Paul Verlaine, "L'enterrement", Poèmes saturniens

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens - Le commentaire littéraire
Type : Commentaire littéraire | Année : 2012 | Académie : France métropolitaine
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
La poésie doit être utile
 
 

La poésie doit être utile • Commentaire

Poésie

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France métropolitaine • Juin 2012

Séries ES, S • 16 points

Commentaire

> Vous ferez le commentaire du texte de Paul Verlaine, « ­L’enterrement » (texte C).

Trouver les idées directrices

  • Faites la « définition » du texte pour trouver les axes (idées directrices).

Sonnet (genre) qui décrit (type de texte) un enterrement (thème), satirique, ironique (registres), pittoresque, réaliste, contrasté, paradoxal, grinçant (adjectifs) pour dénoncer les travers des bourgeois, faire sourire le lecteur, proposer une vision de la condition humaine (buts).

Pistes de recherche

Première piste : une scène réaliste et pittoresque

  • Imaginez la scène visuellement (pour voir le « tableau »).
  • Analysez les notations sensorielles qui donnent vie à la cérémonie.

Deuxième piste : l’éloge paradoxal d’un poète iconoclaste

  • Le thème et le titre du poème laissent-ils attendre son contenu ?
  • Verlaine donne-t-il une image positive ou négative de la cérémonie ?
  • D’où vient l’humour du poème ? Inspirez-vous de la question (sujet 1).

Troisième piste : la satire, la mise à distance de la mort

  • Qui Verlaine critique-t-il dans son poème ? Quels reproches adresse-t-il à ses cibles ? Tirez parti de votre réponse à la question (sujet 1).
  • Quelle image de la condition humaine révèle le poème ?

>Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>La poésie : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications en italique servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] En 1850, le peintre Courbet fit scandale en exposant L’enterrement à Ornans, tableau monumental où il représente une scène d’enterrement dans son village natal, avec, autour de la fosse ouverte, tous les participants, clergé, enfant de chœur, fossoyeur et un groupe de petits bourgeois. Cette toile, qui apparut comme le manifeste du réalisme en peinture, scandalisa par la crudité de la scène, sa tonalité sombre et brutale. [Présentation du texte] Une quinzaine d’années plus tard, sur le même thème mais dans une tonalité bien différente, Verlaine lui aussi s’attaque aux conformismes sociaux et rompt avec la poésie traditionnelle dans un sonnet au sujet macabre, « L’enterrement ». Jeune poète provocateur (il n’est pas encore le poète de la « nuance » et « de la musique avant toute chose »), [Annonce du plan] il décrit et raconte – comme s’il y assistait – de façon réaliste et pittoresque un enterrement (I). Témoin ironique de cette cérémonie, il en fait un éloge enthousiaste et burlesque (II). Par l’humour noir, c’est la comédie sociale qu’il dénonce et le trait est un peu trop appuyé pour ne pas laisser deviner dans ce poème l’horreur qu’inspire la mort (III).

I. Une scène réaliste et pittoresque

Comme si L’enterrement à Ornans, le tableau de Courbet, s’animait sous ses yeux, Verlaine met en place de façon réaliste les éléments et les personnages de l’enterrement et il en suit la chronologie.

1. Des silhouettes dessinées d’un trait vif

  • Verlaine, d’un trait vif et net, individualise chaque personnage et les saisit en pleine action, en donnant à chacun une caractéristique précise.
  • Ce sont d’abord le « fossoyeur » qui, armé de « sa pioche », creuse la tombe et le « prêtre » en « surplis » qui dit ses prières, assisté de l’« enfant de chœur ». Puis on apporte le « cercueil » que « les croque-morts » « rondelets », en « frac écourté », descendent dans la fosse et recouvrent de « terre ». Enfin, ce sont les discours des proches – « les héritiers » – qui sont prononcés près de la tombe.

2. Une fête pour les sens

Le récit de la cérémonie est rehaussé de détails pittoresques qui en font une vraie fête pour les sens.

  • Verlaine donne une dimension sonore à ce spectacle qui devient presque une comédie musicale avec la chanson du « fossoyeur », les prières du prêtre qui contrastent avec « la voix fraîche de fille » de l’enfant de chœur, le carillon de la « cloche » et les discours plus graves « des héritiers ».
  • C’est aussi un tableau coloré, lumineux dans lequel se mêlent les éclairs de la « pioche qui brille », l’éclat du « blanc surplis » du prêtre qui contraste avec la couleur sombre de « la terre » qui s’éboule et les tenues noires des fossoyeurs dont le « nez rougi » apporte une note tonique à l’ensemble.
  • Même le toucher est sollicité : le « trou » est bien « chaud » – ce qui contraste comiquement avec la voix « fraîche » de l’enfant de chœur – et la « terre » se fait légère pour recouvrir le cercueil dans « un mol éboulement ».

II. L’éloge paradoxal d’un poète iconoclaste

Verlaine n’est pas seulement l’observateur de la cérémonie, il la ­commente aussi en poète peu conformiste.

1. Le détournement du sonnet par un poète iconoclaste

  • Certes, Verlaine recourt à la forme classique du sonnet, le plus souvent réservé à la poésie lyrique sur des sujets amoureux. Cependant il le détourne et le traite avec désinvolture, non pas pour s’enthousiasmer sur quelque beauté féminine, mais pour faire l’éloge macabre d’un enterrement.
  • Il conserve la structure en deux quatrains et deux tercets et la répartition des rimes, d’abord embrassées, mais avec deux tercets plus fantaisistes : au lieu des rimes aab ccb attendues, il joue sur des rimes aab cbc. Attentat plus grave contre la dignité du sonnet, il remplace l’alexandrin de la chute par un simple octosyllabe.
  • Il glisse pourtant çà et là quelques délicatesses poétiques : une jolie personnification de la cloche qui « lance un svelte trille », une synesthésie pour la « voix fraîche de fille » de l’enfant de chœur (qui rappelle « les parfums frais comme des chairs d’enfant » de Baudelaire), un raccourci original – et humoristique – pour ces « nez rougis par les pourboires » qui nous font voir les trognes d’ivrognes des fossoyeurs transformant en tournées bien arrosées les pourboires reçus pour leur peine.

2. Un témoin enthousiaste, à l’expression familière

Comme du Bellay dans son tableau des « vieux singes de cour », Verlaine commente ironiquement la scène qu’il décrit et indique sa présence par des marques de première personne (« Je », « me ») et des exclamations enthousiastes au début du premier quatrain et du premier tercet.

  • Le récit se déroule sur le ton d’une conversation assez familière, dans la syntaxe et le vocabulaire. Il résume sa longue énumération des deux quatrains par un vague et banal « tout cela » et ponctue son commentaire d’un « en vérité », lui aussi courant.
  • Il enchaîne d’une façon lâche par des « et puis » peu recherchés ses remarques des deux tercets. L’oralité se marque aussi par la familiarité du diminutif « rondelets », l’adverbe « douillettement » ou la désignation peu respectueuse du défunt (un « joyeux drille ») et de sa tombe (un simple « trou »). Curieux éloge funèbre : comme on dit « un bon vivant », ici, c’est d’un « bon mort » qu’il s’agit.
  • C’est un mélange bizarre que nous sert Verlaine. À côté d’adjectifs aussi communs que décalés pour parler d’un enterrement (« gai », « charmant », « beau »), il se sert d’un présent – à la fois d’habitude et de « vérité générale » – et de déterminants définis (« l’enterrement », « le fossoyeur », « la cloche ») qui donnent à cet éloge un ton faussement profond et réfléchi.

3. Un éloge paradoxal sur le mode de l’humour noir

  • Au lieu de traiter l’enterrement sur le mode funèbre de la déploration, Verlaine choisit l’humour noir et grinçant, sur le thème du « tout est beau, tout est bon dans ce dernier voyage ».
  • La mort n’est plus synonyme de froid, de ténèbres, de silence, d’immobilité mais est au contraire « vécue » (si l’on peut dire) « allégrement » (« gai »), dans la lumière qui « brille », dans le confort : le mort, bien au « chaud » est « douillettement couché » sous « un mol édredon » (de terre…). On chante, on va trinquer (cf. le « nez rouge » des croque-morts) à la santé du mort (« un joyeux drille »), la cloche ne fait pas entendre le glas mais un « svelte trille ».
  • Le dernier tercet fait voir un final burlesque avec son vocabulaire boursouflé, emphatique (« pleins », « élargis », « gloire », « resplendissants ») et Verlaine, malicieusement, glisse même une allitération fantaisiste avec ces « fronts où flotte une gloire ». Les assistants, euphoriques, dans un chœur héroï-comique font l’éloge funèbre du disparu dont l’héritage est à portée de main.

III. La satire des hommes, mise à distance 
de l’horreur de la mort

Que retenir de ce récit burlesque ? Ce n’est certes pas une poésie engagée mais plutôt une charge contre l’hypocrisie et l’égoïsme des hommes, et de la bourgeoisie en particulier. Mais derrière l’humour noir, c’est aussi une constatation désabusée sur la condition humaine.

1. Une satire de l’égoïsme et de l’hypocrisie

  • L’enterrement n’est plus un rite social et religieux pour témoigner affection et respect au disparu. Inutile de chercher dans les protagonistes de la cérémonie un sentiment sincère. Chacun – fossoyeur, prêtre, enfant de chœur, croque-morts, héritiers – par ses chansons, ses prières, ses discours convenus et emphatiques, et jusqu’à la cloche par son joyeux carillon, manifeste son indifférence et ses préoccupations intéressées, « pourboire » pour les uns, héritage pour les autres.
  • C’est une triste galerie de portraits à la « gloire » de l’égoïsme de ces bourgeois ironiquement réduits par une métonymie à des « cœurs » et « des fronts », alors qu’ils sont dépourvus et de la générosité du « cœur » et de l’intelligence du « front ».

2. Une dénonciation de la misère humaine

  • Cet « enterrement » « charmant » peut être lu comme une antiphrase soulignant en creux la misère de la condition humaine qui n’a d’autre issue que la mort, ce que d’autres poètes ont appelé « le mot de la fin ». L’aboutissement de la vie humaine est donc cette parade grotesque où l’on masque l’horreur des faits par une cérémonie hypocrite. On pense à la constatation d’Hamlet, tenant en ses mains le crâne de Yorick : « To be or not to be… » Courbet, dans L’enterrement à Ornans, a lui aussi représenté un crâne.
  • Verlaine, lui, préfère donner de la mort une image plus réjouissante, celle d’un mort bien « au chaud » sous un « mol édredon ». Mieux vaut en rire, nous conseille-t-il.

Conclusion

  • L’humour, même noir, est un bon moyen pour prendre de la distance par rapport à ce que la réalité peut avoir d’affligeant. Bien loin du réalisme sombre de Courbet ou de Balzac décrivant l’enterrement à la va-vite du père Goriot avec un prêtre pressé d’en finir dans l’atmosphère sinistre d’un crépuscule humide, Verlaine s’amuse et nous amuse par sa fantaisie provocatrice, comme La Fontaine, qui commence ainsi sa fable « Le Curé et la Mort » (VII, 1) : « Un mort s’en allait tristement / S’emparer de son dernier gîte ; / Un curé s’en allait gaiement / Enterrer ce mort au plus vite. »
  • Rimbaud, le rebelle, imitera dans plusieurs de ses poèmes la verve satirique de son ami (« Le Mal », « Les Assis »), mais il saura aussi évoquer avec compassion le « Dormeur du val » et demander à la nature de « [le bercer] chaudement, il a froid ». Verlaine lui-même se souviendra avec émotion des « voix chères qui se sont tues ».