Montaigne, Essais

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Humanisme et Renaissance - Le commentaire littéraire
Type : Commentaire littéraire | Année : 2012 | Académie : Hors Académie

Les valeurs humanistes

 Commentaire

Document

 Vous ferez le commentaire du texte de Montaigne.

Se reporter aux textes du corpus.

Montaigne a rencontré des « sauvages » venus visiter la 879. Il raconte une conversation réelle qu'il a eue avec eux.
 

Trois d'entre eux, ignorant combien coûtera un jour à leur repos et à leur bonheur la connaissance des corruptions de deçà1, et que de ce commerce naîtra leur ruine, comme je présuppose qu'elle soit déjà avancée, bien misérables de s'être laissé piper2 au désir de la nouvelleté, et avoir quitté la douceur de leur ciel pour venir voir le nôtre, furent à Rouen, du temps que leur feu roi Charles neuvième y était3. Le Roi parla à eux longtemps ; on leur fit voir notre façon, notre pompe4, la forme d'une belle ville. Après cela, quelqu'un en demanda à leur avis, et voulut savoir d'eux ce qu'ils y avaient trouvé de plus admirable5 ;ils répondirent trois choses, d'où j'ai perdu la troisième, et en suis bien marri ; mais j'en ai encore deux en mémoire. Ils dirent qu'ils trouvaient en premier lieu fort étrange que tant de grands hommes, portant barbe, forts et armés, qui étaient autour du Roi (il est vraisemblable qu'ils parlaient des Suisses de sa garde), se soumissent à obéir à un enfant6, et qu'on ne choisissait plutôt quelqu'un d'entre eux pour commander ; secondement (ils ont une façon de leur langage telle, qu'ils nomment les hommes moitié les uns des autres7) qu'ils avaient aperçu qu'il y avait parmi nous des hommes pleins et gorgés de toutes sortes de ­commodités, et que leurs moitiés étaient mendiants à leurs portes, décharnés de faim et de pauvreté ; et trouvaient étrange comme ces moitiés ici nécessiteuses pouvaient souffrir une telle injustice, qu'ils ne prissent8 les autres à la gorge, ou missent le feu à leurs maisons.

Je parlai à l'un deux fort longtemps ; mais j'avais un truchement9 qui me suivait si mal et qui était si empêché à recevoir mes imaginations par sa bêtise, que je n'en pus tirer guère de plaisir. Sur ce que je lui demandai quel fruit il recevait de la supériorité qu'il avait parmi les siens (car c'était un capitaine, et nos matelots le nommaient Roi), il me dit que c'était marcher le premier à la guerre ; de combien d'hommes il était suivi, il me montra un espace de lieu, pour signifier que c'était autant qu'il en pourrait en un tel espace, ce pouvait être quatre ou cinq mille hommes ; si, hors la guerre, toute son autorité était expirée, il dit qu'il lui en restait cela que, quand il visitait les villages qui dépendaient de lui, on lui dressait des sentiers au travers des haies de leurs bois, par où il pût passer bien à l'aise.

Tout cela ne va pas trop mal : mais quoi, ils ne portent point de hauts-de-chausses !

Montaigne, Essais, I, 31, 1580-1592. orth. modernisée, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade.

 

1. De notre côté de l'océan par rapport au Nouveau Monde, donc : de notre monde.

2. Piper : tromper.

3. En 1562.

4. Notre pompe : notre cérémonial, nos rituels.

5. Admirable : remarquable et étonnant.

6. Charles IX accède au trône à douze ans.

7. Ils considèrent tout homme comme la moitié d'un autre, témoignage de leur solidarité.

8. Qu'ils ne prissent : sans qu'ils prissent.

9. Truchement : interprète.

 

     LES CLÉS DU SUJET  

Trouver les idées directrices

Faites la « définition » du texte ; elle vous aidera vous à trouver les idées directrices.

Extrait d'autobiographie (genre) qui raconte (type de texte) une rencontre avec des sauvages (thème), satirique, épidictique (registres), vivant, critique et élogieux (adjectifs), pour dénoncer les mœurs françaises et faire l'éloge de la vie naturelle (buts).

Pistes de recherche

Première piste : la mise en scène d'une expérience vécue

  • Analysez ce qui donne de l'authenticité, de la vivacité à cette anecdote autobiographique.

  • Étudiez la précision des circonstances du récit.

  • Précisez les différentes « scènes » que Montaigne donne à voir et la vivacité de leur présentation.

  • Mesurez l'implication de Montaigne narrateur.

Deuxième piste : la portée critique

  • Formulez le regard de Montaigne sur la société française, ses critiques explicites et implicites.

  • Quels aspects de la société Montaigne critique-t-il ? Analysez la teneur de la critique et le ton de celle-ci.

Troisième piste : l'image d'une société modèle

  • Comparez la façon dont est mené l'interrogatoire des sauvages par rapport à celui des Français.

  • Quelle image du « capitaine » Montaigne donne-t-il ?

  • Étudiez comment Montaigne présente les « sauvages », les qualités dont leur comportement témoigne.

  • Explicitez la portée et le ton de la dernière phrase.

  •  Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.
Corrigé

Les titres en couleur et les indications en italique servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.
 

Introduction

Amorce : À la suite de la colonisation du Nouveau Monde par les Européens, Montaigne se renseigne sur les civilisations dites « primitives » et, fidèle à sa méthode, privilégie l'expérience.

Présentation du texte : Il raconte dans ses Essais sa rencontre avec des « sauvages » venus en 879.

Annonce des axes : Le récit vivant de cette rencontre l'amène à réfléchir sur notre société : le « cannibale », par son regard décapant, souligne les défauts de notre monde ; Montaigne semble faire du « sauvage » un modèle pour nos sociétés.

I. La mise en scène d'une expérience vécue

Montaigne rapporte l'expérience qu'il a vécue dans sa réalité concrète.

1. Des indications précises qui donnent de la véracité au récit

La scène racontée crée un effet de réel et d'authenticité.

  • Montaigne précise par le chiffre « trois » le nombre exact des visiteurs.

  • La scène est précisément située dans l'espace : « à Rouen ».

  • Elle est implicitement située dans le temps par la périphrase « du temps que leur feu roi Charles neuvième y était » (1562).

2. Une scène vivante

  • Les paroles rapportées sont fréquentes : il n'y a pas de discours direct, mais de nombreux verbes de parole et le style indirect rythment le récit.

  • Des tableaux pittoresques sont esquissés : celui du roi (enfant) qui « parla longtemps », l'excursion organisée (le groupe ternaire « façon / pompe / belle ville » est emphatique), le portrait esquissé des « Suisses »...

  • Des interventions personnelles montrent l'implication de Montaigne dans le récit, lui donnent de la spontanéité et créent la complicité avec le lecteur (sa mauvaise mémoire, ses ennuis avec l'interprète).

Transition : Le texte prend au début l'allure d'une fable qui pourrait s'intituler « Les trois cannibales et le roi des Français ». Or, toute fable implique une leçon, une réflexion morale.

II. L'étranger comme révélateur : critique de la société

L'intention de tirer une réflexion de cette anecdote apparaît dès la construction oratoire de la première phrase : Montaigne mêle au récit des notions abstraites (« repos, bonheur », « ruine, désir de nouvelleté »).

1. Critique implicite et critique explicite

  • La critique implicite des Français apparaît dans la présentation même de la scène (les Français font tout pour éblouir les « sauvages », signe d'outrecuidance) et dans la façon tendancieuse dont la question est posée aux « sauvages » (« admirable » signifie « remarquable »).

  • La critique explicite se trouve dans la réponse des « sauvages » : ils n'ont rien trouvé d'« admirable » au sens de remarquable, mais quelque chose « d'étrange » (jeu sur le sens de « remarquable »).

  • La critique est soulignée par l'emploi d'un vocabulaire faussement naïf et décapant (une longue périphrase désigne les Suisses et en fait ressortir l'étrangeté - « grands, barbes, forts, armés ») et par les « traductions » données par Montaigne entre parenthèses (l. 14-15, 17-18, 28).

2. La critique politique

  • Elle met en évidence la situation paradoxale créée par la monarchie héréditaire : le pouvoir échoit à « un enfant » (Charles IX a douze ans).

  • Le paradoxe est souligné par le jeu d'opposition et de disproportion des membres de phrase (longue description des Suisses opposée à un seul mot, « un enfant », avec un verbe inattendu entre les deux [obéir] qui crée la surprise) et par la logique du raisonnement des « sauvages » qui proposent une solution à ce paradoxe, évidente : l'inversion des rôles.

Transition : Cependant, la critique politique est rapide et beaucoup moins appuyée que la critique sociale.

3. La critique sociale

  • Montaigne dénonce l'injustice sociale, le manque de fraternité et de charité, et le fait que les injustices puissent se maintenir.

  • La violence de la critique est soulignée par le réalisme des descriptions des pauvres par opposition aux riches (« pleins et gorgés » / « mendiants à leurs portes, décharnés de faim et de pauvreté »), la répétition de « hommes » et « moitié » (qui rappellent le principe de solidarité) et le tableau final qui suggère qu'une telle injustice appelle logiquement la révolte (« prissent à la gorge », « missent le feu » sont des formules concrètes et frappantes).

III. L'image d'une société modèle ?

Pour Montaigne, « il n'y a rien de barbare et de sauvage en cette nation ».

1. Un interrogatoire très différent

La deuxième scène rend compte d'un interrogatoire très différent. Les rôles sont renversés : les questions portent sur la civilisation cannibale.

  • Montaigne est celui qui pose les questions (et non « quelqu'un », l. 9). C'est un sage mû par le désir d'apprendre (et non d'éblouir) qui mène à bien l'interrogatoire en posant trois questions précises (et non une question générale), habiles, en progression logique, qui appellent des réponses concrètes.

  • L'identité de son interlocuteur, le « capitaine », suggère la comparaison implicite avec le roi de 879 dont il est tout l'opposé : le roi est un enfant, il ne prend pas la parole ; lui parle bien (rythme ample et calme de sa réponse, construite sur une progression croissante).

2. Le roi idéal

  • Le capitaine dresse, à l'aide de réponses concrètes, le portrait du bon roi : en âge d'agir en roi, il a la force nécessaire ; il n'a pas de privilèges, mais des devoirs et prend des risques (« marcher le premier à la guerre »). Il a la supériorité, mais dans le dévouement (rôle protecteur).

  • Le fondement de son autorité est son ascendant personnel, son esprit de fraternité, de solidarité et son charisme : c'est un monarque éclairé en temps de paix, qui se préoccupe de son peuple (« il visitait les villages »).

  • Les marques de respect de la part de son peuple ne sont pas exorbitantes, mais humaines, elles témoignent de leur reconnaissance (« on lui dressait des sentiers »).

3. Le portrait élogieux des « sauvages »

  • L'opposition entre les deux mondes est soulignée par le jeu des pronoms, le contraste entre « repos », « bonheur » et le vocabulaire péjoratif qui qualifie le monde européen (« coûter », « ruine », « corruption », « piper »).

  • Des notations éparses composent un portrait élogieux des « sauvages » : ce sont des esprits curieux (« désir de nouvelleté »), simples et concrets, qui ne se laissent pas éblouir, qui ont de la lucidité et de l'esprit critique, de la logique et de la rigueur dans la parole (en témoigne leur réponse : « en premier lieu », « secondement »).

  • L'ironie de la dernière phrase, détachée par le passage à la ligne, souligne l'attitude sectaire des Français : Montaigne feint de penser que des gens habillés en sauvages ne sont pas crédibles ; mais, en réalité, il montre par là qu'entre les cannibales et les Français, il n'y a qu'une différence vestimentaire.

Conclusion

Ce texte des Essais a valeur de témoignage et est porteur des valeurs humanistes. Il est aussi précurseur des combats du siècle des Lumières.