Paul Verlaine, La Bonne Chanson

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens
Type : Commentaire littéraire | Année : 2016 | Académie : Polynésie française

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Polynésie française • Juin 2016

Écriture poétique et quête du sens • 14 points

Sujets douloureux

Commentaire

 Vous ferez le commentaire du texte de Paul Verlaine (texte B). Vous pourrez vous inspirer du parcours de lecture suivant.

• En quoi ce poème propose-t-il une analyse précise des effets de l’absence ?

• Comment le poète suggère-t-il sa douleur ?

Voir le texte de Verlaine

Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

Identifiez les caractéristiques du texte.

Poème régulier (genre), qui décrit les « maux » causés par l’absence (thème), lyrique, élégiaque, pathétique (registres), mélancolique, ­pessimiste, distant (adjectifs), pour analyser les effets de l’absence et rendre compte de la douleur qu’elle provoque (buts).

Pistes de recherche

Première piste : l’analyse des effets de l’absence

Identifiez les sentiments qu’exprime Verlaine (ennui, douleur, soupçon et jalousie).

Analysez comment ces sentiments se succèdent.

Analysez comment l’écriture poétique rend compte de cette succession de sentiments.

Deuxième piste : l’expression de la douleur

Analysez le lyrisme du poème (servez-vous de la réponse à la question 2).

Repérez les indices personnels, les images et les figures de style (­comparaisons, allégories, personnifications…).

Quelle image Verlaine donne-t-il de lui-même ? de la jeune fille absente ? Sur quels aspects de celle-ci met-il l’accent ?

Appréciez la sincérité de Verlaine et l’effet produit sur le lecteur.

Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

La poésie : voir mémento des notions.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce et présentation du texte] Verlaine pensait que lui était destinée « une bonne part de malheur ». Il crut cependant avoir trouvé le bonheur en se fiançant à la jeune Mathilde, qu’il célèbre dans La Bonne chanson. Dans la pièce X du recueil, il évoque son ennui et son angoisse pendant l’absence de quelques semaines de la jeune fille. [Annonce du plan] Ces variations sur le thème « Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé », vers du poète romantique Lamartine, ne sont pas très convaincantes et donnent un peu l’impression d’un exercice de style où Verlaine analyse les effets de ­l’absence [I] de l’être aimé et s’efforce d’exprimer la douleur qu’elle lui inspire [II].

I. Une analyse précise des effets de l’absence

Dans ces trois strophes de longueur inégale, avec un dernier vers détaché, Verlaine analyse les effets qu’a sur lui cette absence.

1. Lutter contre l’ennui, la solitude et les heures trop lentes

L’usage de l’alexandrin, la longueur assez massive des strophes (de 8 à 11 vers), émaillées de notations temporelles, traduisent l’ennui que ressent le poète : les « heures » s’étirent et il compte les jours déjà écoulés, « plus de six semaines, déjà », et les « quinze longs jours » qui lui restent à attendre avec, comme deux soupirs après ce décompte, les adverbes « encore » et « déjà ».

Il y a « certes » (c’est Verlaine qui le reconnaît) des stratégies anti-absence : échange de lettres d’amour, à lire, à relire et à écrire, causeries imaginaires avec l’aimée pour rendre supportable la solitude, évocation (au sens étymologique : faire apparaître par la parole une personne, disparue ou lointaine) de la jeune femme pour donner une présence virtuelle à sa « voix », ses « yeux », son « geste ».

2. La persistance de la douleur

Mais ces tentatives sont dérisoires et ne réussissent pas à « consoler » le poète, à dissiper sa « dolente [= douloureuse] angoisse ». Privé de la présence de celle qu’il attend, il n’a plus goût au monde qui l’entoure.

Pour évoquer ce monde décoloré, il multiplie les termes négatifs, ou affectifs (« morose », « triste ») ou descriptifs, empruntés au vocabulaire des sens, de la vue (« blafard ») ou du goût (« fade », « amer »).

3. Jalousie et soupçon

Mais l’absence lui réserve une épreuve encore plus pénible… Alors qu’il se morfond, « fidèlement triste », il se met à soupçonner Mathilde de profiter de son absence pour lui être infidèle.

Ses soupçons se marquent dans des interrogations multiples qui jalonnent la troisième strophe et dans les oppositions (parfois mises en évidence en fin de vers : « flétri »/« souri »), entre les termes négatifs qui s’appliquent à lui (« larmes, lents, flétri, mélancolie ») et ceux qui connotent le bonheur et la joie qui se rapportent à Mathilde (« délicieux, distraite, souri, joyeuse »).

Et l’imagination du poète nourrit sa jalousie et fait le reste pour la voir « joyeuse » et souriante auprès de quelque soupirant.

II. Comment le poète suggère-t-il sa douleur ?

1. Un lyrisme impersonnel

On s’attendrait à ce que Verlaine exprime sa douleur sur le mode personnel propre au lyrisme. Or, dans les deux premières strophes de cette Bonne chanson, Verlaine s’exprime d’une façon générale : dans la première strophe, au lieu du je attendu, tous les verbes d’action ou de parole ont pour sujet le pronom personnel indéfini « on ». Les verbes de la deuxième strophe, eux, sont à l’infinitif, mode impersonnel.

La périphrase « l’être en qui l’on mit son bonheur » pour désigner l’absente est également bien vague, désincarnée, voire abstraite. Gautier, dans un autre poème du corpus, donne de sa maîtresse une image féminine autrement sensuelle quand il évoque sa « gorge blonde ». Tout cela donne à ces vers le tour général d’une réflexion assez distanciée sur les malheurs de l’éloignement entre deux amoureux.

2. Un soupçon lourdement évoqué

Une bonne part de la deuxième strophe est consacrée à la naissance du soupçon d’infidélité. Verlaine y enchaîne un bric-à-brac de métaphores, de personnifications allégoriques assez peu convaincant. Les « pensées moroses » deviennent un puits sans fond dont les « espérances » personnifiées – elles sont « lassées » – ne tirent qu’un breuvage « fade et amer ».

Définition

Une allégorie est une figure de style qui consiste à représenter sous une forme concrète une idée abstraite (la paix sous la forme d’une colombe, la mort sous la forme d’un squelette avec une faux).

Verlaine, en donnant vie par l’allégorie à des sentiments comme le Doute (personnifié par la majuscule) ou le soupçon, imite un procédé cher à Baudelaire, mais sans la même réussite. Version dégradée du Cupidon mythologique, le Doute du poète symboliste, bizarrement qualifié d’« impur et lamentable », tire la flèche empoisonnée du « soupçon ».

Le lecteur contemporain a d’autant plus de mal à trouver de la sincérité dans ce tableau allégorique qu’il est précédé de trois comparaisons hétéroclites du soupçon avec des « oiseaux », des « balles » (de fusil ?), les « rafales » du « vent du sud » et de surcroît « en mer » !

3. Une vraie confidence ?

La troisième strophe est enfin à la première personne : Verlaine se peint dans une attitude familière et cohérente avec la situation : « accoudé sur [sa] table » « des larmes dans les yeux » ; c’est une scène d’intérieur, intime, d’un amant qui « li[t] » et « reli[t] » une lettre, une scène avec des détails discrets mais évocateurs, quant au contenu même de la lettre (« un aveu délicieux »).

Mais cette impression se dissipe parce qu’au lieu de s’adresser à l’aimée directement par un tutoiement qui la rapprocherait, il l’éloigne encore par le pronom « elle ». On s’étonne aussi du verbe choisi pour cet « aveu » qui « s’étale » : le terme implique un manque de réserve, un certain sentimentalisme vulgaire de la façon dont la jeune fille parle de son amour au lieu de trouver des mots capables de toucher le cœur délicat d’un poète.

Mais lui, a-t-il su nous donner des détails précis sur cette jeune femme, autres que des mots bien vagues tels que la « voix », les « yeux », le « geste » qui esquissent à peine une silhouette pour cet « être » en qui il prétend avoir mis « son bonheur » ? Certes, il multiplie et répète des mots forts comme « angoisses », « morose » ; « absent » et « absence » reviennent comme un leitmotiv et il joue de la modalité expressive des phrases, souvent exclamatives, parfois interrogatives, mais cela suffit-il pour rendre sensible, crédible l’intensité de ces grands « maux » qu’il déplore ?

Conclusion

Ce poème n’est peut-être pas le plus réussi de La Bonne Chanson. Dans d’autres pièces du recueil, Verlaine peint quelques-uns des paysages les plus évocateurs de toute sa poésie. Finalement, le poète prend ici le pas sur l’amant : il met sa peine – sûrement sincère mais supportable – en vers, comme dans un exercice poétique, sans atteindre la concision, la densité si émouvante qui nous touchent dans certains poèmes de Sagesse (« Le ciel est par-dessus le toit »). [Ouverture] Mais n’y a-t-il pas dans « Le Pont Mirabeau » d’Apollinaire comme un écho des derniers vers verlainiens : « Pendant qu’ici coulent pour moi lents et moroses/Coulent les jours, ainsi qu’un fleuve au bord flétri » ? Apollinaire aurait-il donné une forme définitive à cette esquisse où Verlaine mêle déjà le temps, l’amour et l’eau ?

« L’amour s’en va comme cette eau courante

L’amour s’en va

Comme la vie est lente

Et comme l’Espérance est violente

[…]

Passent les jours et passent les semaines

Ni temps passé

Ni les amours reviennent

Sous le pont Mirabeau coule la Seine »