […] contre les Circulateurs », montre l’immobilisme des médecins, leur attitude rétrograde, leur refus des découvertes modernes, donc leur dangereuse incompétence.

L’admiration d’Argan pour Thomas et le fait qu’il lui « sacrifie » sa fille dénoncent l’ascendant de ces charlatans sur des esprits crédules. Seuls les gens raisonnables, même issus du peuple comme Toinette, perçoivent leur manège.

Conclusion

[Synthèse] Cette scène de déclaration ridicule ne donne toute la mesure de son efficacité qu’à la représentation, qui peut en accentuer à loisir le grotesque. Mais, fidèle à ses principes, Molière incite le public, au sortir du spectacle, à tirer les leçons de cette mascarade.

[Ouverture] Le rire n’est donc pas seulement une source de divertissement ; il a aussi un rôle social et moral et peut devenir une arme de contestation très efficace contre tout type de pouvoir.