Montaigne, Essais, "Des Coches"

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : 1re Générale | Thème(s) : Montaigne, Essais – « Notre monde vient d’en trouver un autre »
Type : Sujet d'oral | Année : 2019 | Académie : Inédit

Montaigne, Essais

épreuve orale

35

fra1_1900_00_64C

Sujet d’oral • Explication & entretien

Montaigne, Essais, « Des Coches »

20 minutes

20 points

1. Lisez le texte à voix haute.

Puis expliquez-le.

DOCUMENT

Quant à la hardiesse et courage, quant à la fermeté, constance, résolution contre les douleurs et la faim et la mort, je ne craindrais pas d’opposer les exemples que je trouverais parmi eux aux plus fameux exemples anciens que nous ayons aux mémoires de notre monde par-deçà1. Car, pour ceux qui les ont subjugués2, qu’ils ôtent les ruses et batelages3 de quoi ils se sont servis à les piper4, et le juste étonnement qu’apportait à ces nations-là de voir arriver si inopinément des gens barbus, divers5 en langage, religion, en forme et en contenance6, d’un endroit du monde si éloigné et où ils n’avaient jamais imaginé qu’il y eût habitation quelconque, montés sur des grands monstres inconnus, contre ceux qui n’avaient non seulement jamais vu de cheval, mais bête quelconque duite7 à porter et soutenir homme ni autre charge ; garnis d’une peau luisante et dure et d’une arme tranchante et resplendissante, contre ceux qui, pour le miracle de la lueur d’un miroir ou d’un couteau, allaient échangeant une grande richesse en or et en perles, et qui n’avaient ni science ni matière par où tout à loisir ils sussent8 percer notre acier ; ajoutez-y les foudres et tonnerres de nos pièces9 et arquebuses, capables de troubler César même, qui l’en eût10 surpris autant inexpérimenté, et à cette heure, contre des peuples nus, si ce n’est où l’invention était arrivée de quelque tissu de coton, sans autres armes, pour le plus, que d’arcs, pierres, bâtons et boucliers de bois ; des peuples surpris, sous couleur d’amitié et de bonne foi, par la curiosité de voir des choses étrangères et inconnues : comptez, dis-je, aux conquérants cette disparité, vous leur ôtez toute l’occasion de tant de victoires.

Montaigne, Essais, livre III, chapitre 6, 1588.

1. Par-deçà : de ce côté-ci de l’océan.

2. Subjugués : assujettis par la force.

3. Batelages : tromperies, tours de passe-passe.

4. Piper : tromper, leurrer.

5. Divers : différents, contraires.

6. Contenance : comportement.

7. Duite : dressée, exercée.

8. Sussent : subjonctif imparfait du verbe « savoir ».

9. Pièces : canons.

10. Qui l’en eût : si quelqu’un l’avait.

2. question de grammaire. Dans l’extrait « un endroit du monde […] où ils n’avaient jamais imaginé qu’il y eût habitation quelconque » : justifiez l’emploi du subjonctif et analysez sa valeur modale.

Conseils

1. Le texte

Faire une lecture expressive

Attention aux spécificités syntaxiques du français du xvie siècle.

Les phrases se déploient souvent sur plusieurs lignes en de longues sentences, sur le modèle des grands orateurs de l’Antiquité : ne perdez pas votre souffle ! L’extrait proposé n’en comporte en tout et pour tout que deux.

Faites sentir dans votre lecture l’accumulation massive et écrasante des « ruses et batelages » des Européens.

Situer le texte, en dégager l’enjeu

Montrez tout d’abord que les peuples amérindiens sont présentés de manière élogieuse, face aux vices moraux des Européens.

Observez comment est montrée la stupeur des indigènes face à ce qui leur était inconnu.

Étudiez la manière dont Montaigne souligne la brutalité belliqueuse des colons européens.

2. La question de grammaire

Identifiez le verbe au subjonctif et montrez qu’il fait partie d’une proposition subordonnée.

Montrez quel sentiment traduit l’utilisation de ce mode dans le cadre de cette phrase.

Corrigé

Présentation

1. L’explication de texte

Introduction

[Présenter le contexte] Dans « Des coches », chapitre publié dans l’édition des Essais de 1588, Montaigne aborde la question de la colonisation européenne du Nouveau Monde, et notamment les conquêtes sanglantes du Mexique et du Pérou par les conquistadores.

[Situer le texte] Dans l’extrait proposé, Montaigne explique comment deux civilisations entrent en contact et révèlent leurs différences.

[En dégager l’enjeu] Cette confrontation permet à Montaigne de dénoncer la fausse supériorité militaire des Européens, et de faire l’éloge de la vertu des Amérindiens.

Explication au fil du texte

L’éloge des Indiens d’Amérique face aux Européens (l. 1-6)

mot-clé

Le stoïcisme est une philosophie antique préconisant la fermeté morale et le détachement des passions pour accéder à la sagesse et au bonheur.

Montaigne prend clairement parti pour les populations amérindiennes, en mettant en valeur leurs nombreuses vertus. Il utilise la locution prépositionnelle « quant à » afin de les énumérer : « hardiesse et courage, […] fermeté, constance, résolution contre les douleurs et la faim et la mort ». Ces principes font des Indiens de véritables philosophes stoïciens.

Pour l’essayiste, les Indiens sont aussi dignes d’admi­ra­tion que les plus grands auteurs de l’Antiquité, dont la redécouverte est essentielle à la culture humaniste de la Renaissance. Les « exemples que je trouverais parmi eux » sont mis sur le même plan que le superlatif des « plus fameux exemples anciens que nous ayons aux mémoires de notre monde ».

Par contraste, la civilisation européenne apparaît très vite comme une puissance uniquement capable de force et de violence, sans aucune sagesse. C’est ce que montre la périphrase « ceux qui les ont subjugués », qui insiste sur la volonté de domination du territoire américain.

La confrontation des peuples amérindiens avec la civilisation européenne, loin d’être un échange entre égaux, repose en réalité sur un leurre. Montaigne utilise le champ lexical de la tromperie : « ruses et batelages », « piper » ; plus loin dans le texte : « sous couleur d’amitié et de bonne foi ». À la vertu des Indiens, digne d’admiration, répond la fausseté malveillante des Européens.

Un peuple pétrifié de surprise (l. 6-13)

Montaigne présente alors à son lecteur ce qui a permis aux Européens de soumettre les Amérindiens à leur pouvoir. L’un des principaux facteurs est celui de la surprise : l’auteur souligne le « juste étonnement » des autochtones, renforcé par l’adverbe « inopinément ».

En outre, cette surprise tient au fait que les conquérants espagnols sont en tout point opposés aux Amérindiens, comme le montre l’énumération de différences : « gens barbus, divers en langage, religion, en forme et en contenance ». Le contraste est à la fois physique et moral.

Les Amérindiens sont donc surpris par ces hommes si différents d’eux, au point que c’est leur conception du monde même qui s’en trouve bouleversée. C’est ce que souligne la proposition relative : « un endroit du monde […] où ils n’avaient jamais imaginé qu’il y eût habitation quelconque ».

à noter

Les chevaux avaient disparu du continent américain depuis des milliers d’années avant que les colons européens n’en rapportent avec eux au cours du xvie siècle.

Montaigne insiste sur la stupeur ressentie par ces peuples. L’expression « des grands monstres inconnus », qui désigne les chevaux des conquistadores, montre qu’il se met dans leur peau, comme s’il pouvait partager la même stupéfaction ; la négation « ceux qui n’avaient […] jamais vu de cheval » renforce ce sentiment d’incompréhension.

Cette surprise est rappelée plus loin dans le texte, où Montaigne met en lumière la fascination des Indiens pour ce qu’ils ne connaissent pas : « la curiosité de voir des choses étrangères ou inconnues ». L’essayiste lui-même ne fait-il pas preuve de la même « curiosité » dans ses Essais ? L’on comprend pourquoi Montaigne se sent si proche de ces peuples lointains.

La violence belliqueuse des Européens (l. 13 à fin)

Montaigne s’emploie alors à décrire la violence guerrière des Européens face aux Amérindiens, décrits comme pacifiques. L’auteur adopte le regard des indigènes pour décrire l’attirail militaire des conquérants : « une peau luisante et dure », c’est-à-dire l’armure ; « une arme tranchante et resplendissante », c’est-à-dire l’épée. Ces périphrases, qui insistent sur la dénaturation monstrueuse des guerriers espagnols, révèlent par contraste la pureté originelle des Indiens d’Amérique.

L’essayiste souligne par ailleurs l’écart flagrant de puissance entre les deux nations : les Amérindiens ne sont pas aussi avancés scientifiquement et techniquement que les Européens. En témoigne la négation répétée : « qui n’avaient ni science ni matière par où […] ils sussent percer notre acier ». De même, l’antithèse entre l’image violente des « foudres et tonnerres de nos pièces et arquebuses » d’une part, et les « arcs, pierres, bâtons et boucliers de bois » d’autre part, souligne la terrible inégalité des deux belligérants dans le maniement des armes.

Les Européens sont montrés sous leur jour le plus belliqueux. La référence hyperbolique antique « capables de troubler César même » les rend supérieurs dans l’art militaire à l’un des plus grands conquérants de l’Antiquité.

L’objectif de Montaigne est bien de démontrer que les Européens ne tiennent leur supériorité qu’à des avancées techniques, mais certainement pas à leurs qualités morales. C’est ce que traduit l’hypothèse débutée plus haut dans le texte au subjonctif (« qu’ils ôtent ») et poursuivie désormais à l’impératif (« comptez, dis-je, aux conquérants cette disparité »). L’issue en est sans appel, au présent de l’indicatif : « vous leur ôtez l’occasion de tant de victoires. »

Conclusion

[Faire le bilan de l’explication] Dans cet extrait, Montaigne cherche donc à prouver, à travers un rappel historique de la confrontation entre l’Ancien et le Nouveau Monde, la supériorité morale des peuples amérindiens sur la civilisation européenne, présentée comme belliqueuse, trompeuse et barbare.

[Mettre l’extrait en perspective] On retrouve une même dénonciation violente du comportement brutal des colons européens dans le roman philosophique de Marmontel intitulé Les Incas : l’écrivain du siècle des Lumières y met en scène les cruautés génocidaires des Espagnols lors de leur conquête du Pérou.

2. La question de grammaire

« un endroit du monde […] où ils n’avaient jamais imaginé qu’il y eût habitation quelconque »

Le verbe en question est « eût », conjugué au subjonctif imparfait.

L’emploi du subjonctif s’explique par le fait que le verbe se trouve dans une proposition subordonnée complétive conjonctive, COD du verbe « avaient imaginé », sous la forme négative, qui exprime un sentiment, une opinion.

Comme le verbe principal « avaient imaginé » est conjugué au passé (plus-que-parfait de l’indicatif), la concordance des temps exige que l’on utilise l’imparfait du subjonctif « eût » pour exprimer une action simultanée.

des points en +

Le subjonctif imparfait n’appartient plus à la langue courante d’aujourd’hui ; en revanche, on le trouve constamment dans le français du xvie siècle.

Le subjonctif traduit ici une valeur de doute voire d’impossibilité : pour les Amérindiens, le fait que des êtres humains aient pu habiter sur une autre terre que la leur est une chose qu’ils n’avaient pas même envisagée.

Des questions pour l’entretien

Lors de l’entretien, vous devrez présenter une autre œuvre que vous avez lue au cours de l’année. L’examinateur introduira l’échange et peut vous poser des questions sous forme de relances. Les questions ci-dessous ont été conçues à titre d’exemples.

1 Sur votre dossier est mentionnée la lecture cursive d’une autre œuvre associée à la littérature d’idées : la version théâtrale de La Controverse de Valladolid de Jean-Claude Carrière. Pouvez-vous expliquer brièvement ce dont il s’agit ?

2 Quelles sont les différentes preuves apportées, qui sont les différents témoins convoqués au cours de cette controverse ? Quelle est leur portée ?

3 Quel verdict est annoncé à la fin de la pièce ? Quelle image de l’Église le dénouement propose-t-il ?