Montesquieu, Lettres Persanes, lettre 74

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re Générale | Thème(s) : Montesquieu, Lettres persanes – Le regard éloigné
Type : Sujet d'oral | Année : 2019 | Académie : Inédit

Montesquieu, Lettres persanes

ÉPREUVE ORALE

38

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Sujet d’oral • Explication & entretien

Montesquieu, Lettres persanes, lettre 74

20 minutes

20 points

1. Lisez le texte à voix haute.

Puis proposez-en une explication.

DOCUMENT

Rica à Usbek
à ***.

Il y a quelques jours qu’un homme de ma connaissance me dit : Je vous ai promis de vous produire dans les bonnes maisons de Paris ; je vous mène à présent chez un grand seigneur qui est un des hommes du royaume qui représentent le mieux.

Que cela veut-il dire, monsieur ? est-ce qu’il est plus poli, plus affable qu’un autre ? Ce n’est pas cela, me dit-il. Ah ! J’entends ; il fait sentir à tous les instants la supériorité qu’il a sur tous ceux qui l’approchent ; si cela est, je n’ai faire d’y aller ; je prends déjà condamnation, et je la lui passe tout entière.

Il fallut pourtant marcher ; et je vis un petit homme si fier, il prit une prise de tabac avec tant de hauteur, il se moucha si impitoyablement, il cracha avec tant de flegme, il caressa ses chiens d’une manière si offensante pour les hommes, que je ne pouvais me laisser de l’admirer. Ah ! bon Dieu ! dis-je en moi-même, si lorsque j’étais à la cour de Perse, je représentais ainsi, je représentais un grand sot ! Il aurait fallu, Usbek, que nous eussions eu un bien mauvais naturel pour aller faire cent petites insultes à des gens qui venaient tous les jours chez nous nous témoigner leur bienveillance ; ils savaient bien que nous étions au-dessus d’eux ; et s’ils l’avaient ignoré, nos bienfaits le leur auraient appris chaque jour. N’ayant rien à faire pour nous faire respecter, nous faisions tout pour nous rendre aimables : nous nous communiquions aux plus petits ; au milieu des grandeurs, qui endurcissent toujours, ils nous trouvaient sensibles ; ils ne voyaient que notre cœur au-dessus d’eux ; nous descendions jusqu’à leurs besoins. Mais lorsqu’il fallait soutenir la majesté du prince dans les cérémonies publiques ; lorsqu’il fallait faire respecter la nation aux étrangers ; lorsque enfin, dans les occasions périlleuses, il fallait animer les soldats, nous remontions cent fois plus haut que nous n’étions descendus ; nous ramenions la fierté sur notre visage ; et l’on trouvait quelquefois que nous représentions assez bien.

De Paris, le 10 de la lune de Saphar, 1715.

Montesquieu, Lettres persanes, lettre 74, 1721.

2. question de grammaire.

Dans la phrase (« et je vis… admirer », l. 10 à 14) délimitez les propositions, puis analysez leur nature et fonction.

Conseils

1. Le texte

Faire une lecture expressive

Lisez de façon expressive le dialogue (l. 1 à 9) en différenciant les interlocuteurs, rendez compte de l’émotion du Persan lorsqu’il retranscrit ses pensées (l. 14-15) et de son exaltation dans l’envolée de la longue phrase qui clôt la lettre (l. 25-30).

Situer le texte, en dégager l’enjeu

Présentez Lettres Persanes : genre, structure (échange épistolaire entre des Persans voyageant en Europe et des amis restés en Perse), registres, visée et cibles. Précisez l’identité et la situation des deux correspondants de cette lettre.

Analysez la structure de la lettre, identifiez les cibles et les critiques de la satire et montrez comment, sur le mode plaisant, elle associe un blâme et un éloge.

2. La question de grammaire

Comptez le nombre de verbes conjugués ; déduisez-en le nombre de propositions. Délimitez-les. Repérez la proposition subordonnée ; déduisez-en la principale.

Repérez le(s) mot(s) subordonnant(s) et précisez le rapport logique qu’exprime(nt) la (ou les) subordonnée(s) et déduisez-en sa (leur) fonction précise.

Corrigé

Présentation

1. L’explication de texte

Introduction

[Présenter le contexte] Le siècle des Lumières est marqué par un mouvement de critique et de contestation. Pour mettre leurs idées à la portée d’un large public, les écrivains donnent un tour plaisant à leurs œuvres. Montesquieu, dans Lettres persanes, ouvrage constitué de lettres fictives échangées entre des Persans en voyage en Europe et des amis restés en Perse, sur un fond d’intrigue amoureuse, satisfait au goût de ses contemporains pour le roman épistolaire et pour l’exotisme.

[Situer le texte] Dans la lettre 74, Rica écrit à son ami Usbek qui se trouve dans un autre pays d’Europe pour lui faire part de ses impressions sur la société française, notamment sur un « grand seigneur » à qui on l’a présenté et dont il fait le portrait.

[En dégager l’enjeu] Rica, dans cette lettre menée comme une petite comédie, amuse le lecteur, mais, derrière cette fantaisie et à travers le procédé du regard étranger, Montesquieu fait une satire féroce des « grands », puis propose un idéal social qui porte les valeurs de son siècle.

Explication au fil du texte

Une « scène d’exposition » (l. 1-9)

La construction de la lettre allie vivacité et rigueur pour « plaire et instruire » : elle est fondée sur le verbe « représenter » (« Mener un train de vie élevé, révélateur de son statut social, de sa position ou de l’idée que l’on veut en donner ») : il ouvre, ferme et la scande la lettre. Elle progresse selon trois mouvements : une introduction théâtralisée, suivie d’un double portrait en opposition.

Dans les deux premiers paragraphes, Rica le Persan montre son enthousiasme et sa fantaisie. Il compose une vraie petite scène de théâtre : après une mise en place des circonstances temporelles, il rapporte au style direct son dialogue avec un interlocuteur non nommé (« un homme de ma connaissance »), mais on sait que c’est un « monsieur ». La conversation est enlevée (répliques courtes), dans le ton d’un caractère de La Bruyère.

Cette « scène d’exposition » présente deux personnages secondaires : le « monsieur », un grand (il a accès aux « bonnes maisons »), sensible surtout aux apparences (« représente[r] le mieux » = faire de l’effet) qui se targue de servir d’initiateur à Rica (« je vous mène »). Le dialogue révèle un Rica curieux (nombreuses questions l. 5-6) et aux jugements entiers (« je prends déjà condamnation… tout entière »).

Rica retarde l’apparition du personnage principal tout en donnant des indices : c’est « un grand seigneur » « qui représente le mieux ». Après avoir formulé une question (l. 5), puis une hypothèse naïve (pour lui, bien « représenter » signifie avoir des qualités morales : être « poli » et « affable »), après avoir été détrompé par son interlocuteur, Rica, sans le connaître encore, dessine un portrait en creux peu plaisant du « grand seigneur », ni « poli », ni « affable », hautain (« il fait sentir… [sa] supériorité » sur autrui)… Voilà qui justifie la dérobade de Rica (« Je n’ai que faire d’y aller », « je prends condamnation » ou « il fallut »). Le lecteur, intrigué par ce personnage bien considéré alors qu’il n’a aucune qualité, est impatient de le voir surgir.

Le portrait caricatural d’un aristocrate (l. 10-17)

Dans la suite de la lettre, le jeune Rica raconte avec vivacité sa rencontre avec le « grand seigneur » dans une succession rapide de petites scènes : la précision des gestes et attitudes – parfois saisis en gros plan (« se moucha ») – compose par touches le portrait très visuel, sonorisé (« moucha, cracha »), caricatural d’un « type » de comédie.

La caricature se construit à travers les adverbes intensifs « si » (3 fois), « tant » (qui créent l’hyperbole), les chiffres (« cent… insultes »), l’abondance de termes péjoratifs (« fier », « hauteur », « impitoyablement », « offensante »…) et le rythme des phrases juxtaposées en cascade (l. 10-13) qui crée un effet d’amplification.

À travers ce portrait dressé par un témoin au regard apparemment objectif et (faussement) naïf, Montesquieu dévoile les travers de la haute société française qui passent inaperçus par la force de l’habitude. Les griefs sont nombreux : ses attitudes peu ragoûtantes marquent son ostentation, sa vulgarité et sa grossièreté (« prise de tabac, se moucha, cracha ») ; sa morgue et son mépris (« fier, hauteur, offensante » rappellent « il fait sentir sa supériorité », l. 7) sont soulignés par la malicieuse proximité des mots « chiens » et « hommes » : il traite les hommes comme des « chiens » (ou pire) ; il souligne son manque de reconnaissance (« insultes »). C’est un personnage paradoxal : il est « petit » et agit avec « hauteur » (jeu sur le propre et le figuré de « petit »). L’expression « mauvais naturel » résume tous ses travers.

Montesquieu recourt à l’ironie : si ce seigneur mérite d’être qualifié de « grand », c’est par sa sottise (jeu sur la nature du mot « grand » dans « grand sot »). La subordonnée consécutive « que je ne pouvais me laisser de l’admirer » qui clôt le portrait, annoncée par les adverbes « si » et « tant », est à l’opposé de toute logique et de ce que le lecteur attendait, à moins que l’on donne à « admirer » son premier de « s’étonner de » et non de « s’enthousiasmer pour » !

La Perse, idéal qui doit servir de modèle (l. 18-30)

Une réflexion intime rapportée avec vivacité au style direct (exclamation « Ah ! bon Dieu ! », apostrophe à « Usbek ») montre un Rica qui s’enfièvre. Cela assure la transition vers le deuxième volet du diptyque : après le blâme (« condamnation », l. 8) de cet anti-modèle qui sert de repoussoir, Rica dresse en contraste le portrait élogieux du « grand » dans son pays, se présentant, lui et son ami (« nous »), comme des modèles.

Les échos entre les termes péjoratifs du portrait précédent (« grand sot, mauvais naturel ») et ceux, emphatiques, de l’aristocratie persane (« bienfaits, aimables, sensibles »…) soulignent la rigueur de la démonstration qui procède par comparaison et opposition, tout comme les structures internes des phrases : lien cause-conséquence (« N’ayant rien…, nous faisions… ») ou d’opposition (« au milieu des grandeurs. Mais lorsqu’il fallait… »).

mot clé

Une utopie est un récit qui présente les mœurs et l’organisation politique et sociale d’un monde imaginaire idéal et met en évidence les travers de nos sociétés.

L’autoportrait sous forme de « leçon » indirecte fonctionne comme une utopie : elle porte les valeurs et les idées du siècle des Lumières. Ce sont les valeurs sociales (vocabulaire des rapports sociaux : « au-dessus d’eux » (2 fois), « aux plus petits », « grandeur », « descendions », « remontions… plus haut ») : le respect (« respecter »), valeur traditionnelle dans la société de l’époque (annoncé par « poli » et « affable », l. 5). Ce sont aussi des valeurs humaines : la générosité (« bienveillance », « bienfaits » pour « les plus petits »), l’amabilité sans morgue (« aimables »), la sensibilité (vocabulaire affectif : « sensibles, cœur »). Ce sont enfin des valeurs citoyennes et politiques : le respect du pouvoir (« la majesté du Prince ») et du pays (« respecter la nation ») et le dévouement courageux à la patrie en danger (« occasions périlleuses ») ; enfin une « fierté » bien placée qui renvoie au sens de l’honneur (à opposer à la fierté mal placée du début, « fier », l. 10). Ces vertus composent un idéal démocratique collectif (« nous ») de vertu et de raison.

Mais Montesquieu agrémente cette leçon de pittoresque et de couleur locale : les noms exotiques (Rica, Usbek), la datation de la lettre (mi-persane « la lune de Saphar », mi-européenne « 1715 », clin d’œil au lecteur), la mention de la « cour de Perse », de la « majesté du Prince » et l’allusion à l’apparat des « cérémonies publiques » mettent l’imagination du lecteur à contribution. Le lecteur s’amuse du tempérament enthousiaste de Rica que traduit l’envolée lyrique de la « période » finale (« lorsque…, lorsque…, lorsqu’ », groupe ternaire anaphorique et antithèse hyperbolique : « remontions cent fois plus haut » vs « n’étions descendus »).

Conclusion

[Faire le bilan de l’explication] Montesquieu se profile derrière Rica et, par le procédé de « l’œil neuf », allie fantaisie, dénonciation sévère d’un groupe social alors influent et peinture d’un monde idéal conforme aux valeurs des Lumières.

[Mettre l’extrait en perspective] Ce procédé connaîtra un grand succès (contes philosophiques de Voltaire, Supplément au voyage de Bougainville de Diderot).

2. La question de grammaire

des points en +

Interprétez cette syntaxe : l’auteur retarde la conséquence de ce comportement étrange, à l’opposé de ce que le lecteur attend (« que je le méprisais ») pour créer la surprise et l’ironie.

La phrase comporte 6 verbes conjugués, donc 6 propositions. L’une d’elles est une proposition subordonnée : que je ne pouvais… admirer. Les 5 autres propositions sont des principales ; la subordonnée, annoncée par les adverbes « si », « tant », exprime la conséquence. C’est une subordonnée circonstancielle, complément circonstanciel de conséquence des verbes « vis, prit, moucha, cracha, caressa ».

Des questions pour l’entretien

Lors de l’entretien, vous devrez présenter une autre œuvre lue au cours de l’année. L’examinateur introduira l’échange et peut vous poser des questions sous forme de relances. Les questions ci-dessous ont été conçues à titre d’exemples.

1 Sur votre dossier est mentionnée la lecture cursive d’une autre œuvre qui relève de la littérature d’idées : Candide de Voltaire. Présentez-la brièvement.

2 Quels thèmes Voltaire aborde-t-il ? Quels passages vous paraissent les plus audacieux, les plus fantaisistes ?

3 Quel intérêt présente la forme du conte pour l’argumentation de Voltaire ?