Paul Claudel, L'Échange

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation - Le commentaire littéraire
Type : Commentaire littéraire | Année : 2013 | Académie : Inédit
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Le théâtre : acteur et public
 
 

Le théâtre : acteur et public • Commentaire

Le théâtre

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Sujet inédit

Le texte théâtral et sa représentation • 14 points

Commentaire

> Vous ferez le commentaire du texte de Claudel en vous aidant du parcours de lecture suivant.

a) Montrez quelle image Lechy Elbernon donne du public de théâtre.

b) Déterminez la fonction que Lechy Elbernon assigne au théâtre.

c) Expliquez d’où vient la poésie de ce texte théâtral.

Trouver les idées directrices

  • Appuyez-vous sur le parcours de lecture indiqué dans le sujet.
  • Faites aussi la « définition » du texte.

Tirade de théâtre (genre), qui décrit (type de texte) le métier d’actrice, une salle de théâtre et le public (thèmes), qui définit le théâtre (thème), lyrique (registre), poétique (adjectif) pour définir le théâtre et ses fonctions (buts).

Pistes de recherche

Première piste : le public de théâtre

  • Le terme « image » désigne une description avec ses caractéristiques.
  • Analysez les expressions qui désignent les spectateurs. Quel portrait Lechy Elbernon fait-elle du public ?

Deuxième piste : les fonctions du théâtre

  • Une « fonction » est un but, une visée, une mission. Complétez la phrase : « Selon Lechy Elbernon, le théâtre sert à… »
  • Relevez dans le texte les mots qui permettent de compléter cette phrase.
  • Classez les buts du théâtre par thème.

Troisième piste : un texte théâtral poétique

  • « D’où vient la poésie… ? » signifie : en quoi ce texte est-il poétique ?
  • Demandez-vous ce qui caractérise un texte poétique (typographie, sujet, images…). Cherchez dans le texte ce qui correspondrait à ces caractéristiques. Classez les traits poétiques que vous aurez trouvés.

>Réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>Le théâtre : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Le théâtre offre de nombreux exemples de mises en abyme, de « théâtre dans le théâtre » où des personnages d’acteurs sont sur scène en train de jouer (L’Illusion comique de Corneille, Les Acteurs de bonne foi de Marivaux ou Cyrano de Bergerac de Rostand). [Présentation du texte] Dans L’Échange, Paul Claudel met en scène une comédienne, Lechy Elbernon : elle n’est pas en train de jouer, mais elle parle de son métier d’actrice, de ses impressions sur scène. [Annonce des axes] Elle donne, dans ses répliques, une image originale du public, être étrange qu’elle côtoie tous les soirs [I], et, en même temps, elle exprime sa conception du théâtre [II], dans une langue plus poétique que théâtrale [III].

I. Le public de théâtre, mille corps en un seul

Du texte se dégage une définition originale du public de théâtre.

1. Un être de chair

  • Lechy Elbernon souligne la dimension physique du public par la métaphore « de la chair vivante et habillée » (l. 18) et par la métonymie de « l’œil » et de « l’oreille » qui le désignent (l. 33). Elle le définit essentiellement par les sens : il « entend », il « voi[t] » ; ils « écoutent », « regardent ».
  • La comparaison avec la « maison vide » indique qu’il a au contraire « l’esprit » vide.
  • L’animalisation (« comme des mouches, jusqu’au plafond », l. 19) souligne sa présence concrète et palpable.

2. Une masse, un personnage collectif hétéroclite…

Conseil

Lorsque vous citez une expression du texte, caractérisez-la en précisant le procédé de style utilisé et commentez-la. Voir guide méthodologique.

  • Les spectateurs, « assis par rangées les uns derrière les autres » (l. 5), sont présentés comme un groupe qui apparemment fait corps, comme en témoignent la fréquence des pronoms personnels pluriel (« ils »), le pluriel « comme des mouches » (insectes réputés pour pulluler), le verbe « garnissent » (l. 19) qui suggère la multitude ainsi que le jeu sur le chiffre « centaines » (l. 20).
  • Les spectateurs sont anonymes, dépourvus de traits du visage : ce sont « des visages blancs » (l. 20), couleur connotant le vide, l’absence de traits. Ils sont réunis par les indéfinis « tous » et l’expression « toute la salle » (l. 51).
  • En fait, il s’agit d’un groupe hétéroclite, constitué d’individus de l’humanité moyenne, dont chacun possède sa singularité : il est composé du « caissier » (désigné par sa profession), d’une « mère adultère » (désignée par sa situation familiale et morale), d’un voleur (désignation morale), d’un oisif (désigné par son vide existentiel). Lechy Elbernon offre l’image de l’homme en général, d’une sorte de comédie humaine où les personnes nommées pourraient constituer les personnages d’une pièce de théâtre.

3. Un être pitoyable et sensible

  • Lechy Elbernon donne une image assez pitoyable d’une humanité qui souffre et qui « s’ennuie » devant le vide de sa vie. Cette humanité est victime d’ignorance, elle est aveugle sur sa propre existence (« […] ne sachant de rien comment cela commence et finit », l. 22 ; « Ce qu’il porte dans son esprit, – l’en ayant fait sortir », l. 41). Elle souffre de maux ou de soucis quotidiens : mal social et financier (« qui sait que demain on vérifiera les livres », l. 26), mal sentimental de la mère (« dont l’enfant vient de tomber malade », l. 28), menace de la punition sous-entendue dans « qui vient de voler… » (l. 30). C’est une humanité victime de la fatalité « depuis sa naissance » (l. 21).
  • Lechy Elbernon croque dans une attitude symbolique le spectateur, qui « se regarde lui-même, les mains posées sur les genoux » (l. 24), fasciné par sa propre existence.
  • Le public est enfin un être d’émotion qui « pleure et rit », « gémit » et a un rôle dans la célébration théâtrale : sorte de personnage hors scène, il répond à l’actrice, comme un chœur : « Et quand je crie, j’entends toute la salle gémir » (l. 51).

II. Une conception de la fonction du théâtre et de l’acteur

Dans sa tirade, l’actrice définit aussi les multiples buts du théâtre.

1. Faire évader hors de la réalité et créer l’émotion

  • Au théâtre, chacun vient oublier sa réalité quotidienne (« la mère adultère dont l’enfant vient de tomber malade », l. 28) ou son lendemain (« qui sait que demain. / On vérifiera les livres », l. 26 à 28).
  • L’image du sommeil (« comme les rêves lorsque l’on dort », l. 12 ; « comme s’ils dormaient », l. 32) indique que le temps est comme suspendu.
  • Le théâtre a le pouvoir de provoquer toute la gamme des émotions, en recourant à tous les registres : à la tragédie ou au drame, on « pleure », on « gémi[t] » ; à la comédie, on « rit ».

2. Présenter un miroir de l’existence, plus vrai que la réalité

  • Au-delà de l’émotion, le théâtre agit comme un miroir qui nous révèle notre propre existence (« il se regarde lui-même », l. 24), nous montre concrètement, physiquement, en faisant passer par les sensations, par « l’œil » et « l’oreille », ce que l’esprit a chassé.
  • Paradoxalement, cet art de l’illusion donne une image de la condition humaine plus vraie que la réalité même : il parle de la « vérité » (« Et il arrive quelque chose sur scène comme si c’était vrai », l. 11).
  • À travers l’énumération de tous ses rôles (« les femmes », « la jeune fille et l’épouse vertueuse », « la courtisane trompée »), Lechy Elbernon montre que le théâtre reproduit la vie et le monde dans toutes leurs composantes.

3. Apaiser l’angoisse existentielle

Le théâtre a aussi une fonction presque philosophique et existentielle.

  • Il vient combler le manque et le vide laissés par l’ennui (« L’homme s’ennuie », l. 21) et la volontaire vacuité de l’esprit (« l’en ayant fait sortir », l. 41). Il rejoint en cela le « divertissement » pascalien.
  • En même temps, le théâtre remédie à l’ignorance de l’être humain sur sa destinée : en donnant à voir une vie dans sa globalité, il lui offre un sens, atténue le doute sur l’avenir et l’angoisse existentielle en permettant de « savoir comment cela commence et comment cela finit » (l. 22).
  • De son côté, l’acteur a la capacité d’hypnotiser son public, il exerce sur lui un pouvoir de suggestion mentale (« ils pensent ce que je dis », l. 46) et provoque son identification avec les personnages qu’il incarne. Mieux, Lechy Elbernon fait don d’elle-même à son public (« je suis toute à tous », l. 45).

III. Un texte théâtral poétique

Mais cette « définition » du théâtre n’a pas la sécheresse d’un essai, elle est au contraire poétique.

1. Une écriture poétique

  • La mise en page, avec ses passages à la ligne, ressemble à des versets.
  • La tirade est emportée par un rythme ample et lyrique dû aux répétitions (« œil », « oreille »), à des sortes de refrains qui s’appuient sur des anaphores (« Et… », l. 19, 20 et 22), à la structure syntaxique répétitive qui associe une subordonnée relative à un nom (l. 28, 30), au parallélisme de certaines phrases (« Ils m’écoutent et … je dis ; ils me regardent et j’entre », l. 46).

2. Le pouvoir de suggestion des images

Mais ce sont surtout les images qui donnent à la tirade sa poésie.

  • Certaines comparaisons suggèrent une atmosphère de rêve et d’irréel (« comme les rêves que l’on fait quand on dort », l. 12 ; « comme s’ils dormaient », l. 32). D’autres sont empruntées à la nature animale (« comme des mouches », l. 19) ou végétale (« comme les oignons », l. 36).
  • Les métaphores composent une définition poétique de la vérité : elles sont empruntées au domaine de la nature et en même temps du théâtre (« la salle n’est rien que de la chair vivante et habillée », l. 17).

3. Le lyrisme du moi

Enfin, la tirade a les accents d’une confession lyrique.

  • Les indices personnels de la première personne (« je » et « moi ») jalonnent la tirade et révèlent l’omniprésence du « moi » intérieur de l’actrice.
  • La combinaison et l’imbrication des pronoms personnels (« je les regarde », « ils pensent ce que je dis », « je sais qu’il y a là le caissier qui sait… ») matérialisent la symbiose de l’actrice avec son public.
  • Lechy Elbernon rappelle l’origine sacrée et religieuse du théâtre dans l’évocation du sacrifice de soi (« je suis toute à tous », l. 45).

Conclusion

« Ah, les étranges animaux à conduire que des comédiens ! » disait Molière. En effet, Lechy Elbernon est un personnage étrange. Mais elle est ici le porte-parole de Claudel, lui-même, poète et dramaturge à la fois. De façon originale, elle permet de percevoir le point de vue personnel et subjectif du comédien, d’avoir un aperçu de l’intérieur du vécu de l’acteur dont on ne voit que l’apparence, le masque, et qui est une composante essentielle du trio indissociable qui fait la pièce de théâtre : l’auteur, l’acteur et le spectateur.