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Paul Éluard, Bonne justice

POÉSIE

Poète inspiré ? Poète qui inspire ? • Commentaire

10

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Asie • Juin 2017

Séries ES, S • 16 points

Poète inspiré ? Poète qui inspire ?

Commentaire

Vous ferez le commentaire du poème de Paul Éluard (texte C).

Se reporter au document C du corpus.

Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

Définissez les caractéristiques du texte pour trouver les idées directrices.

Poème en vers réguliers (genre) qui décrit et argumente sur (types de texte) la vie et la « loi des hommes » (sujet), didactique, lyrique (registres), imagé, rythmé, musical, contrasté, pessimiste et optimiste à la fois, à tonalité religieuse (adjectifs), pour donner une leçon de vie et donner une vision du monde, pour définir ce qu'est la « bonne justice » et faire comprendre sa conception de la poésie (buts).

Pistes de recherche

Première piste : La « leçon de choses » d'un poète philosophe

Montrez qu'Éluard prend le ton d'un maître qui donne une leçon (servez-vous de la réponse à la question).

Analysez la rigueur de la structure du poème et sa progression.

En quoi cette « leçon » garde-t-elle cependant un tour poétique ?

Deuxième piste : Leçon de vie et de « vérité »

Quelle est la teneur de cette leçon ?

Quels éléments sont mentionnés ?

La vision du monde qui se dégage du poème est-elle négative ou positive, pessimiste ou optimiste ?

Troisième piste : Peinture, pièce musicale et… art poétique

En quoi ce poème se rapproche-t-il de la peinture ?

Pourquoi peut-on parler d'un poème « musical » ?

Quelle conception du poète et de la poésie se dégage implicitement de ce poème ?

Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

La poésie : voir lexique des notions.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Les époques troublées amènent les poètes à s'engager. Ainsi Éluard, aux côtés d'Aragon, de Tardieu, de Desnos…, publie-t-il clandestinement en 1943 un recueil de poèmes de lutte et de résistance (dont son fameux « Liberté »). Une fois les guerres passées, il poursuit sa quête d'une poésie ancrée dans la réalité (Les Sentiers et les Routes de la poésie, 1952). [Présentation du texte] Dans son court poème en vers « Bonne justice », il fait un bilan sans concession des « lois » (au sens large et non juridique) qui régissent la vie des « hommes ». [Annonce des axes] Comme un savant en « Sciences et vie de la Terre » qui observe le monde, comme un philosophe au ton didactique, il reconnaît que dans la vie il n'y a pas que des « merveilles » [I], mais qu'il faut garder espoir [II]. Cette « leçon » de vie est à la fois peinture et musique ; c'est aussi un art poétique implicite [III].

I. La « leçon de choses » d'un maître philosophe et poète

1. Une structure rigoureuse, presque « scientifique »

La structure de ce poème en vers réguliers repose sur une succession de définitions, autour du mot « loi », et sur l'anaphore de « c'est », qui rythme le poème – formule introductive de la définition par excellence. Chaque définition, assortie d'un adjectif (« chaude, dure, douce »), est suivie d'exemples qui illustrent sa spécificité (« raisin, vin, guerres, misères, eau, lumière… »).

La dernière strophe se distingue des précédentes par sa forme (phrase nominale) ; elle généralise, comme une conclusion tirée des trois exemples concrets, et suit donc la démarche inductive des sciences expérimentales : de l'exemple on en vient à tirer une conclusion générale.

2. Le ton de la leçon : généralisation et observation

Éluard recourt à de nombreux procédés de la généralisation, comme un philosophe au ton assertif qui n'appelle aucune contradiction. Il emploie le présent de vérité générale (« font ») mais aussi l'infinitif, mode impersonnel et intemporel, qui désigne une action dans sa nature et non dans sa temporalité (« se garder »/« changer »).

L'absence d'intervention directe du poète (le poème ne comporte aucune marque grammaticale de la 1re personne du singulier) donne au propos la valeur d'une vérité générale immuable.

définition

Une forme inchoative exprime une action qui commence, se poursuit et progresse (« s'endormir, vieillir », « se mettre à, commencer à… »).

Néanmoins, Éluard n'exclut pas une vision diachronique du monde et porte presque un regard d'historien : il retrace la vie de l'homme, de l'« enfant » à la « raison suprême », métonymie de l'âge mûr ; la forme verbale inchoative « va se perfectionnant » en marque la progression.

3. Le tour poétique de la leçon

Cependant, pour éviter la sécheresse d'un discours trop didactique, Éluard, peint une succession de croquis de la vie quotidienne, qui donne à sa leçon son côté poétique : une scène champêtre (« raisin, vin »), une scène d'intérieur en hiver (« charbon/feu ») ou une scène amoureuse (« baisers/hommes »), un champ de bataille et le tableau de la pauvreté, un paysage naturel plein de vie (« eau/lumière »), une scène de réconciliation (« ennemis/frères »)… Le poème « bouge », il est une fête pour les yeux.

L'ordre de ces scènes n'est pas laissé au hasard : Éluard fait alterner les strophes sombres et les strophes plus gaies, positives, s'appuyant sur l'esthétique des contrastes. Mais on y remarque la prédominance du regard positif : la strophe 1 est pleine d'élan, dynamique (« ils font »), la deuxième est funèbre, la troisième réconfortante ; la fin de la strophe 4 marque un apogée (« suprême »).

II. Leçon de vie et de « vérité »

Quelle est la teneur de cette leçon de vie ?

1. « Les obscures nouvelles du monde »

Selon Éluard, le poète a la mission non d'enjoliver la « réalité » mais de la montrer telle qu'elle est, avec ses malheurs. Le choc entre le « rêve » et la « réalité » n'en est que plus probant : ainsi, il mentionne les « guerres », la « misère », les « dangers de la mort » (mot mis en relief en fin de strophe).

Pour rendre ce côté sombre de la vie, Éluard utilise quelques procédés intrigants : il recourt à un vers impair, qui introduit un déséquilibre et donne l'impression de quelque chose qui « cloche » ; dans la deuxième strophe, un curieux enjambement avant de mentionner explicitement « les guerres » semble marquer l'hésitation du poète à évoquer cette réalité meurtrière ; enfin le système des rimes est irrégulier.

2. Une « loi chaude » et « douce » : fatalisme et optimisme

Le poète semble accepter les misères de la vie avec un fatalisme lucide : c'est une « loi », c'est-à-dire une norme qui règle inéluctablement la vie individuelle et la vie collective. La récurrence du mot comme une sorte de refrain, souligne son caractère inévitable, fatal.

Cependant, la leçon du poète est empreinte d'optimisme. Il a l'espoir d'un futur meilleur : la plupart des vers marquent la progression du négatif au positif, d'une transformation du brut (« raison/charbon ») en policé (« vin/feu » qui réchauffe), du mal en bien (« ennemis/frères », « guerre/mort-intact »). Il met aussi son espoir dans l'entraide qui permet de telles transformations, fruits d'un travail collectif des « hommes » (le mot est mis en relief à la rime à quatre reprises, quatre fois avant de se transformer en « frères »).

Ainsi, le poème résonne comme une profession de foi en l'homme dont il souligne la perfectibilité (« va se perfectionnant »). Éluard croit en l'amélioration des rapports des hommes entre eux ; il pense que la loi « nouvelle » sera comprise et acceptée de tous car l'homme est doué d'une « raison suprême » (l'expression est hyperbolique). Cette « loi nouvelle », fruit d'un large consensus, s'imposera naturellement et aboutira à cette « Bonne justice », sereine et équilibrée, qu'annonce le titre du poème.

3. Une profession de foi sans dieu

Dans ce tableau de l'humanité et de son histoire, aucune figure d'un dieu n'est mentionnée, si ce n'est… celle de la « Justice » que la majuscule transforme en « bonne » figure tutélaire, au seuil du poème. L'homme est seul artisan de cette évolution qui aboutit à la perfection. Pourtant, le poème prend les accents d'un hymne religieux.

Éluard mentionne de nombreux éléments chargés d'une connotation sacrée présents dans la Bible : le « vin » (image du sang du Christ), « l'eau » purificatrice (du baptême), la « lumière » (du Saint-Esprit qui éclaire), le « feu » (qui purifie)… Il écrit donc un hymne à la gloire de…, mais un hymne profane et laïc, un « aime ton prochain » qui ne serait pas dicté par Dieu, mais par le poète inspiré… qui est aussi un de ces « hommes ».

III. Peinture, pièce musicale et… art poétique

Éluard cependant, même s'il affirme que « la poésie n'est pas un objet d'art », n'en oublie pas pour autant de rester… artiste !

1. Proche des arts graphiques et de la peinture

Passionné par les arts graphiques et la peinture, il avait écrit son poème comme un calligramme symbolique : les quatre quatrains s'enroulaient en spirale et culminaient avec les derniers mots « raison suprême » – étape ultime de l'humanité en marche vers le progrès. Il offrait là une image de la perfection, boucle achevée, à l'image d'un monde plus fraternel, plus « juste ».

La forme versifiée garde des traces de ce goût pour « faire voir » : quatre quatrains (4 × 4) composant la structure de carré parfait, qui rend d'emblée visible l'équilibre de la leçon d'humanité qu'il contient.

Les « croquis », avec leurs éléments concrets, qui se succèdent comme autant d'épisodes de la vie humaine – un peu à la façon des Riches Heures du duc de Berry ou… d'une bande dessinée – impressionnent (au sens propre du terme) le lecteur qui visualise aisément ces saynètes colorées.

Enfin Éluard pratique une esthétique des contrastes familière à la peinture, surtout moderne : contrastes des couleurs à travers la mention du « raisin », du « vin », du « charbon », du « feu », de la « lumière » ; contrastes des formes : la rondeur du « raisin », la forme irrégulière du « charbon », le sillon du vin, les formes changeantes du « feu », la rectitude des rayons de « lumière »…

2. Des airs de musique

Les poèmes d'Éluard, et notamment celui-ci, ont été très fréquemment mis en musique. Ainsi, « Bonne Justice » a les accents d'une chanson, précisément d'un hymne, et l'apparence d'une suite de couplets avec des mots et formules-refrains (« C'est la loi », « hommes », « ils font »). Éluard joue sur les sonorités : lorsqu'il évoque des réalités positives, il recourt à des rimes féminines qui prolongent un son doux à l'oreille (« hommes », « lumière », « frères », « nouvelle », « suprême ») ; il multiplie les rimes intérieures ou les échos sonores dans un même vers (raisin/vin ; charbon/font ; guerres/misère ; malgré/dangers ; vieille/nouvelle) en jouant sur des allitérations (sonorités dures en « r » : garder, malgré, guerres, misère, mort ») ou des assonances.

3. Un art poétique, une conception de la poésie

Enfin, de la lecture du poème se dégage implicitement un art poétique. Quels principes essentiels Éluard défend-il ?

Le poète doit prendre son inspiration dans le quotidien, la « réalité » : la vie concrète (v. 2-3 ; v. 10), la vie affective et les réalités de l'amour (v. 4), le déroulement de toute vie, de la naissance (suggérée v. 4) à la « mort » (v. 8), en passant par l'âge mûr (v. 16).

Le poète doit « Pouvoir tout dire » (titre d'un poème d'Éluard, art poétique explicite cette fois qui mentionne les mêmes thèmes), sans chercher à embellir ou à « poétiser » (le terme est péjoratif pour Éluard).

La poésie doit aborder des sujets sérieux : la vie, la « mort », « la guerre », la « justice », la « misère »… Et le poète doit s'engager : il a pour mission d'enseigner aux hommes des leçons de vie, de se faire à la fois philosophe et artiste.

En même temps qu'un hymne à la gloire de l'homme, le poème implicitement est une profession de foi dans le poète-« lumière » et dans la parole poétique qui éclaire, qui peut guider les « hommes » et transformer le monde pour trouver la voie de la « Bonne Justice ».

Conclusion

[Synthèse] Par ce court poème à la fois leçon de vie réaliste et optimiste, peinture, hymne et art poétique implicite, Éluard semble confirmer [Ouverture] la conception de la poésie de Théodore de Banville : « La poésie est à la fois musique, statuaire, peinture, éloquence […] ; aussi est-ce le seul art, complet, nécessaire, et qui contient tous les autres ». C'est ce qui en fait son efficacité.

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