Montesquieu, Lettres persanes

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation
Type : Commentaire littéraire | Année : 2014 | Académie : Nouvelle-Calédonie
Corpus Corpus 1
L’habit fait l’homme

L’habit fait l’homme • Commentaire

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Question de l’homme

30

Nouvelle-Calédonie • Novembre 2014

La question de l’homme • 14 points

Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

  • Faites la « définition » du texte pour trouver les idées directrices.

Lettre fictive (genre) qui décrit (type de texte) les variations de la mode vestimentaire et les « mœurs » des Français (thème), humoristique, satirique (registre), pittoresque, fantaisiste, critique (adjectifs), pour amuser le lecteur et dénoncer les travers des Français (buts).

Pistes de recherche

Première piste : la mise en valeur des « caprices de la mode »

  • Analysez la structure de la lettre et les procédés d’écriture qui donnent l’impression de changements rapides.
  • Étudiez les transformations décrites : quelles sont les marques de ces variations de la mode et leurs conséquences ?
  • Comment Montesquieu rend-il compte de l’extravagance de ces modes ?

Deuxième piste : un texte satirique

La satire combine moquerie et griefs / reproches.

  • Analysez d’où viennent la fantaisie et l’humour de la lettre.
  • Récapitulez les reproches adressés aux Français derrière cette fantaisie.
  • Quelle importance prend le dernier paragraphe par rapport au reste de la lettre ? Appréciez la gravité de la critique implicite.

>Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>La question de l’homme : voir mémento des notions.

Corrigé
Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Au xviiie siècle, l’exotisme et le genre épistolaire sont au goût du jour. Montesquieu obéit à ces deux « modes » dans ses Lettres persanes, roman constitué de lettres où des Persans qui voyagent en Europe échangent leurs impressions. Mais cette fiction plaisante est mise au service de la volonté critique qui anime le siècle des Lumières. [Présentation du texte] Ainsi, dans la lettre 99, Rica écrit de Paris à son ami Rhédi qui séjourne à Venise, pour lui faire le compte rendu étonné des « caprices de la mode » chez les Français. [Annonce des axes] Il en fait une description amusante et fantaisiste qui rend bien compte de la rapidité des variations de la mode, souvent ridicules [I]. Cette fantaisie, à travers le regard de l’étranger ingénu, cache une satire, apparemment innocente mais en réalité très forte, des Français [II].

I. La mise en valeur des « caprices de la mode »

1. La rapidité des variations de la mode

  • La structure du texte en quatre paragraphes juxtaposés qui présentent chacun de multiples exemples sans lien donne une impression de variété et de rapidité, comme si chaque situation ne durait que très peu de temps.
  • Montesquieu multiplie les mots du vocabulaire du « changement » (« changé, changement, changeante »), de la nouveauté (« mode nouvelle ») et de la destruction (« détruire, disparaissent »), parfois dans la même phrase.
  • La métaphore de la « révolution » suggère la brutalité de ces variations ; le rapprochement étonnant établi entre les mères et les filles pour mieux les opposer en accentue la rapidité.
  • Les temps verbaux (passé : « étaient habillés », présent : « ignorent », futur : « le seront ») et les nombreuses précisions temporelles indiquent que les transformations ont lieu dans un laps de temps très réduit : une saison suffit (de « l’été » à « l’hiver ») pour qu’une mode soit oubliée. Puis tout s’accélère : quelques jours suffisent, puis la durée se limite à une journée (« le lendemain »).
  • Le jeu sur les durées plaisamment rapprochées (« six mois », « trente ans »), l’opposition entre « autrefois » et « aujourd’hui », les adverbes comme « tout à coup », qui suggère la soudaineté, « souvent », qui insiste sur la répétition, donnent presque le vertige.

2. Extravagances de la mode, transformations insolites et étonnantes

  • La mode ôte aux gens leur identité et les rend méconnaissables, comme en témoigne le vocabulaire de l’étrange (« méconnaît, étranger, fantaisies »). Elle modifie les âges en un temps record : d’une jeune fille elle fait une vieille femme, au point de la rendre « antique » en « six mois ». Elle modifie les nationalités et les cultures : d’une Française policée, elle fait une « Américaine » (alors synonyme d’indigène non civilisée, que l’on représentait comme « peinte »). D’une femme vivante, elle fait un tableau (« peinte », peinture »). Elle détruit les liens familiaux les plus naturels : le « fils » ne reconnaît pas sa « mère ».
  • Elle transforme aussi le corps et la silhouette. Montesquieu juxtapose de brefs croquis qui se succèdent rapidement, rendus encore plus frappants par un jeu insolite sur les proportions et des précisions presque géométriques : « visage au milieu d’elle-même » (à cause de la « hauteur » des « coiffures »), pieds à la même « place » (à cause de la hauteur des « talons »), formes qui « montent » et « descend[ent ] ». Plus de « taille », plus de « dents » (« il n’en est pas question »). La mode entraîne des modifications morphologiques profondes d’une génération à l’autre (« filles » / « mères »). Sont-ce encore des femmes ou des mutantes ?

3. Tyrannie de la mode qui bouleverse la vie

  • La mode exerce aussi une véritable tyrannie sur le mode de vie. Outre les répercussions sur la famille, elle bouleverse l’environnement : l’écho entre les verbes « montent » / « descendent » (pour les coiffures) et « hausser », « baisser », « élargir » pour les « portes » souligne cette tyrannie sur l’architecture, « art » ancestral qui implique d’ordinaire harmonie, solidité et stabilité.
  • Les verbes, très forts : « ont été […] obligés », « exigeaient » et la métaphore « ont été asservies », assimilent la mode à un tyran dont les « caprices » régentent tout un monde et bouleversent la culture.

[Transition] Cette dernière métaphore invite à voir sous l’apparente légèreté de la lettre une critique bien plus grave qu’une simple moquerie amusée.

II. Un texte satirique

1. Humour et fantaisie pour des griefs apparemment anodins

Info

La satire est une œuvre polémique : elle critique une époque, des mœurs, un caractère, une institution, une profession… par le ridicule et la moquerie.

  • Au premier abord, le texte fait sourire : les caricatures (de la femme vieillie prématurément, « peinte », des silhouettes des dames tenues « en l’air » comme des oiseaux bizarres, ou devenues monstrueuses), les exagérations absurdes, la saynète insolite que fait imaginer le jeu sur le sens de « mouches » (éléments de maquillage à l’époque et insectes), sont pleines d’humour et de fantaisie.
  • La naïveté de Rica, peu habitué à ces bizarreries, et son expression ingénue qui l’amène à utiliser des mots impropres (comme « peintes », « révolution », « piédestal », « tenait en l’air ») ajoutent à la fantaisie de la lettre. Il exprime à plusieurs reprises son étonnement par des expressions comme « étonnants », « on ne saurait croire » ou « qui pourrait le croire ? » Mais ce procédé de l’œil neuf est au service de la critique.
  • La plus grande partie de la lettre formule des griefs somme toute assez anodins contre les Français. Rica leur reproche leur propension à la dépense pour des futilités (« combien il en coûte ») et, au passage, la soumission des « mari[s] » aux caprices de leur « femme », puis leur manque de mesure et de raison (à travers des adjectifs hyperboliques comme « immense », « [une quantité] prodigieuse »), enfin leur obéissance aveugle à la mode qui exclut toute originalité.

[Transition] Mais le dernier paragraphe, assez inattendu, aggrave la critique.

2. Une critique plus grave… L’invitation à relire la lettre pour la réinterpréter

  • Le dernier paragraphe repose sur le procédé de la comparaison (« Il en est des… comme des… »), qui assimile les « mœurs » à la mode. La comparaison est soutenue par des échos entre le vocabulaire et la syntaxe du paragraphe et tout le reste de la lettre : l’idée de changement est rendue par les expressions « changent », « rendre [grave] », « imprime… à » et la métaphore du « moule qui donne la forme », expressions qui rappellent « tout serait changé » et « changement » ; Rica procède avec la même juxtaposition sans lien des phrases qui se succèdent en cascade.
  • Il opère ainsi un élargissement de ses « cibles » et le lecteur est alors invité à interpréter ce paragraphe à la lumière de ce que Rica a expliqué sur la mode, à l’appliquer à tous les domaines, notamment politique et social, comme l’indiquent la mention des charges au sein de l’État (« roi », « monarque », « Prince », « souverain »), le mot « nation » et l’élargissement spatial (« Cour », « Ville », « provinces »). La succession hiérarchique en decrescendo et le rebondissement d’un palier à l’autre par un jeu de répétition (« Cour/Cour ; Ville/Ville, provinces ») donnent l’impression d’un élan qu’on ne peut arrêter.
  • Quels sont alors les griefs ? Le paragraphe, par sa structure même, souligne la passivité et la soumission avec lesquelles les Français obéissent au pouvoir sans aucun esprit critique et la facilité du « roi » à s’imposer. La dernière phrase sonne comme une conclusion-résumé péremptoire qui souligne le pouvoir exorbitant du « souverain » et le déséquilibre entre lui (désigné par sa charge) et « tous les autres » (au pluriel), rejetés dans l’anonymat collectif.
  • Au passage, Montesquieu accuse implicitement le monarque de futilité : l’irréel du présent « pourrait même / s’il l’avait entrepris » montre que, si la « nation » n’est pas « grave » (c’est-à-dire sérieuse, raisonnable), c’est par le caprice du roi qui n’a pas « entrepris » (c’est-à-dire voulu) la rendre telle. Implicitement encore, « le caractère de son esprit » est marqué par cette même futilité.
  • Passivité des uns, manque de sérieux et de courage, tyrannie de l’autre : personne n’est épargné dans cette satire féroce sous des allures de fantaisie.

Conclusion

[Synthèse] Montesquieu, par le procédé de « l’œil neuf » faussement naïf, allie fantaisie, humour de la caricature et dénonciation sévère des Français : la satire dépasse le simple phénomène de la mode pour s’appliquer aux domaines politique et social et s’en prendre au roi lui-même. [Élargissement] Ce procédé efficace d’argumentation indirecte inspirera d’autres philosophes des Lumières, tels que Voltaire dans ses contes philosophiques L’Ingénu ou Les Voyages de Scarmentado.