Patrick Chamoiseau, L'Empreinte à Crusoé

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Le commentaire littéraire - Les réécritures
Type : Commentaire littéraire | Année : 2013 | Académie : Amérique du Nord
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Le mythe de Robinson
 
 

Le mythe de Robinson • Commentaire

Objets d’étude L

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France métropolitaine • Juin 2013

Série L • 16 points

Commentaire

> Vous commenterez le texte de Patrick Chamoiseau.

Trouver les idées directrices

  • Faites la « définition » du texte pour trouver les axes (idées directrices).

Roman autobiographique ? policier ? conte philosophique ? pastiche ? (genre) contemporain qui raconte (type de texte) les premiers temps de la vie de Robinson sur l’île (sujet), qui fait un autoportrait (type de texte et sujet) et mène une réflexion sur (type de texte) le souvenir, l’identité et l’origine, l’écriture et la littérature (thèmes), lyrique (registre), étrange, poétique, éclaté et cohérent à la fois (adjectifs), pour retrouver une identité, pour déterminer les fonctions de l’écriture (buts).

  • La « définition » du texte indique la difficulté à déterminer son genre. C’est une de ses originalités.
  • La « Question sur le corpus » (sujet pécédent) montre qu’il faut dépasser l’aspect narratif du texte. Servez-vous de votre réponse à la question pour dégager le thème de réflexion, le message implicite du texte.
  • Tenez compte du fait qu’il s’agit d’une réécriture.

Pistes de recherche

Première piste : un récit inclassable

  • Analysez successivement ce qui apparente ce texte aux différents genres repérés dans sa « définition » : autobiographie, roman policier, enquête, conte (oral)/apologue, poésie…
  • Analysez ce qui donne sa cohérence mais aussi son éclatement au récit, à « l’enquête ».

Deuxième piste : buts et pouvoirs de l’écriture

  • Analysez quelles fonctions Chamoiseau attribue à l’écriture.
  • Analysez le rôle de la réécriture pour Chamoiseau.

>Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>Les réécritures : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Patrick Chamoiseau est fasciné depuis son enfance par le Robinson Crusoé de Defoe et, dès le début de sa carrière d’écrivain, il s’est promis d’apporter sa contribution aux avatars de ce personnage devenu un mythe littéraire, célébré par Saint-John Perse, Valéry, Michel Tournier et bien d’autres encore. À propos de L’Empreinte à Robinson, Chamoiseau explique qu’il a voulu se glisser dans les « interstices » que lui laissent ces œuvres en proposant sa « variation » sur Robinson. C’est un livre qui tranche par rapport à ses œuvres antérieures où foisonnent des personnages à la créolité pittoresque. Robinson – mais il n’est même pas sûr d’être Robinson – se remémore les premiers temps de sa vie solitaire et ses efforts pour « mettre au clair son origine réelle », puisqu’il est devenu amnésique après son naufrage. Fou de solitude, hanté par l’angoisse d’avoir perdu son humanité avec la parole et les mots, Robinson poursuit son monologue intérieur. [Annonce du plan] Chamoiseau propose ici un récit inclassable, à la fois fragment autobiographique, enquête mystérieuse, conte philosophique et poétique [I]. Robinson, double de Chamoiseau, y mène une réflexion passionnante sur l’identité et sur les pouvoirs de la littérature pour élucider le mystère de la condition humaine [II].

I. Un récit inclassable

Chamoiseau, romancier et essayiste, rompt avec les formes littéraires qu’il a jusqu’alors pratiquées. Dans une mise en abyme vertigineuse, il joue de plusieurs genres à la fois.

1. Un récit autobiographique

  • Le texte, exclusivement à la première personne (« je, me mon, mes… ») et au passé (passé simple et imparfait), se lit comme un fragment d’autobiographie, remplie de « souvenirs ». Il porte les marques de l’intériorité. Robinson raconte peu de faits concrets : il s’attache à décrire sa vie intime, ses efforts pour reconstituer sa « substance intime » à partir de ses impressions, de son « imagination », des résidus de sa « mémoire ».
  • Robinson ou Chamoiseau ? Le récit de Robinson renvoie clairement à la dualité de l’écrivain martiniquais, marqué par sa double identité, celle imposée par la colonisation « occidentale » et ses racines africaines : il évoque d’une part la société médiévale ou renaissante dans sa dimension aristocratique, la vie des villes européennes avec leurs « ruelles jaunies » et des campagnes avec leurs « champs de blé » ; et d’autre part les paysages de « forêts sombres », les « villes de terre », les « dunes de sable », les animaux, les usages, les objets, les croyances et les rites des communautés africaines.

2. « Mettre au clair » le « chaos » des souvenirs : une [en]quête impossible

Dans son effort pour « mettre au clair » le « chaos » de ses souvenirs, Robinson se comporte comme un enquêteur qui s’efforce de résoudre un mystère.

  • La chronologie d’une enquête. Son récit est organisé chronologiquement. À partir des objets retrouvés dans l’épave et de bribes de souvenirs, Robinson tente de reconstituer son passé (l. 1 à 23), puis rappelle l’échec de cette quête et la perte d’humanité qui s’ensuit (l. 23 à 42) ; il explique enfin comment l’écriture lui a permis de s’inventer une identité et de retrouver son « humanité ».
  • Des indices divers et contradictoires. Robinson énumère en vrac un bric-à-brac d’hypothèses d’après les restes de l’épave : il s’imagine noble (« chevalier » ou « prince » dans un « château »), dans une ville aux « pavés crasseux » ou dans une nature exotique aux animaux étranges. Mais ces indices « incompatibles », « étranges » sont trop nombreux ou trop ténus pour composer une identité cohérente.
  • Des reconstitutions fragiles et difficiles. Robinson reconnaît du reste la fragilité de ces reconstitutions : ce sont des « chimères », des « imaginations », des « évocations » ; il se sert de modalisateurs (« ne durent pas être probantes », « sans doute jaillissaient-elles de… »). Sa mémoire est lacunaire (il parle des « trous de [s]a mémoire »), il ne lui reste qu’un « résidu de souvenirs » au point qu’il est prêt à « abandonner », qu’il se sent « défaillir ». La fracture en lui se traduit par la mise en page qui, par un astérisque, « fracture » le texte en deux, en plein milieu d’une phrase.

3. L’oralité d’un conte philosophique et poétique

  • Robinson poursuit son monologue intérieur au sein d’une très longue phrase, comme un courant de conscience exprimé par la parole libre d’un de ces conteurs que Chamoiseau écoutait dans son enfance antillaise et qui pouvait apostropher l’auditeur comme Robinson le fait sans cérémonie quand il s’exclame : « allez savoir comment ! »
  • Un flux de langue et de conscience. Le récit de Robinson se déroule comme une coulée fluide de phrases sans points ni majuscules ; c’est l’instrument efficace que Robinson-Chamoiseau s’est inventé pour retranscrire le flux de conscience, l’instabilité mentale d’un homme aux certitudes soudain ébranlées.
  • Une prose poétique. Il juxtapose des phrases nominales, insère des bribes de phrases en italique pour distinguer les réminiscences africaines, crée des images et des personnifications saisissantes : l’île devient une « puissance ennemie », il peint des « dunes de sable avalant l’infini ». Il invente des mots (« crapautard », « photogène », « ensourcer ») ; il répète, comme halluciné, « poulpe dans un trou de poulpe, petit de poulpes dans une engeance de poulpes », joue sur le propre et le figuré (« des images surgissaient des trous de ma mémoire »).
  • Une prose hallucinée. Il nous fait comprendre par une formule volontairement contournée que le langage lui échappe quand il s’animalise et qu’il se met à marcher à quatre pattes. Il ne lui reste que des sensations « quand [ses] mains s’associent à [ses] pieds dans de longues galopades ». Dans ses « fièvres narratives », Robinson semble possédé par Lautréamont ou Rimbaud, traversé par des impressions sensorielles inquiétantes et même répugnantes (il chemine « la bouche ouverte, dégoulinante de bave »).

Conseil

Une transition est composée de deux « parties » : l’une rappelle très succinctement ce qui a été prouvé, la 2e annonce l’axe suivant en établissant un rapport entre les deux axes.

[Transition] La façon dont il retrouve son humanité en réécrivant sa « légende » sur des registres au texte effacé sert de métaphore allégorique à sa conception des buts et des pouvoirs de la littérature, un palimpseste qui a sauvé Robinson.

II. Buts et pouvoirs de l’écriture

Aujourd’hui, pour Chamoiseau, l’objet de la littérature n’est plus de raconter des histoires, d’organiser le monde par un récit ou une narration avec un début, un milieu, une fin, mais d’essayer d’opérer des saisies de perceptions, des explorations de situations existentielles, qui nous confrontent à l’indicible, à l’incertain, à l’obscur.

1. Pourquoi écrire ?

  • Dans une mise en abyme vertigineuse, Robinson se souvient de lui faisant des efforts pour se souvenir de lui-même : au moment où l’écriture, pour sa vie pratique et concrète sur l’île, lui serait inutile, ce jeu de miroir qui passe par l’écriture retrouvée lui assure une survie d’un autre ordre, existentielle.
  • Robinson écrit pour « sauvegarder un reste d’humanité », pour retrouver son identité. Il en va de sa survie, l’écriture n’est pas un divertissement mais un engagement total au risque d’y perdre la raison. Il se sent menacé de perdre son humanité car il n’est pas d’humanité sans le regard d’autrui. Il se métamorphose, adopte un comportement animal, se met à « renifler », « grogner », il marche à quatre pattes, devient « crapautard », « poulpe »… Fou à force de solitude, Robinson cherche un miroir pour retrouver une image de l’humain (« j’habitais un étranger ») et ce miroir, c’est l’écriture.
  • Quand Robinson évoque les « fièvres narratives qui allaient posséder [s]on esprit durant de longues années », on pense à la « Saison en enfer » vécue par Rimbaud, aux frontières de la folie. Grâce à l’écriture, il redevient un être doué d’un « esprit » (« j’écrivais », « inventer »).

2. La littérature, un palimpseste

  • Symboliquement, métaphoriquement, Robinson écrit sur « les pages délavées de quelques épais registres sauvés de la frégate ». Il n’écrit pas à partir de rien mais sur un support qui conserve une mémoire, même si elle n’est pas déchiffrable. Il « réécrit ».
  • La force « d’un ou deux grands livres ». Robinson lui-même est une sorte de palimpseste vivant, il est conscient qu’il ne part pas de rien quand il est saisi de ses « fièvres narratives ». À travers lui parlent « un ou deux grands livres », un de ces livres fondateurs qui recréent le monde, le réorganisent, lui donnent un sens, qui parlent des préoccupations les plus anciennes de l’homme, le mystère de la mort, des origines, du sens de la vie.

3. Écrire entre les lignes, dans les « interstices » laissés par les grands auteurs

  • Réécrire ? désécrire ? Chamoiseau explique qu’il s’est glissé dans les « insterstices » que lui offre Robinson Crusoé, et Robinson lui-même – nouvelle mise en abyme –, pour dire ce qu’il « devenait » ou/et ce qu’il « aspirait à devenir » en recourant à d’autres auteurs. Il s’intercale dans leur écriture dont il faut « élargir les espaces entre les lignes ».
  • C’est un espace où sont compatibles des termes apparemment contradictoires : « réécrire », « désécrire », c’est-à-dire se libérer d’un langage aliénant, d’une mémoire étrangère, comme celle par exemple imposée par le colonisateur européen à la culture antillaise. Écrire joue alors le rôle d’une anamnèse platonicienne, ce retour des souvenirs de ce que l’âme a contemplé avant l’incarnation et qui permet d’accoucher de sa vérité, de retrouver son identité originelle.
  • Écrire, c’est aussi dialoguer. C’est dans l’altérité qu’on construit et qu’on choisit son identité dans une démarche libérée, volontaire et créative, qui est « à portée d’un vouloir », c’est ce qu’on « aspire à devenir ». Écrire, pour Robinson, s’inscrit dans un mouvement rétrospectif et prospectif : il dit « s’inventer sa propre histoire », à la fois sa biographie et sa « légende », sa fiction, d’abord dans un dialogue avec lui-même, puis avec le lecteur potentiel – quand il s’exclame : « allez savoir comment ! » − et évidemment avec les autres auteurs : tout est bon pour abolir la solitude. « Je est un autre », selon Rimbaud.
  • Robinson est ici le porte-parole de Chamoiseau pour qui aujourd’hui l’aventure est intérieure, dans la conscience humaine, dans la libération du « je » qui n’est plus régi par des normes communautaires : les individus doivent se recomposer pour exprimer toutes les possibilités de leur « moi ».

Conclusion

L’Empreinte à Crusoé est un titre énigmatique. On aurait attendu « l’empreinte de Crusoé » mais cette syntaxe curieuse n’invite-t-elle pas à lire : « emprunte à Crusoé » ? Il est aussi tentant de rapprocher « empreinte » et « imprimé » qui partagent la même étymologie. Robinson s’efforce de préserver l’empreinte qu’il a découverte sur la plage, empreinte sienne ou d’un autre, signe de son humanité ou d’une altérité. Les mots des livres ont eux aussi le pouvoir de fixer la trace des émotions, de l’insaisissable, de l’indicible : Rimbaud essayait de « fixer des vertiges ». Robinson a compris qu’il ne suffit pas d’organiser le monde pour exister. La leçon de cette fable poétique, c’est qu’il faut d’abord maîtriser son « chaos » intérieur, se connaître soi-même pour découvrir son identité.