Montaigne, Essais, "Des Cannibales"

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re Générale - 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : Montaigne, Essais – « Notre monde vient d’en trouver un autre »
Type : Sujet d'oral | Année : 2019 | Académie : Inédit

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Sujet d’oral • Explication & entretien

Montaigne, Essais, « Des Cannibales »

20 minutes

20 points

1. Lisez le texte à voix haute.

Puis expliquez-le.

DOCUMENT

Trois d’entre eux, ignorant combien coûtera un jour à leur repos et à leur bonheur la connaissance des corruptions de deçà1, et que de ce commerce naîtra leur ruine, comme je présuppose2 qu’elle soit déjà avancée, bien misérables de s’être laissés piper3 au désir de la nouvelleté, et avoir quitté la douceur de leur ciel pour venir voir le nôtre, furent à Rouen, du temps que le feu roi Charles neuvième y était4. Le roi parla à eux longtemps ; on leur fit voir notre façon5, notre pompe, la forme d’une belle ville. Après cela, quelqu’un en6 demanda leur avis, et voulut savoir d’eux ce qu’ils y avaient trouvé de plus admirable ; ils répondirent trois choses, d’où7 j’ai perdu8 la troisième, et en suis bien marri9, mais j’en ai encore deux en mémoire. Ils dirent qu’ils trouvaient en premier lieu fort étrange que tant de grands hommes, portant barbe, forts et armés, qui étaient autour du roi (il est vraisemblable qu’ils parlaient des Suisses de sa garde), se soumissent à obéir à un enfant10, et qu’on ne choisissait plutôt quelqu’un11 d’entre eux pour commander ; secondement (ils ont une façon de leur langage telle, qu’ils nomment les hommes moitié les uns des autres) qu’ils avaient aperçu12 qu’il y avait parmi nous des hommes pleins et gorgés de toutes sortes de commodités13, et que leurs moitiés étaient mendiants à leur portes, décharnés de faim et de pauvreté ; et trouvaient étrange comme ces moitiés ici nécessiteuses pouvaient souffrir14 une telle injustice, qu’ils ne prissent les autres à la gorge, ou missent15 le feu à leurs maisons.

Montaigne, Essais, livre i, chapitre 31 « Des cannibales », 1580.

1. De deçà : de ce côté-ci de l’océan.

2. Je présuppose : je présume.

3. Piper : tromper.

4. La rencontre se déroule en 1562.

5. Notre façon : notre style, nos pratiques.

6. En : sur ce sujet.

7. D’où : dont.

8. Perdu : oublié.

9. Marri : désolé, agacé.

10. Le roi Charles IX a alors douze ans ; il mourra en 1574.

11. Quelqu’un : l’un.

12. Aperçu : observé, remarqué.

13. Commodités : avantages.

14. Souffrir : supporter, accepter.

15. Qu’ils ne prissent […] ou missent : sans prendre ou mettre.

2. question de grammaire.

Dans l’extrait « tant de grands hommes, portant barbe, forts et armés, qui étaient autour du roi » : analysez la nature et la fonction de toutes les expansions du nom.

Conseils

1. Le texte

Faire une lecture expressive

La syntaxe de Montaigne ne correspond pas forcément à ce dont on a l’habitude avec le français moderne.

Les phrases se déploient souvent dans de très longues sentences sur plusieurs lignes : ne perdez pas votre souffle, et faites bien saisir la construction progressive de la pensée de Montaigne.

Faites sentir dans votre ton à la fois l’étonnement sincère des Amérindiens face à un monde qui leur paraît étrange, et l’ironie de Montaigne sur la société de son temps.

Situer le texte, en dégager l’enjeu

Montrez comment Montaigne prophétise déjà le futur tragique des peuples amérindiens au contact des Européens.

Observez comment Montaigne reconstitue avec précision la rencontre entre Français et Amérindiens à Rouen, et le sujet de l’échange.

Étudiez la manière dont le discours ingénu des Amérindiens remet en question les mœurs européennes.

2. La question de grammaire

Identifiez d’abord un adjectif épithète du nom « hommes ».

Retrouvez ensuite les expansions apposées au groupe nominal, et étudiez leurs différentes natures, en insistant sur leur diversité.

Corrigé

Présentation

1. L’explication de texte

Introduction

[Présenter le contexte] Dans « Des Cannibales », chapitre publié lors de la première édition (1580) de ses Essais, Montaigne s’intéresse aux mœurs du peuple Tupinamba, alors présent au Brésil, qui a la particularité de pratiquer le cannibalisme.

[Situer le texte] À la fin du chapitre, après avoir pris longuement leur défense et vanté leur mode de vie, Montaigne raconte sa rencontre avec quelques-uns de ces Amérindiens lors d’un voyage à Rouen en 1562.

[En dégager l’enjeu] Cet étonnant échange amène Montaigne à décentrer son regard, afin d’opérer une mise à distance critique.

Explication au fil du texte

La prophétie d’une chute (l. 1-6)

Montaigne prophétise immédiatement la chute des peuples autochtones d’Amérique à travers l’usage du futur dans une proposition subordonnée interrogative indirecte : « ignorant combien coûtera un jour à leur repos et à leur bonheur […] et que […] naîtra leur ruine ».

L’essayiste souligne l’aveuglement des Amérindiens, en créant un contraste antithétique entre leur peuple et les sociétés européennes. Le peuple amérindien est implicitement associé à Adam chassé du paradis terrestre à cause du fruit de la connaissance : « la connaissance des corruptions de deçà ».

Le texte dénonce les faux-semblants que peut faire miroiter la société européenne : « bien misérables de s’être laissés piper au désir de la nouvelleté ». Montaigne met en valeur l’innocence et la naïveté des Amérindiens face à ce qu’il présente comme une volonté des Occidentaux de tromper et de duper.

à noter

Montaigne s’inspire d’un récit de voyage de Jean de Léry, qui a lui-même voyagé au Brésil à la fin des années 1550 ; les Indiens Tupinambas y sont présentés, de manière idéale.

L’éloignement spatial, c’est-à-dire la traversée de l’Atlantique, semble déjà correspondre à la perte d’un idéal : « avoir quitté la douceur de leur ciel pour venir voir le nôtre ». Les deux mondes sont clairement opposés.

Un autre monde rencontre le nôtre (l. 6-11)

Montaigne se place comme un observateur attentif d’un fait exceptionnel, en précisant les circonstances historiques de l’événement : « Trois d’entre eux […] furent à Rouen, du temps que le feu roi Charles neuvième y était. »

Vient la découverte par les Indiens eux-mêmes de « l’Ancien Monde », traduite par le rythme ternaire : « notre façon, notre pompe, la forme d’une belle ville ». Il y a là de quoi impressionner ces hôtes hors du commun.

La rencontre est l’occasion d’établir un dialogue entre les deux civilisations : « quelqu’un en demanda leur avis ». Mais l’échange n’est pas ouvert, il est biaisé dès le départ : les courtisans du roi partent du principe que les observations des Amérindiens vont forcément être positives ; on le voit dans l’utilisation du superlatif : « de plus admirable ».

à noter

La recherche de la vérité est un principe essentiel pour Montaigne qui, dans l’adresse « Au lecteur » de ses Essais, explique vouloir se présenter de manière « simple, naturelle et ordinaire, sans contention et artifice ».

Montaigne tient à reconstituer cet échange dans toute sa vérité. Il montre ainsi ses oublis (« j’ai perdu la troisième, et en suis bien marri »), essaie de détailler­ certaines pensées a posteriori (« il est vraisemblable qu’ils parlaient des Suisses de sa garde »), commente son propre souvenir en y ajoutant des remarques ethnolinguistiques (« ils ont une façon de leur langage telle […] »).

Une ingénuité critique (l. 12 à fin)

Montaigne retranscrit avec précision les deux remarques des Amérindiens dont il se souvient. Il utilise pour cela le discours indirect (« Ils dirent qu’ils trouvaient en premier lieu […] secondement qu’ils avaient aperçu […] »).

Contrairement à ce que l’on attendrait, les Tupinambas ne soulignent pas ce qui est « admirable », mais plutôt ce qui est « fort étrange ». Leur incompréhension devant le système monarchique traduit leur ingénuité, à travers une observation burlesque qui oppose les « grands hommes, portant barbe, forts et armés » à l’« enfant », le jeune roi Charles IX alors âgé de douze ans.

La deuxième observation est moins comique : il s’agit de critiquer les injustices sociales terribles qui gangrènent la société française. Encore une fois, c’est l’antithèse qui porte la dénonciation : d’un côté, les « hommes pleins et gorgés de toutes sortes de commodités » ; de l’autre, « les mendiants […] décharnés de faim et de pauvreté ».

Cette observation se double d’une réflexion plus sombre à propos de la violence qui pourrait naître de telles injustices, dans la subordonnée circonstancielle d’opposition « qu’ils ne prissent les autres à la gorge, ou missent le feu à leurs maisons ». L’ingénuité des Amérindiens permet à Montaigne d’interroger la société française sur sa cruelle capacité à tolérer de telles injustices sans jamais les remettre en question.

Conclusion

[Faire le bilan de l’explication] Cette rencontre inattendue avec les Cannibales du Brésil, qui subissent déjà l’influence néfaste des sociétés européennes, est un réquisitoire précis contre les aberrations de la monarchie et les injustices de la société française. Ici le regard se décentre afin d’exercer sa puissance critique.

[Mettre l’extrait en perspective] Cette remise en cause de la prétendue supériorité de l’Europe face aux peuples du Nouveau Monde trouve un écho dans L’Ingénu de Voltaire (1767), qui met en scène un Huron du Canada découvrant les mœurs de la société française de la fin du xviie siècle.

2. La question de grammaire

« tant de grands hommes, portant barbe, forts et armés, qui étaient autour du roi »

des points en +

Toutes ces expansions du nom insistent sur la stature imposante et virile des gardes suisses, qui contraste avec la fragilité de l’enfant-roi.

Le nom « hommes » est modifié par l’adjectif épithète « grands », qui lui est accolé.

Le groupe nominal « tant de grands hommes » est lui-même modifié par de multiples expansions apposées, séparées de lui par une virgule :

le participe présent « portant » et son COD « barbe » ;

les adjectifs coordonnés « forts et armés » ;

la proposition subordonnée relative explicative « qui étaient autour du roi ».

Des questions pour l’entretien

Lors de l’entretien, vous devrez présenter une autre œuvre que vous avez lue au cours de l’année. L’examinateur introduira l’échange et peut vous poser des questions sous forme de relances. Les questions ci-dessous ont été conçues à titre d’exemples.

1 Sur votre dossier est mentionnée la lecture cursive d’une autre œuvre appartenant à la littérature d’idées : Supplément au Voyage de Bougainville de Diderot. Pouvez-vous expliquer brièvement le projet de l’auteur ?

2 Décrivez le contenu du discours du vieillard aux Européens. En quoi est-ce un réquisitoire ?

3 Plus globalement, comment Diderot parvient-il à décentrer le regard de son lecteur ? Comparez cela avec ce qu’entreprend Montaigne dans ses Essais.