Musset, Les Nuits, "Nuit de décembre"

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : Hugo, Les Contemplations – « Les Mémoires d’une âme »
Type : Commentaire littéraire | Année : 2019 | Académie : Inédit

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Sujet d’écrit • Commentaire

Musset, Les Nuits, « Nuit de décembre »

4 heures

20 points

Intérêt du sujet • Un extrait d’un très long poème au rythme lancinant et répétitif qui, au fur et à mesure de son déroulement, accroît la solitude et le destin funèbre du poète romantique.

Commentez ce texte de Musset, extrait de Les Nuits, en vous aidant du parcours de lecture ci-dessous.

Analysez la solitude du poète.

Étudiez la thématique du destin dans ce poème.

DOCUMENT

Les Nuits sont composées de quatre longs poèmes (Nuit de décembre, de mai, d’août, d’octobre). L’extrait étudié est le début de Nuit de décembre, sans doute la plus belle et la plus sombre des quatre Nuits.

LE POÈTE

Du temps que j’étais écolier,

Je restais un soir à veiller

Dans notre salle solitaire.

Devant ma table vint s’asseoir

Un pauvre enfant vêtu de noir,

Qui me ressemblait comme un frère.

Son visage était triste et beau :

À la lueur de mon flambeau,

Dans mon livre ouvert il vint lire.

Il pencha son front sur sa main,

Et resta jusqu’au lendemain,

Pensif, avec un doux sourire.

Comme j’allais avoir quinze ans

Je marchais un jour, à pas lents,

Dans un bois, sur une bruyère.

Au pied d’un arbre vint s’asseoir

Un jeune homme vêtu de noir,

Qui me ressemblait comme un frère.

Je lui demandai mon chemin ;

Il tenait un luth d’une main,

De l’autre un bouquet d’églantine.

Il me fit un salut d’ami,

Et, se détournant à demi,

Me montra du doigt la colline.

Musset, Les Nuits,

« Nuit de décembre » (extrait), 1835-1837.

Les clés du sujet

Définir le texte

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Construire le plan

La problématique est la suivante : Le poème, à la première personne, retrace deux étapes de la vie du poète, l’enfance et l’adolescence, au cours desquelles il a croisé un personnage « vêtu de noir qui [lui] ressemblait comme un frère ». On est donc tenu à se demander quel rôle joue ce « frère » dans le poème comme dans la vie du poète.

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Corrigé

Corrigé Flash

Les titres en couleur ou entre crochets ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Présentation du contexte] Dans les années 1835-1837, quand Musset, poète et dramaturge, écrit Les Nuits, après sa rupture douloureuse avec George Sand, le romantisme bat son plein.

[Présentation du texte] Les Nuits sont composées de quatre longs poèmes, sous forme de dialogue entre le poète et sa muse. Dans les quatre sizains qui ouvrent la « Nuit de décembre », le poète se trouve face à un être étrange qui semble plus une apparition qu’un être réel.

[Problématique] Nous nous demanderons quel est le sens de cette apparition.

[Annonce du plan] Nous verrons qu’elle est paradoxalement l’expression de la solitude du poète [I] et qu’elle surgit aux moments clés de la vie du poète pour le conduire dans le chemin de la poésie [II].

I. La solitude du poète

► Le secret de fabrication

Le poème donne l’impression d’une grande solitude. Pourtant, le poète est toujours accompagné. On est conduit à se demander pourquoi l’impression de solitude persiste et quelle peut être la relation que le poète entretient avec cet étrange compagnon.

1. Un univers solitaire

Le poème, à la première personne, donne la parole au poète, qui se présente d’emblée comme « solitaire ». En effet, non seulement l’adjectif apparaît dès le premier sizain mais il y occupe une place centrale (au vers 3) et est mis en valeur par sa position à la rime et en fin de phrase.

Un autre aspect contribue à mettre l’adjectif en valeur : syntaxiquement, il peut aussi bien qualifier la salle (« notre salle solitaire ») que l’écolier lui-même. Le déterminant « notre » est la seule indication d’une famille, mais cette indication rend encore plus sensible la solitude de l’écolier, dans cette salle désertée.

Sans qu’il soit besoin de répéter l’adjectif, on comprend immédiatement que le « bois » (v. 15), lieu de promenade du jeune homme est aussi désert que l’était la salle. Cet effet est dû en partie à l’emploi du déterminant indéfini (un jour, un bois, une bruyère) qui interdit toute relation personnelle aux lieux.

2. Un frère ?

Pourtant un autre personnage, revient de manière lancinante dans le poème. Dans la strophe 2, c’est un « pauvre enfant » ; dans la quatrième strophe, c’est « un jeune homme ». Dans les deux cas, la proposition relative du dernier vers affirme une ressemblance si grande entre ce personnage et le « je » qu’il peut être qualifié de « frère », dernier mot du sizain et qui en constitue la chute.

La chute et le refrain, puisque les trois derniers vers du premier sizain sont identiques aux trois derniers vers du troisième sizain à l’indication de lieu près (devant ma table / au pied d’un arbre). Les deux compléments de lieu se moulent dans le même cadre rythmique (premier hémistiche de l’octosyllabe) et apportent donc une simple variation à la reprise anaphorique.

Mais si ce personnage ressemble au poète « comme un frère », s’il est très présent, il ne semble pas pouvoir briser sa solitude puisque dans le premier sizain « frère » est mis à la rime avec « solitaire ». De plus, le comparatif « comme » ne fait pas du personnage toujours « vêtu de noir » un frère. Mais alors qui est-il ?

à noter

On parle de leitmotiv quand un même thème, ou un même motif, revient de manière lancinante dans un texte ou dans une musique.

3. Ou un double ?

Bien que le terme « frère » connote une relation intime et une forte proximité entre deux individus, le « je » et cet autre ne partagent rien : les nombreux déterminants possessifs marquent la séparation : l’autre pose « sa » main sur « son » front, mais pas sur le livre qui reste la possession du « je » : « mon livre ».

De plus, aucune parole n’est échangée, comme on peut le remarquer dans la seconde strophe. Dans la quatrième strophe, si le poète s’adresse bien à l’autre (v. 19), celui-ci ne lui répond que par des gestes « un salut d’ami » (v. 22) et un geste du bras, qui ne supposent pas de contact entre les deux êtres.

Plus qu’une personne réelle, cet autre serait alors le double du poète. Car s’il ressemble au poète, n’est-ce pas le portrait du poète que nous lisons dans la strophe 2 : un être « pensif », au « doux sourire », au visage « triste et beau » ?

[Transition] Le poète semble donc s’effacer derrière ce double, mais se voyant en ce miroir sans doute apprend-il qui il est.

II. La poésie comme destin

► Le secret de fabrication

Une fois repéré le caractère autobiographique du poème, on doit se demander quel portrait du poète il propose et quel sera son destin.

1. Un poème autobiographique

Ce début de poème trace comme la biographie de l’auteur, le passage du temps est marqué par l’utilisation de l’imparfait (v. 1), d’un futur proche dans le passé (v. 13) qui correspondent à des étapes importantes : l’enfance et le passage à l’adolescence.

Le passage du temps est aussi rendu sensible par le rythme répétitif des vers 1 à 3 et des vers 9 à 11. Sont donnés dans le même ordre, et à la même place dans le vers : l’époque (écolier / quinze ans), le moment précis (un soir / un jour), le lieu (dans notre salle / dans un bois).

L’utilisation du passé simple, « vint s’asseoir » marque comme une intrusion du double dans la vie du « je ». Le double grandit avec l’auteur, à l’écolier correspond un pauvre enfant ; à l’adolescent de quinze ans correspond un jeune homme

2. Un double autoportrait

Les détails de couleurs, des objets, les adverbes de lieu qui permettent d’installer personnage et objets dans un cadre, la position des personnages, leurs gestes tout contribue à faire de ce poème un tableau, ou plutôt deux tableaux, comme deux stations dans le destin du poète.

mot clé

Un diptyque est un tableau composé de deux panneaux dont les thèmes se complètent.

Chaque tableau forme un diptyque. Le premier est un face-à-face ; la première partie est le portrait de l’écolier lisant dans une salle vide, la nuit. La seconde partie du diptyque précise la lumière – un clair-obscur – ajoute un personnage dont la position est celle du penseur. La couleur est le noir, le tableau est statique.

Le second tableau présente une scène d’extérieur, un personnage se promène, la bruyère suggère l’automne et ses couleurs. L’arrivée du double, dans la seconde partie du diptyque, anime un peu la scène ; lui, est assis, se tourne de moitié et fait un geste du bras. L’églantine, le luth, la colline, suggèrent un paysage plus coloré. L’avenir sera-t-il plus riant ?

3. Le destin de poète

C’est bien la question que le poète pose à l’apparition. Demander son « chemin » a en effet ici un double sens : le sens propre correspond au contexte, une promenade dans un bois, le sens figuré est évidemment le chemin à prendre dans sa vie. Vers quel destin se diriger ?

Or, c’est la poésie elle-même qui est assise au pied de l’arbre. Le « jeune homme » a les attributs du poète : le luth, instrument de musique qui renvoie à la lyre d’Orphée, le bouquet d’églantine, symbole de l’amour. La colline qu’il indique du doigt renvoie au Parnasse, mont qui, dans la mythologie grecque, accueille les poètes.

C’est donc une allégorie de la poésie qui est présentée au jeune garçon de quinze ans comme la voie qu’il doit suivre, son destin. Un destin empreint de mélancolie, de méditation, et de solitude, trois caractéristiques de la poésie romantique.

Conclusion

[Synthèse] Les quatre premières strophes du long poème de Musset, sont une sorte de mise en scène de son destin de poète et vont chercher dans son enfance ce qui le prédisposait à devenir poète : son goût de la solitude, de la lecture et de la méditation.

[Ouverture] Ce sont donc bien les « mémoires d’une âme » que nous lisons, cette âme romantique dont Musset se fait le porte-parole et dont il a cherché à rendre compte dans La Confession d’un enfant du siècle paru en 1836.