Montherlant, La Reine morte, acte 1, tableau 1, scène 3

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation - Le commentaire littéraire
Type : Commentaire littéraire | Année : 2010 | Académie : Polynésie

Vous ferez le commentaire du texte de Montherlant en vous aidant du parcours de lecture suivant :
 a) Vous montrerez comme s'exprime le mépris du roi à l'égard de son fils.
 b) Ce dialogue permet-il un véritable échange entre le roi et son fils ?

Se reporter au document C du corpus.
 

     LES CLÉS DU SUJET  

Trouver les idées directrices

  • Appuyez-vous sur les pistes données. Analysez-en précisément les termes.

  • Faites aussi la « définition » du texte (voir guide méthodologique).

  • De cette « définition » vous pouvez tirer des pistes de recherche (autant que possible sous forme de questions).

Scène de théâtre (genre), dans lequel un roi exprime à son fils son mépris (thème), pathétique (registre), tendue, poignante (adjectifs) afin de rendre compte du conflit des générations et de peindre les rapports père-fils (buts).

Pistes de recherche

Première piste : le mépris d'un père pour son fils

  • Identifiez et caractérisez d'abord l'attitude de Ferrante à l'égard de son fils et les sentiments qu'il exprime.

  • L'adverbe interrogatif « comment ? » signifie « par quels moyens ? ».

  • Vous devez analyser la façon de parler de Ferrante : la structure et la progression de son intervention ; les mots qu'il utilise ; les procédés de style (images, c'est-à-dire comparaisons et métaphores) ; les modes verbaux ; les structures de phrases…

Deuxième piste : l'incommunicabilité entre père et fils : un dialogue qui ne fonctionne pas

  • On vous demande si le dialogue fonctionne, s'ils se comprennent, ou si la scène révèle l'incommunicabilité entre eux.

  • Pour cela, comparez la longueur respective des répliques.

  • Comparez les deux personnages et identifiez ce qui les oppose : leur ton ; leur personnalité ; leur façon de parler…

  • Pensez que la scène est destinée à être jouée : repérez d'éventuelles indications scéniques à l'intérieur des répliques (didascalies internes) qui éclaireraient les réactions des personnages.

  • Comparez le début et la fin de la scène : la situation a-t-elle évolué ?

Réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

Le théâtre : voir lexique des notions.

Corrigé

Nous vous proposons un plan très détaillé à partir duquel vous pouvez rédiger quelques parties du devoir.

Introduction

Amorce : l'action des pièces de théâtre repose le plus souvent sur un conflit ; l'opposition entre adultes et jeunes gens, source efficace de tension dramatique. C'est le schéma de la comédie traditionnelle (Molière : les parents s'opposent aux amours de leurs enfants). Mais ce peut être aussi le nœud d'une tragédie.

Le texte : ici, une des scènes d'ouverture – dans le premier tableau de l'acte I, donc encore dans l'exposition – de La Reine morte, œuvre dramatique de Montherlant écrite en 1942. L'Infante de Navarre invitée au Portugal pour y conclure un mariage d'État avec Pedro, le fils du roi Ferrante, vient de faire part de son humiliation au roi : Pedro l'a rejetée. Le roi appelle son fils pour une explication qui dépasse ce simple événement.

Annonce du plan : l'entretien révèle 1. le désamour et le mépris du père pour son fils ; 2. les relations difficiles entre Pedro et son père, l'incompréhension mutuelle, qui ne laisse pas la place à un véritable échange.

I. Lassitude, désamour et mépris d'un père pour son fils

Dans cette confrontation avec son fils, Ferrante dévoile ses sentiments envers Pedro et son jugement sur lui : lassitude, désamour et mépris.

1. Une structure de la scène, notamment de la tirade de Ferrante, révélatrice

  • Une structure chronologique : « Bébé », « de cinq à treize ans », « à quatorze ans », « vous avez aujourd'hui vingt-six ans »  elle marque clairement l'évolution des rapports du roi avec son fils.

  • Mais aussi une structure cyclique : « Il y a tout juste treize ans que je suis las de vous » au début ; « Il y a treize ans que je n'ai rien à vous dire » à la fin  bébé ou à vingt-six ans : indifférence du roi, mais dans la petite enfance, pas encore de désillusion ; ce n'est qu'à vingt-six ans que le mépris apparaît.

  • Structure antinomique (par contraste), dont le point de basculement est « treize ans » (cité trois fois), apogée (le point culminant) de l'affection du roi, parallèle à l'épanouissement du fils.

2. Un lexique en contraste pour mettre en relief le mépris et le désamour

À cette structure correspondent deux lexiques en opposition qui mettent en relief le mépris présent du roi.

  • Avant : période positive, avec termes mélioratifs : « enfant » (l. 22) :

    • du point de vue des sentiments : avant même la naissance de Pedro, l'espoir de la paternité magnifié : « me faisait vibrer », « quelque chose d'immense » ; avant ses treize ans : « tendrement aimé », « seul » ; marques de sollicitude : « jaloux » (deux fois), « recherché »,  tendresse et amour d'autant plus forts que le roi insiste sur sa solitude à l'époque : « la Reine […] était morte », séparation d'avec le fils aîné ;

    • du point de vue du jugement : « grande gloire » ; accumulation : « grâce, gentillesse, finesse, intelligence » ; « merveilleux ».

  • Après : période négative, avec termes péjoratifs : « homme » (l. 15) :

    • du point de vue des sentiments : « las » (répétition oratoire), « débarrassât », « fuir »  désaffection ;

    • du point de vue du jugement : « médiocre », « grossier » ; « médiocrité » (l. 47) ; « vide » (l. 57), « misérables » (l. 63) ; « propos monstrueux » (l. 1) (comportement de Pedro le plus récent).

3. Des métaphores blessantes et destructrices

  • Deux métaphores au centre de la tirade de Ferrante : l'une solaire ; l'autre empruntée au domaine animal

    • Mais elles sont utilisées a contrario : ce qui est original dans ces métaphores, c'est qu'au lieu de rapprocher le comparant (soleil / papillon) et le comparé (Pedro / l'homme), elle les sépare, marque leur différence et les oppose (traitement original de la métaphore).

      La métaphore solaire :

      • importance des tournures « seulement » et « tandis que », qui marquent l'opposition entre le retour du cycle solaire et la fin du génie de l'enfance ;

      • phrase très bien cadencée en trois temps : « c'était…/ seulement…/ tandis que… ».

        La métaphore animale :

      • construite en chiasme : « ver / papillon / papillon / ver », ce qui met en relief le terme péjoratif « ver » ;

      • symétrie, mais opposition entre l'évolution animale et humaine.

  • Une métaphore filée essentielle dans la scène traduit le mépris moral de Ferrante pour Pedro : « respirer à la hauteur où je respire »

    • Mélange de notion physique (« respirer ») et de notion spatiale (« hauteur »).

    • Elle est reprise (donc filée) dans sa dernière réplique, mais par opposition avec le mot « hauteur » : « Vous êtes petit, et rapetissez tout à votre mesure ».

    • Elle synthétise tous les reproches et raisons du mépris de Ferrante envers Pedro.

    • Elle est à interpréter sur un plan moral et politique : le roi reproche à Pedro son manque d'ambition, de valeurs morales et politiques.

  • Une métaphore qui marque le mépris intellectuel : « comme à travers un fantôme »

    • Un vocabulaire qui a rapport avec le néant et l'impalpable : « passer à travers », « fantôme », « s'évanouir », « je ne sais quel monde ».

    • Gravité du reproche : réduit Pedro à néant, lui enlève son statut d'être humain qui peut « comprendre ».

    • Au reproche et au mépris moral s'ajoute le mépris intellectuel. Cf. vocabulaire de l'intelligence : « pas me comprendre », « (abaisser) le motif » (compréhension des raisons), « croire que » (ce qui suggère l'erreur).

  • Une métaphore qui réduit Pedro à néant : « Vous êtes vide de tout, et d'abord de vous-même »

    • Structure incisive, rythmée et solennelle de cette phrase – un alexandrin très bien balancé – : mots courts et nets, comme immuable.

    • Enlève toute substance à Pedro : dans ses rapports à autrui, mais aussi dans ses rapports avec lui-même, son être profond.

II. Les relations difficiles entre Ferrante et son fils : faux dialogue, incompréhension et incommunicabilité. Une scène pathétique

En fait, il s'agit d'un faux dialogue qui révèle l'impossibilité pour les deux hommes de communiquer, qui ne fonctionne pas et qui est mené par Ferrante.

1. Ferrante, le maître du dialogue

  • C'est Ferrante qui mène l'entretien :

    • déséquilibre des interventions ;

    • il coupe la parole à son fils (l. 28) ;

    • Ferrante « annexe » les répliques de son fils et les prend à son compte : « Mon père », repris en écho pour lui « voler » sa réplique.

  • Ferrante : l'autorité face à la soumission

    Ferrante a le langage de l'autorité :

      • les impératifs (« Écoutez-moi ») ;

      • la sécheresse et le rythme lapidaire de certaines des phrases, rythme saccadé créé par la multiplication des monosyllabes ;

      • l'utilisation de la parataxe (absence de liens logiques) qui donne de la dureté aux phrases et un ton abrupt ; refus de l'explication.

        Autorité renforcée à la représentation, marquée par le jeu de scène : impossibilité pour Pedro de regarder son père (didascalie interne : « regardez-moi donc »).

  • Une mise en accusation : juge contre victime

    « Vous » omniprésent et accusateur dans les répliques de Ferrante : Pedro est devant un tribunal, accusé à qui on ne laisse pas la parole.

  • L'annihilation de l'autre

    Pedro transformé en étranger, comme absent : utilisation de la 3e personne du singulier au lieu du pronom de la présence (2e personne) : « il me faut perdre mon enfant ; […] de lui » (l. 21-22) ; « avoir un fils » (l. 29-30).

2. Une constante opposition : un être de l'affectivité face à un être de dureté

  • Pedro, un fils sentimental…

    Seul Pedro évolue dans le monde des sentiments assumés et avoués :

      • il apostrophe Ferrante par son lien de parenté et un adjectif possessif qui tentent le rapprochement : « Mon père… » (l. 27) ;

      • il rappelle, sur le ton du regret et de la nostalgie, l'appellation officielle que lui donne son père et qu'il aimerait voir concrétisée : « mon bien-aimé fils » (l. 52) ; le dire même si c'est pour le regretter, c'est le faire exister un temps par les mots ;

      • vocabulaire des sentiments assumés : « la peine que vous me faites » ; « Vous savez bien que je vous aime » ; « de ce que j'aime ».

      Des reproches formulés sur le ton de l'élégie et de l'émotion.

      Pedro lui aussi formule des reproches à son père (« jamais […] vous ne vous êtes intéressé à ce qui m'intéresse »), mais :

      • il s'agit plutôt d'une recherche des raisons de leur incompréhension (cf. les connecteurs logiques : « Mais » (l. 34), « Car » (l. 41), « Et » (l. 50) ;

      • il ne met pas fondamentalement en cause la personne de son père ; il lui accorde « intérêt, gravité, bonté » (groupe ternaire, témoin de son émotion) et constate seulement une erreur de
         chronologie », de sens de l'éducation : « Vous me parliez […] à l'âge où je ne pouvais pas vous comprendre. Et à l'âge où je l'aurais pu […] » (l. 49-50) ;

      • ils sont formulés sur un ton mesuré et élégiaque ;

      • mais il a retenu un souvenir qui l'a marqué : nostalgie de « Si, une fois… » repris par « Oui, une fois seulement… » ; les paroles de son père sont restées ancrées dans sa mémoire.

    Un être soumis et respectueux :

    • jeu du regard ;

    • demande de pardon (dernière phrase) : demander pardon, c'est reconnaître qu'on a commis une faute.

  • … écrasé par un père en tous points opposé à lui

    Tout l'oppose à son fils :

    • les négations pour contredire ce que dit son fils : « Ce n'est pas tout à fait cela » (= ce n'est pas du tout cela ») ; « vous ne pouviez pas comprendre » ;

    • le refus du vocabulaire de l'affectivité : Ferrante entre directement dans le vif du sujet et se place au niveau des faits (pas de formule d'affection attendue au début d'un entretien père-fils, comme « Mon fils » ou « Pedro ») ; « ce qu'il y a en vous qui ne m'aime pas » ;

    • il a, comme Pedro, gardé en mémoire des paroles, mais ce sont les siennes, ses propres réflexions et non pas celles de son fils (« À cause des affaires de l'État… »)  aucun égard pour l'autre.

  • La discussion n'a pas progressé et est revenue à son point de départ, sinon que Pedro a fait amende honorable.

Conclusion

Scène tendue et dramatique :

  • révèle un roi exigeant, violent, cynique, égoïste, blessé par sa désillusion ;

  • révèle la nature des relations entre le roi et son fils.

  • Elle a aussi son rôle dans l'action de la pièce : cet entretien va faire éclater une crise latente entre le roi et son fils et installe le nœud dramatique. La question est posée : Ferrante saura-t-il respecter le bonheur de son fils ? Pedro saura-t-il résister à ce père qui l'écrase et lui préfère l'Infante (impatiente et fougueuse, presque virile, le fils que Ferrante aurait aimé avoir) ?