France métropolitaine 2025 • Dissertation
Sprint final
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Dissertation
Intérêt du sujet • L’omniprésence de la technique nous a-t-elle insensiblement plongés dans une dépendance à des outils qui décideront bientôt de ce que nous ferons et de ce que nous serons ?
Les clés du sujet
Définir les termes du sujet
Notre avenir
L’avenir est le temps qui s’annonce, mais qui n’est pas encore. Il est plus ou moins prévisible à court terme, mais il n’est jamais certain, car l’action humaine est libre.
L’article possessif « notre » insiste sur la dimension collective de la question : on s’interroge ici sur l’avenir de l’humanité davantage que sur des destins personnels.
Dépend-il
L’expression signifie qu’une chose est conditionnée par une autre : par exemple, la moralité d’un individu dépend de son éducation.
Cette relation peut aller de la simple influence au déterminisme le plus total, voire à une forme de soumission ou d’esclavage, comme dans la dépendance à une drogue.
La technique
On appelle technique tout procédé ou outil permettant de réaliser efficacement une action. La technique est donc d’abord un moyen en vue de réaliser une fin.
Mais la technique désigne aussi un système d’objets, et même un mode de pensée où seule l’efficacité compte, parfois au mépris de l’éthique et de la justice.
Dégager la problématique

Construire un plan
1. L’humanité a une vocation technique | Décrivez l’activité technique en montrant qu’elle se déploie en vue de maîtriser l’avenir. Aujourd’hui, la technique ne prétend plus changer nos seules conditions de vie, mais aussi la condition humaine. |
2. La technique nous prive d’autonomie | Quel avenir laisse entrevoir l’autonomie croissante de la technique couplée au déclin de celle de l’homme ? Dépassez le caractère utilitaire de la technique : c’est un système dans lequel notre capacité de décision se dissout. |
3. Nous restons maîtres de notre destin | Montrez que préserver notre autonomie face à la technique impose un sursaut moral et politique. La technique est un élément de notre culture. Pour être mieux maîtrisée, elle doit être mieux connue. |
Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.
Introduction
[Définition des termes du sujet] La technique désigne un ensemble de procédés et d’outils permettant d’atteindre efficacement nos objectifs. Son essor moderne a été si fulgurant qu’il semble avoir assuré à l’humanité une domination sur la nature. Mais son omniprésence nous a-t-elle réduits à une forme de dépendance ? [Problématique] Notre avenir dépend-il de la technique ? Si nous avons toujours dû recourir à la technique pour vivre, sommes-nous allés si loin que nous avons aujourd’hui perdu toute autonomie à son égard ?
1. L’humanité a une vocation technique
A. Le sort de notre espèce est solidaire de ses fabrications
Le lien entre la technique et l’avenir est essentiel. On appelle « technique » tout procédé permettant de produire efficacement un effet voulu. Cette capacité d’anticiper l’avenir en retenant les leçons du passé caractérise la conscience. Pour Bergson, l’homme est « homo faber » : les événements qui font notre histoire ne sont pas les guerres ou les révolutions, mais les grandes innovations techniques, comme la maîtrise du feu ou la machine à vapeur.
Aristote, qui définit l’art (en grec teknè) comme une capacité de produire appuyée sur une règle, l’identifie à une faculté de changer les choses. L’art n’a de sens que dans un univers contingent : il est le moyen par lequel l’homme inscrit son action dans le monde. Si l’homme est « principe des futurs », ce n’est pas seulement par son pouvoir de décision, mais aussi grâce à son habileté technique.
définition
Est contingent ce qui peut être ou ne pas être, ou encore être autrement, par opposition au nécessaire, qui ne peut pas ne pas être, ni être autrement.
B. La technique peut transformer la condition humaine
Les sciences et leurs applications techniques peuvent selon Descartes « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature », faciliter le travail et prolonger la vie en bonne santé. Les progrès techniques alimentent à leur tour les découvertes scientifiques dans un cercle vertueux par lequel l’humanité s’émancipe de la nature et acquiert la maîtrise de son destin.
Aujourd’hui, cette vision prométhéenne ne se limite plus à améliorer nos conditions de vie, mais veut changer la nature humaine. Le mouvement « transhumaniste » rêve dans un avenir proche d’une humanité « augmentée » par la technologie : on pourrait augmenter nos capacités physiques par des prothèses et décupler nos capacités intellectuelles en hybridant nos cerveaux à des ordinateurs.
à noter
Dans le mythe de Prométhée, les hommes, démunis, sont dotés du feu dérobé aux dieux. Symbolisant l’intelligence et la technique, celui-ci leur permet de s’affranchir des limites imposées par la nature.
[Transition] Par la technique, l’humanité construit son avenir en modifiant ses conditions de vie et en se modifiant elle-même. Mais l’époque actuelle est lourde de menaces.
2. La technique nous prive d’autonomie
A. La technique est de plus en plus autonome
Être autonome, c’est se donner ses propres règles de conduite. Or la technique l’est de plus en plus et l’humanité de moins en moins. Comme l’a montré Marx, il y a eu une évolution qualitative depuis l’outil, qui prolongeait la main et les intentions de l’homme, jusqu’à la machine qui assume à sa place le processus de travail. Aujourd’hui, les prodiges de l’intelligence artificielle suggèrent que les robots pourraient acquérir une forme de conscience.
La science-fiction imagine la créature devenue plus puissante que son créateur. L’addiction bien réelle aux écrans, aux réseaux ou à l’IA nous conduit-elle vers un asservissement général de l’homme à la machine ? Aurons-nous au moins un avenir ? L’« horloge de l’apocalypse » suggère qu’il est peut-être déjà trop tard, car dans l’ère de l’anthropocène, l’impact de nos actions sur la nature peut se révéler irréversible.
à noter
L’horloge de l’apocalypse est réglée tous les ans en fonction d’une fin du monde qui doit avoir lieu à minuit. En 2025, elle a été fixée à 23 h 58 m 31 s, seuil le plus critique depuis sa création en 1947.
B. Notre pouvoir de décision se dissout dans le système technique

citation
« Tout ce qui est technique, sans distinction de bien et de mal, s’utilise forcément quand on l’a en main. Telle est la loi majeure de notre époque. » (Ellul, La Technique ou l’Enjeu du siècle).
La technique peut être vue comme un système inhibant l’initiative humaine. Ellul décrit par exemple le rapport biaisé entre le politique et le technicien, lequel n’est responsable de rien mais qui, au nom de son expertise, dicte au premier la solution « raisonnable ». Dans l’industrie aussi, les opportunités techniques déterminent ce qu’on fait, sans réflexion sur ce qui est souhaitable.
Comme le dit Heidegger, « l’essence de la technique n’a rien de technique » : au-delà de son aspect utilitaire, elle constitue un « dévoilement ». C’est une manière de voir le monde propre à la modernité, pour laquelle prévalent « le calcul et l’organisation de toutes choses ». Elle imprègne nos esprits au point que l’« impératif de progrès » s’impose à nous, engageant l’homme à ne plus penser.
[Transition] Il semble que la technique ne soit pas réductible à un moyen et qu’elle se soit déjà imposée à nous. Pouvons-nous encore rester maîtres de notre destin ?
3. Nous restons maîtres de notre destin
A. L’avenir dépend de nos décisions collectives

citation
« L’avenir de l’humanité est la première obligation du comportement. » (Jonas, Le Principe responsabilité)
Pour préserver notre autonomie, il faut selon Jonas un sursaut éthique par lequel nous fixerons les principes à suivre pour éviter la catastrophe annoncée. Assumer notre « responsabilité » aujourd’hui, c’est penser et décider de façon collective, dans le souci de ménager un avenir possible à nos descendants : il faut « préserver la possibilité future d’une vie proprement humaine sur terre ».
Pour Habermas, cela passe aussi par un sursaut démocratique. Dans un contexte de dépolitisation de la société, le discours prêtant à la technique un « progrès quasi autonome » est selon lui purement idéologique : il tente de légitimer un monde exclusivement orienté vers la croissance économique. On veut nous convaincre que notre avenir dépend d’évolutions techniques auxquelles nous n’aurions d’autre choix que nous adapter, mais c’est faux.
B. La technique doit être mieux comprise
Des décisions éclairées supposent que l’éducation nous familiarise avec la technique. Simondon déplore que nous percevions celle-ci comme une puissance étrangère, alors qu’elle manifeste notre volonté et notre intelligence. On tombe tantôt dans une fascination béate et passive, comme si la technique était notre grande bienfaitrice, tantôt dans un puissant rejet au motif qu’elle nous remplace et nous soumet. Ces réactions trahissent la même ignorance : un juste rapport à la technique suppose qu’on en comprenne bien le fonctionnement.
Revenir à la nature n’est ni possible, ni souhaitable, ni même concevable pour notre espèce. Pour Dagognet, la technique fait partie de notre culture. Loin de décider à notre place, elle accroît notre pouvoir de décision. Le diagnostic prénatal, par exemple, donne à connaître aux futurs parents l’état du fœtus. Il ne prescrit absolument rien, mais permet de décider en connaissance de cause plutôt que de rester suspendu aux hasards de la nature : « les techniques […] sauvent l’homme plus qu’elles ne compromettent son avenir ».
Conclusion
Le sort de l’humanité s’est toujours joué en étroite dépendance avec les techniques élaborées par l’homme pour se donner un avenir meilleur. La puissance que renferment aujourd’hui nos outils suscite à bon droit un certain nombre d’inquiétudes, mais notre pouvoir de décision reste intact pour peu que nous voulions en user.