Musset, « Le mie prigioni », Poésies nouvelles

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens - Le commentaire littéraire
Type : Commentaire littéraire | Année : 2012 | Académie : Inédit

Poètes en prison

 Commentaire

 Vous ferez le commentaire du poème de Musset en vous aidant du parcours de lecture suivant.
 a) Montrez que ce poème ressemble au journal intime d'un prisonnier qui exprime son mal-être.
 b) Montrez comment Musset se sert des pouvoirs de la poésie pour transfigurer la réalité.

Se reporter au document A du corpus.
 

     LES CLÉS DU SUJET  

Trouver les idées directrices

  • Appuyez-vous sur le parcours de lecture indiqué dans le sujet, dont vous analyserez précisément les termes.

  • Faites aussi la « définition » du texte, pour en tirer des pistes de recherche.

Poème en vers réguliers (genre) romantique (mouvement) qui ressemble à un journal intime (genre approché), qui décrit (type de texte : descriptif) la vie en prison (thème), un peu pathétique, lyrique (registres), pittoresque (adjectif), pour donner une idée de la vie carcérale et apaiser le mal de l'auteur, et mettre en valeur les pouvoirs de la poésie (buts).

 

Pistes de recherche

Première piste : le journal d'un prisonnier

  • Termes essentiels : « journal » et « prisonnier » d'une part, « intime » et « mal-être » d'autre part.

  • Montrez que le poème est une chronique précise du quotidien carcéral et rend compte de la réalité de la prison (lieux, occupations, temps...).

  • Analysez la nature des sentiments du poète et leur expression, puis étudiez d'où vient le lyrisme du texte.

Deuxième piste : la transfiguration poétique

  • La deuxième piste invite à dépasser le sens littéral et à analyser comment la poésie soulage le mal-être, comment le poète transforme la réalité et retrouve son identité à travers la poésie.

  • Cela vous amène à une réflexion plus profonde sur la conception de la poésie que révèle le poème.

Attention ! La première piste vous amène à une partie très longue par rapport à la deuxième piste. Pour le bon équilibre du devoir, scindez la réponse à la première partie du parcours de lecture en deux axes : vous obtiendrez alors trois parties équilibrées.

Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

La poésie : voir lexique des notions.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications en italique servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.
 

Introduction

Les poètes incarcérés tirent profit du pouvoir de la poésie pour exprimer et « soigner [leur] mal » (Verlaine, « Mes prisons »), mais aussi pour s'évader, transfigurer la réalité et rendre leurs conditions de détention plus supportables. Musset, poète romantique et révolté, refuse le service de la Garde nationale à trois reprises. Incarcéré pour la deuxième fois, il rend compte, dans « Le mie prigioni » (« Mes prisons », en italien), de ses conditions de vie, de sa « tristesse » et de son mal-être en prison. Mais, au fil du poème, l'état d'âme et la prison elle-même se transfigurent : le poète les a apprivoisés, les a faits siens (« mie »).

I. Le journal d'un prisonnier

1. La réalité carcérale

  • Un lieu bien réel. Les bâtiments carcéraux sont très présents, à travers le vocabulaire de la « prison » (v. 2) : « porte », « cachot », « fenêtre », « muraille », « toit » (2 fois), « mur nu », « cachots ». Les lieux sont décrits comme si on y entrait, suivant un mouvement d'enfermement, puis d'élargissement, puis de ré-enfermement, rendu par le choix du vers : un octosyllabe, suivi d'un vers de quatre pieds. Musset semble avoir coupé son alexandrin, comme s'il n'avait pas assez de place.

  • Les occupations carcérales. La passivité est rendue par le verbe d'état « je suis », par « on aperçoit » (et non un actif « regarder »). « Bouder à la fenêtre » traduit un état d'âme plus qu'une occupation. La seule activité contre l'ennui est nocive (« en fumant »). Puis le poète n'est plus qu'un simple observateur.

2. Le temps qui s'écoule et qui dure

  • Les fréquentes notations de temps. Le poème couvre plusieurs jours (« depuis une semaine ») et retrace l'écoulement d'une journée (« de grand matin » ; du « matin » au « réseau d'or », image qui connote le coucher du soleil ou de l'année [« automne »]).

    L'impression de lenteur et de douceur est créée par le vers 16 et sa rime intérieure sourde en ou, ses sonorités dentales t et d, et c (= ss) m, et par le présent et les verbes d'état (« je suis ») ou le verbe « commence à » (v. 15)

  • Le vocabulaire du temps. L'expression « séjour tranquille » et l'adjectif « long », utilisé deux fois, qui peut prendre une résonance temporelle (par contamination), donnent une impression de monotonie.

  • La versification crée une impression de durée, par la régularité des strophes, les enjambements (v. 1-2, 6-7, strophe 7) et les vers pairs au rythme régulier.

3. Le contraste avec le dehors

  • L'impression d'inconfort, d'excès et de dénuement dans la prison est rendue par la mention « très chaud » et celle du « mur nu », et elle est soulignée par le contraste avec la lumière naturelle vivifiante du dehors (« le soleil », « les rayons »).

  • Les êtres du dehors sont mentionnés au pluriel (« des gens ») qui s'oppose au singulier, marque de solitude. Leur activité (« font la lessive ») souligne par contraste l'oisiveté du prisonnier. « [C]eux à qui ce séjour tranquille / Est inconnu » suggère que le prisonnier est oublié.

II. L'expression du mal-être et le lyrisme

1. Un cliché qui, revivifié, reprend tout son sens

  • Les guillemets présentent comme un cliché la comparaison « Triste comme la porte d'une prison », comme reprise d'une conversation banale (pronom indéfini « on » et verbe de parole plat « dit »)

  • Les vers 3 et 4 la revivifient et lui redonnent son sens plein par la présence du « je », le modalisateur « crois » (qui implique une réflexion et non une répétition machinale), l'exclamation vigoureuse « que le diable m'emporte », l'expression « on a raison » (qui implique une prise de position).

2. Sous le signe du regret : le mea culpa de Musset

  • Musset exprime son regret dès le début (« il vaut mieux... », v. 7-8).

  • Il fait référence à sa situation particulière : « monter sa garde » renvoie au délit qui l'a mené en prison.

3. Musset, frère de tous les prisonniers

  • La perte d'identité est rendue par le jeu des pronoms qui suggère la sensation que, tout en restant soi, on est anonyme, on perd son identité : « je » est parfois remplacé par « on » (v. 4, 21-22), pronom indéfini, sans référent précis.

  • Le lyrisme est créé par la multiplicité des indices de la 1re personne (pronom, adjectif possessifs : v. 3, 5, 6, 9, 13, souvent en début de vers ou de strophes : v. 9, 13, 29). Le pronom réfléchi « moi-même » et le verbe pronominal « je m'aperçois » impliquent un retour sur soi et une réflexion, et le vocabulaire des sentiments ou de leurs manifestations (« triste », « avec peine », « bouder », « bâille »...) rend compte des sentiments du poète.

III. La transfiguration poétique

Le poème comporte un « coup de théâtre », signalé par le « pourtant » (v. 33) et conforté par la négation « n'ont rien (de triste) » (v. 37) qui fait écho, par contraste, à « Triste comme la porte d'une prison » : la magie de la poésie a opéré.

1. La prison devenue tableau

  • La poésie est peinture. Le vocabulaire de la vue prédomine (« paraître », « perspective », « aperçoit », « avoir vu »). Musset peint de véritables tableaux avec différents plans et utilise le vocabulaire graphique de la peinture : « perspective », « le lointain » (arrière-plan), « d'abord » (1er plan).

  • La transfiguration se marque aussi par le passage de la comparaison « comme la porte » à la métaphore qui, magiquement, transforme les « rayons » en « un réseau d'or » précieux.

  • L'effet de surprise est ménagé par l'enjambement et le renvoi du COD (« réseau d'or ») au dernier vers de la strophe 9 ; même mouvement de surprise avec l'enjambement « A d'imprévu » à la strophe précédente.

2. Musset retrouve son identité de poète

  • Poète dans l'âme, Musset transfigure tout ce qu'il voit : de simples graffitis deviennent des « vers ».

  • Il passe du « je » au « on », mais revient finalement au « je », et revendique explicitement son statut d'artiste en mentionnant ceux de « peintre », de « poète », d'« artiste » : l'identité retrouvée est sensible à travers la composition du poème.

3. Le sérieux sous l'humour

  • L'humour se marque dans le ton (faussement ?) détaché, prosaïque et moralisateur des deux premières strophes, par des euphémismes ironiques quelquefois doublés de périphrases (« séjour tranquille », « spectacle suprême ») et des expressions à double sens : « Y met du sien » (v. 41) peut signifier : « contribue à l'œuvre commune » pour que la prison devienne un monde convivial, ou « s'adonne avec zèle à son occupation ».

  • Le sérieux. De fréquents changements de ton laissent le lecteur perplexe et sont de probables façons de dédramatiser : Musset parle avec humour de ce qui est sérieux (strophes 1 et 2) et avec grandiloquence (« vers ») de ce qui est léger (« dessins, caricatures » qui ne sont pas des œuvres d'« artiste »).

  • Cette réflexion profonde sur la poésie rend supportable l'insupportable et change le monde par le pouvoir de transfiguration de celle-ci.

Conclusion

Ce poème, au total assez optimiste, fait un éloge paradoxal de la prison sous le signe de l'autodérision et de l'humour. Le poète transforme tout ce qu'il voit, tout ce qu'il vit et marque la réalité du sceau de la poésie.