Octave Mirbeau, La 628-E8

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation - Le commentaire littéraire
Type : Commentaire littéraire | Année : 2011 | Académie : Guadeloupe - Guyane - Martinique

 Vous commenterez le texte d'Octave Mirbeau à partir du parcours de lecture suivant :
 Montrez comment, au volant, l'automobiliste se transforme progressivement.
 Montrez que ce texte est une dénonciation.

Se reporter au document A du corpus.
 

     LES CLÉS DU SUJET  

Trouver les idées directrices

  • Appuyez-vous sur les pistes données. Analysez-en précisément les termes.

  • Faites aussi la « définition » du texte (voir guide méthodologique).

  • De cette « définition », vous pouvez tirer des pistes de recherche.

Extrait de roman-monologue (genres), scientiste ? (mouvement), qui décrit (type de texte) le comportement et la transformation d'un automobiliste (thème), qui argumente explicitement sur (type de texte) les bienfaits de l'automobile (thème), sur les méfaits du Progrès (thème), lyrique, presque épique, ironique, satirique, polémique (registres), pittoresque, dénonciateur, critique (adjectifs) pour dénoncer les abus du siècle et les vices de l'homme (buts).

Pistes de recherche

Première piste : un texte pittoresque et spectaculaire : la progressive transformation d'un automobiliste

  • Analysez le texte au premier degré. Pour analyser la « transformation », il faut :

    • en repérer les étapes : est-elle progressive ? brutale ?….

    • comparer le début et la fin du texte : qu'est l'automobiliste au début ? À quoi ressemble-t-il à la fin ?

  • Comment s'est opérée cette transformation ? Qu'est-ce qui la rend pittoresque ?

  • Quelles sont les conséquences de cette transformation ?

Deuxième piste : un texte à portée argumentative : la dénonciation

  • Analysez le(s) registre(s) du texte : en quoi sont-ils contra­dictoires ?

  • Cherchez ce que la description de la transformation de l'automobiliste peut représenter / symboliser.

  • Quel jugement l'auteur porte-t-il sur : l'automobiliste ? le progrès ? la modernité ? Aidez-vous de votre réponse à la deuxième question.

  • Qui l'auteur dénonce-t-il ? Par quels moyens ?

Corrigé

Attention ! Les indications en couleur ne sont qu'une aide à la lecture et ne doivent pas figurer dans votre rédaction.

Introduction

  • Le début du xxe siècle est marqué par une accélération du progrès technologique, dont les philosophes se font l'écho : ainsi le mouvement scientiste fait de la science et du progrès le but ultime de l'être humain, et en fait une sorte de religion. Mais certains écrivains perçoivent les limites de cet engouement et, tout en reconnaissant les bienfaits de la modernisation, attirent l'attention sur ses dangers et ses dérives.

  • Octave Mirbeau, en 1907, publie une œuvre fantaisiste et inclassable, au titre énigmatique, La 628-E8, à la fois roman, reportage, récit de voyage, essai-méditation, où le romancier-narrateur fait l'éloge de l'automobile, véritable héroïne de l'œuvre.

  • Dans une sorte de monologue exalté, sans aucun souci de vraisemblance, mais avec beaucoup de pittoresque et un mélange cocasse des registres, le narrateur-conducteur rend compte de la transformation qu'opère en lui cette automobile aux pouvoirs étonnants ; mais, derrière les propos de ce fanatique de la modernité, l'auteur, conscient des menaces et des dangers que le Progrès fait peser sur l'Homme, dénonce ironiquement ce progrès mythifié et les comportements irresponsables de ses inconditionnels.

I. Un texte pittoresque et spectaculaire : la progressive transformation d'un automobiliste

À travers le monologue même de l'automobiliste – en même temps le narrateur –, qui fait part de ses sensations lorsqu'il est au volant et les analyse, le lecteur parvient à imaginer la transformation pittoresque et presque cosmique de ce conducteur exalté.

1. Métamorphose progressive vécue en direct

  • La métamorphose semble s'effectuer progressivement. En premier lieu, le conducteur perd tous ses « sentiments humanitaires ». Le verbe imagé « s'oblitèrent » (l. 2) au début du texte suggère un lent processus d'effacement.

  • Cette lenteur est soulignée par la locution adverbiale « Peu à peu » (l. 3) qui ouvre la deuxième phrase et par les métaphores « lourds levains » (l. 4) et « obscurs ferments » (l. 3), empruntées au domaine de… la boulangerie ! La référence à la levure renvoie à une dégradation régulière et continue, graduelle. Et le verbe « disparaît » (l. 6) signale la fin du processus : le narrateur perd son caractère humain et son « unité » ; il y a eu décomposition totale de sa véritable identité première, celle du « je », conducteur réel, que signalait clairement l'expression « quand je suis en automobile » (l. 1).

  • Cette transformation, le lecteur a l'impression de la vivre en direct ; elle semble se dérouler sous ses yeux : l'emploi du présent (« s'oblitèrent », « envahit », « disparaît »), le rythme des deux premières phrases – qui juxtaposent des groupes syntaxiques sensiblement de même longueur et rythment les différentes phases –, mais aussi les points de suspension qui, à deux reprises, matérialisent et rendent presque en temps réel cette lenteur, tout cela donne à la métamorphose une présence palpable.

2. Métamorphose subie et inéluctable : une perte de contrôle ?

  • Mais de façon assez inquiétante, par l'emploi, dès le début, des participes passés « entraîné », « gagné », de sens passif, la transformation n'est pas présentée comme volontaire, mais comme subie, sans que pour autant l'agent soit précisé : on pense à quelque force occulte qui pourrait avoir le pouvoir et le mystère d'une sorte de fatalité. Les métaphores – presque des personnifications – « remuer », « monter », qui suggèrent un grouillement malsain, et « m'envahit », empruntée au domaine de la guerre, renforcent cette impression d'une progression inéluctable contre laquelle on ne peut rien.

  • Mais la voix pronominale du verbe réfléchi « s'oblitèrent » laisse entendre qu'il s'agit d'un phénomène d'autodestruction dont on identifie mal l'origine, dont la cause pourrait être interne, mais toujours incontrôlable. La répétition des structures syntaxiques, du même verbe « je sens » et du pronom « moi » (« remuer en moi », « monter en moi ») fait de la « chétive unité humaine » le champ de bataille où s'opèrent d'étranges modifications.

3. Le miracle d'une renaissance

  • C'est « alors » (l. 11) – l'adverbe donne une impression de soudaineté surprenante – que s'opère la naissance d'une nouvelle identité de l'automobiliste – désormais disparu –, signalée par l'expression « faire place ».

  • Cette renaissance prend un tour religieux ; le narrateur a recours au vocabulaire religieux et les références à la Bible sont transparentes : « prodigieux », à l'origine, signifie miraculeux ; l'expression laudative « être prodigieux » – qui fait antithèse avec l'expression dépréciative « chétive unité humaine » – et surtout le verbe « s'incarnent » renvoient à la naissance du Christ, incarnation de Dieu sur terre. Le lecteur assiste à la déification de l'automobiliste qui rappelle Apollon sur le char du soleil…

4. Un élan lyrique qui ouvre sur l'infini…

  • Dans un élan lyrique, les perspectives s'élargissent subitement à l'univers avec l'adjectif « cosmogonique » – référence à la Genèse ? –, et ouvrent sur un horizon infini qui tient aussi du divin. Les mots qui terminent le premier paragraphe prennent eux-mêmes du volume, semblent se développer et comptent plus de quatre syllabes très fortes, avec parfois des effets de sonorités : « manifestations », « mégalomanie cosmogonique ».

  • Le conducteur devient une sorte d'entité toute puissante : la vitesse. Les majuscules aux noms communs qui désignent des notions abstraites créent autant d'allégories qui campent un monde de puissance et rendent compte de la supériorité qu'a acquise l'ex-automobiliste, sorte de Superman de la modernité. Il devient, à travers l'adjectif « prodigieux », un élément de l'univers et participe à cette cosmogonie.

  • Démultiplié, il a même plusieurs identités : « Splendeur », « Force de l'Élément », puis « l'Élément » lui-même – dont l'article défini signale l'unicité souveraine – ; il participe de tous les éléments naturels à la fois : l'air (« le Vent »), l'eau (« la Tempête »), le feu (« la Foudre »). Le ton se fait alors épique, sur le mode du symbolisme et de l'amplification, soutenu par le rythme ample des accumulations oratoires et des parallélismes (l. 11-13) et par les répétitions (« étant / étant / étant »).

5. Les conséquences de cette métamorphose

  • Seule la terre n'est pas de son domaine : il la laisse à la misérable « humanité » (l. 13). C'est que, ayant perdu son statut humain, devenu supérieur et tout-puissant (il parle de sa « Toute-Puissance », l. 14), il regarde l'humanité de haut, au sens propre (il dit : « du haut de mon automobile ») mais aussi au sens figuré : pour elle, il n'a que « mépris ». Il a ainsi des exigences vis-à-vis des autres usagers de la route et ne souffre aucune résistance, comme le souligne la répétition du verbe « admettre » à la forme résolument négative (« je n'admets pas, je ne peux pas admettre… »).

  • Ce sentiment de supériorité se double d'un égoïsme revendiqué : il réclame la route pour lui seul à travers des impératifs furieusement répétés à l'adresse de ceux qui pourraient gêner sa progression (« Rangez-vous… Rangez-vous… »), ou des exclamations en un groupe ternaire oratoire, comminatoires dans leur brièveté (« Place ! Place !…. Place !…. »).

  • L'image grandiose – empruntée au domaine de la guerre offensive – de la « marche invincible et dominatrice » (l. 26) qui clôt un paragraphe au souffle ample (l. 19-26), encore une fois épique, rend compte de cette impression de régner en maître sur l'Univers et d'une réelle « mégalomanie ».

II. Un texte à portée argumentative : la dénonciation

Mais, derrière l'enthousiasme et le lyrisme du narrateur, transparaît le jugement de l'auteur face à l'attitude des nouveaux conducteurs. Le ton épique et lyrique est mêlé de dérision, d'ironie et d'humour noir qui transforment ce monologue en une satire sans indulgence de l'automobiliste-Dieu.

1. L'autodérision du narrateur

  • Le narrateur se met lui-même en scène et n'est pas complètement dupe du ridicule de sa métamorphose. C'est l'excès dans le lyrisme même, proche de l'hystérie, créé par l'ampleur démesurée des phrases, par les répétitions exagérées, par la grandiloquence des allégories trop envahissantes, qui signalent la caricature et en font une parodie d'épopée risible.

  • Le texte prend alors une tonalité ironique puisque l'on sent que l'auteur se rit de cette démesure et condamne cette propension à la mégalomanie.

  • Par un aparté savoureux – qui peut passer pour une intervention intempestive de l'auteur… –, le narrateur invite lui-même le lecteur à garder son sérieux : « Ah ! ne riez pas, je vous en supplie ».

2. L'ombre de l'auteur : intervention et jugement

Plus directement encore, malicieusement, l'auteur glisse des termes péjoratifs de plus en plus forts, qui manifestent son intervention, son jugement et sa condamnation de la métamorphose du conducteur : ce sont d'« obscurs ferments de haine », de « lourds levains d'un stupide orgueil » et, plus loin, une « détestable ivresse » ou de la « mégalomanie ».

3. Une multitude de griefs : la satire du conducteur

  • Au total, si l'on récapitule les défauts de ce conducteur, le portrait est sans indulgence : sa « haine », son « orgueil », son « mépris » se marquent dans la mention dédaigneuse d'un « paysan » ou d'un « charretier », de « ces gens » (l'adjectif démonstratif est plein de condescendance), ou dans les termes péjoratifs qu'il utilise pour désigner le travail de ceux qui lui font obstacle, ces « basses besognes quotidiennes ». Sa propension au « caprice » (l. 20) se ­manifeste par les expressions autoritaires « je n'admets pas, je ne peux pas admettre » ou dans les impératifs. Son caractère colérique est rendu par une énumération indignée des obstacles qui entravent sa « marche dominatrice » et par l'ampleur oratoire d'une phrase qui s'enfle sur près de six lignes (l. 21-26). Enfin, sa « mégalomanie » – traduite par l'énumération (l. 11-13), la ponctuation et l'expression hyperbolique « l'Univers soumis à ma Toute-Puissance » est l'équivalent de « l'hubris », dans la Grèce antique, cette volonté d'égaler les dieux, péché suprême. Autant de vices que condamnent la religion et la morale.

4. Une leçon d'humilité

Mais l'auteur ne s'arrête pas là et, indirectement, il donne au conducteur moderne une belle leçon d'humilité… En effet, malgré la très haute opinion de soi-même que le narrateur-conducteur affiche, il souligne lui-même ses propres défauts. Outre sa « stupidité » (« stupide »), les événements du quotidien qui viennent freiner sa progression révèlent, comme une ironie du sort, sa faiblesse : la réalité des aléas de la route – « une petite charrette », « une pierre sur la route », éléments bien anodins – suff
t à le faire « culbuter » (le mot est un peu ridicule) dans le fossé » ! L'auteur s'amuse alors à le décrire comme un être minable, bien éloigné du sur-être qu'il prétend être : le voilà « pauvre », « penaud et désarmé ».

5. La vision réaliste et cynique du Progrès qui tue : de l'humour noir ?

  • La fin du texte marque un changement de ton qui porte une condamnation plus grave. Dans le dernier paragraphe, aux termes pompeux qui désignent des notions philosophiques abstraites, « Progrès », « Bonheur » (emportés dans un souffle épique aux exclamations et anaphores grandiloquentes), à l'expression prétentieuse « une image grandiose et durable », vient s'opposer une chute en gradation, sèche, crue, effroyablement brutale, qui ramène aux réalités concrètes : le groupe ternaire « je broie, j'écrase », je tue », avec ses sonorités fortes et éclatantes et l'absence de complément d'objet qui semble multiplier ses victimes, désigne ce conducteur tout-­puissant comme un vulgaire mais redoutable assassin prêt à tout écraser.

  • Mais l'accusation va au-delà de ce simple individu : son inconscience est l'image de celle de tous ceux qui, au nom du Progrès mythifié qu'ils croient générateur de Bonheur, menacent de façon irresponsable l'avenir de la planète. Octave Mirbeau ne se laisse pas abuser par les illusions scientistes et en mesure les dangers.

  • L'originalité de cette dénonciation et de cette mise en garde – formulée par bien d'autres penseurs – tient à sa fantaisie et au fait que c'est le conducteur qui se condamne lui-même, créant ainsi malgré lui l'humour noir.

Conclusion

  • Sous l'apparence d'une fiction plaisante dont le protagoniste est un… véhicule, objet de la modernité, Mirbeau, comme dans un apologue, délivre un message grave : le modernisme est à manier avec prudence et ne fournit pas les solutions à tous les maux humains.

  • Il ne faut cependant pas faire de Mirbeau un adversaire du progrès : il en connaissait les atouts et y était favorable. Mais, mesuré, il a eu à cœur de mettre en garde ses contemporains contre cette arme à double tranchant et de leur montrer ce qui peut arriver aux apprentis sorciers. Il ne fait là qu'illustrer à sa façon la vérité qu'avait déjà énoncée Rabelais au xvie siècle : « Science sans conscience n'est que ruine de l'âme. »