Nietzsche, Humain, trop humain

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle S | Thème(s) : La justice et le droit
Type : Explication de texte | Année : 2015 | Académie : Amérique du Nord

 

Amérique du Nord • Mai 2015

explication de texte • Série S

Nietzsche

Expliquer le texte suivant :

Celui qui est puni ne mérite pas la punition : on se sert de lui que comme d’un moyen d’intimidation pour empêcher à l’avenir certains actes ; celui que l’on récompense ne mérite pas davantage sa récompense : il ne pouvait en effet agir autrement qu’il n’a agi. Ainsi la récompense n’a d’autre sens que d’être un encouragement pour lui et pour les autres, elle a donc pour fin de fournir un motif à de futures actions ; on acclame celui qui est en train de courir sur la piste, non pas celui qui est au but. Ni la peine, ni la récompense ne sont choses qui reviennent à l’individu comme lui appartenant en propre ; elles lui sont données pour des raisons d’utilité, sans qu’il ait à y prétendre avec justice. Il faut dire « le sage ne récompense pas parce qu’on a bien agi » de la même manière que l’on a dit « le sage ne punit pas parce qu’on a mal agi, mais pour empêcher que l’on agisse mal ». Si peine et récompense disparaissaient, du même coup disparaîtraient les motifs les plus puissants qui détournent de certaines actions et poussent à certaines autres, l’intérêt de l’humanité en exige la perpétuation.

Nietzsche, Humain, trop humain, 1878.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Les clés du sujet

Dégager la problématique du texte

Nietzsche pose ici deux questions : pourquoi punit-on ? pourquoi récompense-t-on ? Autrement dit quels sont les raisons et le but des punitions et récompenses ? La question est de savoir ce qui les justifie et ce que visent les récompenses et les peines.

Récompenses et punitions apparaissent à première vue comme des actes de justice : celui qui a commis le mal est puni parce qu’il est responsable de cet acte, en étant l’auteur. On présuppose donc qu’il aurait pu agir autrement, et que s’il ne l’a pas fait, c’est par une libre décision de sa part : il mérite donc d’être sanctionné. Le principe central de la justice rétributive est le suivant : à l’acte doit répondre la sanction, à chacun ce qui lui revient (une peine à celui qui a mal agi, une récompense à celui qui a bien agi). Mais pouvait-il vraiment agir autrement ? Sommes-nous vraiment comptables de nos bonnes ou mauvaises actions ? Et finalement, les peines et les récompenses ne visent-elles pas, au-delà de l’individu, un autre but ? Mais lequel ?

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

Dans un premier temps (l. 1-10), Nietzsche réfute l’idée commune selon laquelle récompense et punition sont des actes de justice méritées par l’individu. En réalité, elles visent à produire des effets sur des actions futures.

Dans un second temps (l. 10 à la fin), Nietzsche en déduit que les peines et les récompenses ne sont pas affaire de « justice » mais d’« utilité » : elles ont une motivation exclusivement sociale.

Éviter les erreurs

Surlignez d’abord les distinctions qui structurent le texte : « est puni »/« ne mérite pas sa punition » ; « celui qui est puni »/« celui qu’on récompense » ; « celui qu’on récompense »/« ne mérite pas sa récompense » ; « moyen d’intimidation pour empêcher à l’avenir certains actes »/« encouragement… motif à de futures actions » ; « celui qui est en train de courir sur la piste »/« celui qui est au but » ; « peine »/« récompense » ; « utilité »/« justice » ; « le sage ne récompense pas parce qu’on a bien agi »/« le sage ne punit pas parce qu’on a mal agi, mais pour empêcher que l’on agisse mal » ; « détournent de certaines actions »/« poussent à certaines autres » ; « choses qui reviennent à l’individu comme lui appartenant en propre »/« l’intérêt de l’humanité en exige la perpétuation ».

Corrigé

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Les titres en couleur servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Info

La justice rétributive est la théorie selon laquelle il est juste de répondre à un acte réprouvé par une punition proportionnée, et, au contraire, de répondre à un acte valorisé par une récompense. C’est le caractère proportionné de la peine qui permettrait de la penser comme un acte de justice, en la distinguant de fait d’un acte de vengeance.

Nietzsche interroge le principe de la justice rétributive, selon lequel il est juste de punir celui qui a mal agi et de récompenser celui qui a bien agi. Pourquoi punit-on un individu ? Pourquoi le récompense-t-on ? Que visent les punitions et les récompenses, qu’est-ce qui les explique et quel est leur but ? A priori, on pourrait penser qu’on punit celui qui a mal agi parce qu’il est responsable de sa mauvaise action. En ce sens, il mérite d’être puni à hauteur de son acte en ce qu’il en est l’auteur : la sanction suppose ainsi qu’il est puni parce qu’il aurait pu agir autrement, et c’est en cela que la punition se donne pour un acte de justice.

Mais ce raisonnement propre à la justice rétributive repose sur un présupposé : car celui qui a mal agi pouvait-il faire autrement ? Est-il si sûr que nous soyons comptables de nos bonnes ou mauvaises actions ? Et finalement, les peines et les récompenses ne visent-elles pas un autre but ? C’est précisément ce problème que soulève Nietzsche, en démontrant en premier lieu qu’elles sont une nécessité sociale. Plus qu’un moyen d’établir la justice, elles sont un moyen de préserver la société ou de conserver l’homme. Dans un premier temps (l. 1-7), Nietzsche réfute l’idée commune selon laquelle récompense et punition sont des actes de justice mérités. En réalité, elles visent à produire des effets sur les actions futures d’un ensemble d’individus. Dans un second temps (l. 8 à la fin), Nietzsche en déduit que punitions et récompenses ne sont pas affaire de « justice » mais d’« utilité » : leur motif relève avant tout d’un souci de protection et de préservation de l’homme.

1. La récompense et la punition visent un ensemble de conduites

A. Je ne mérite ni punition ni récompense

D’abord, Nietzsche s’interroge sur le sens de la punition et de la récompense. Qu’est-ce qui fonde l’idée selon laquelle il serait juste de punir celui qui a fait le mal, et de récompenser celui qui a fait le bien ?

En réalité, ce qui fonde cette idée, c’est l’idée d’un « mérite » : au mal que j’ai fait répond alors en toute logique le mal que l’on me fait. Mais pourquoi mériterait-on une punition pour avoir fait le mal ? Ce qu’indique Nietzsche, c’est que l’idée même du mérite repose sur un présupposé. Si à mon acte doit répondre une punition, c’est que mon acte était voulu, et que je pouvais donc agir autrement. Ainsi, le raisonnement propre à cette justice rétributive est le suivant : je suis libre, donc responsable de mes actes, donc susceptible d’être puni. Mais celui qui a agi, bien ou mal, était-il vraiment libre de le faire ? En réalité, « il ne pouvait », dit Nietzsche, « agir autrement qu’il n’a agi ».

Conseil

La démonstration de Nietzsche ne développe pas cette critique du libre arbitre, de cette capacité psychologique à faire des choix sans y être déterminé par une chose extérieure à moi. Il s’agit en réalité du point de départ de sa démonstration. La critique du libre arbitre, et l’idée de responsabilité qui en découle, amènent Nietzsche à examiner la question de la justice rétributive.

Ce qui se trouve remis en cause, c’est précisément le point de départ de ce raisonnement, à savoir l’affirmation d’un libre arbitre, sur lequel reposerait l’idée même de ma responsabilité. Mais si je ne suis pas libre de mes actes, si je suis déterminé à agir, alors en quoi serais-je responsable de ces actes ?

B. Récompenser pour encourager des conduites, punir pour en décourager d’autres

Si je ne suis pas responsable de mes actes, si j’en suis irresponsable ou, comme le dirait Nietzsche, innocent, alors les peines et les récompenses ne sont jamais méritées : je ne peux mériter une récompense que si j’ai voulu bien agir, et que j’étais libre de le faire. Mais alors, à quoi servent les punitions et les récompenses, et qui visent-elles, si elles ne s’adressent pas à l’individu ? En réalité, elles visent moins l’acte passé d’un individu que les actions futures d’un ensemble d’individus. Les punitions, dit Nietzsche, sont « un moyen d’intimidation pour empêcher à l’avenir certains actes » comme, à l’inverse, les récompenses sont « un encouragement pour lui et pour les autres ». L’effet voulu de la sanction et de la récompense déborde donc l’individu : par elles, on encourage l’individu à faire à nouveau le bien, et on le dissuade de faire à nouveau le mal, mais, à travers cet individu, on s’adresse à tous. Les peines et les récompenses sont alors exemplaires : en punissant cet individu, je cherche avant tout à indiquer aux autres ce qu’il ne faut pas faire, et ce qu’ils risquent au cas où ils le feraient. C’est en cela, d’après Nietzsche, que l’on « se sert de lui » : on trouve dans son acte l’occasion de produire un ensemble de conduites, par l’« encouragement » (récompense) ou l’« intimidation » (punition).

Récompense et punition ont donc « pour fin de fournir un motif à de futures actions » ; elles cherchent à orienter nos conduites plus qu’à sanctionner un acte passé auquel, de toutes façons, elles ne peuvent plus rien. Nietzsche fait alors intervenir une image : la preuve que la récompense encourage des conduites futures plus qu’elle ne couronne un acte passé, c’est qu’on « acclame celui qui est en train de courir sur la piste, non pas celui qui est au but ». En d’autres termes, la récompense encourage : or, il ne sert à rien d’encourager le coureur à la fin de sa course, on ne l’encourage que pendant sa course. De la même façon, on ne récompense pas un homme pour son acte passé, mais dans la perspective de ses actes futurs.

[Transition] Mais alors, si les récompenses et les punitions portent moins sur l’acte passé d’un individu qu’elles n’orientent les conduites d’un ensemble d’individus, peut-on encore dire qu’elles établissent une justice ? Et si punir celui qui a fait le mal n’a aucun sens, alors quel est le sens du système punition/récompense ?

2. Récompense et punition ont une utilité

A. Récompense et punition ne sont pas affaire de justice mais d’utilité

Dans un deuxième temps, Nietzsche se pose la question suivante : si punition et récompense n’ont aucun sens par rapport à l’individu, si elles n’ont de sens que par rapport aux actions futures d’un ensemble d’individus, alors peut-on les penser comme les instruments d’une justice ? La justice rétributive, qui entend rétribuer l’individu à hauteur de ses actes, est-elle vraiment une forme de justice ? Est-il juste qu’on me punisse ? Est-il juste qu’on me récompense ? Nietzsche répond d’emblée : punitions et récompenses sont données à l’individu « pour des raisons d’utilité, sans qu’il ait à y prétendre avec justice ». Ce qui est utile, c’est ce qui aide à satisfaire un besoin, et c’est donc la satisfaction d’un besoin que visent les peines et les récompenses. Elles sont donc instrumentales : Nietzsche souligne cette dimension instrumentale en précisant le sens de la question : pourquoi me punit-on ? On pourrait penser que cette question signifie « à cause de quoi me punit-on ? », auquel cas la justice rétributive répondrait : parce que tu as mal agi. Mais, comme l’a établi Nietzsche, cette réponse apparaît absurde dans la mesure où nous ne sommes pas responsables de nos actes. Cette question signifie donc : dans quel but me punit-on ? Nietzsche répond : « le sage ne punit pas parce qu’on a mal agi, mais pour empêcher que l’on agisse mal. », comme « le sage ne récompense pas parce qu’on a bien agi », mais pour encourager à bien agir. Ainsi, il n’est pas juste qu’on me punisse, mais cette punition est en revanche utile. Cependant, à quoi sont nécessaires les sanctions et les récompenses et à quoi servent-elles ?

B. C’est l’intérêt qui les motive

Nietzsche a établi l’utilité des récompenses et des punitions en montrant qu’elle visent à produire des conduites, en en encourageant certaines et en nous dissuadant d’en entreprendre d’autres. Leur utilité est donc sociale : elles sont avant tout l’instrument par lequel se protège et se défend une société. Afin de souligner leur caractère nécessaire, Nietzsche se place dans l’hypothèse où peines et récompenses disparaîtraient : « du même coup disparaîtraient les motifs les plus puissants qui détournent de certaines actions, et poussent à certaines autres. » Autrement dit, le désir des récompenses et la crainte des punitions sont les véritables causes de nos actions. Les peines et les récompenses ont d’abord pour but de produire en nous un désir de récompense et une peur de la punition qui détermineront nos conduites ; les supprimer mettrait finalement en danger « l’humanité » elle-même, dans la mesure où ces conduites se trouveraient alors sans orientation, sans motif stable. Aucun système moral, aucun système juridique, ne saurait se passer des récompenses et des sanctions. Ce n’est donc pas une question de justice, mais de conservation et de survie de l’homme.

Conclusion

En définitive, celui qui a bien agi n’avait pas d’autre choix que bien agir, celui qui a mal agi n’avait d’autre choix que de mal agir. Par conséquent, il est absurde de rétribuer leur actes, par une peine ou une récompense. Du point de vue de leur acte passé et de leur individu, ces rétributions n’ont aucun sens. C’est seulement dans la perspective d’un ensemble de conduites futures que ces rétributions ont une utilité.

En d’autres termes, il n’est pas juste qu’un individu soit récompensé d’avoir fait le bien. En revanche, qu’il soit récompensé est de la plus haute utilité, en ce sens que le désir de la récompense et la crainte de la punition sont nécessaires à la conservation de l’humanité. Ainsi, la critique de Nietzsche dévoile, sous ce qui se donne pour justice, le pur souci de se conserver.