Pensez-vous, comme Rousseau, que les fables ne sont pas destinées aux enfants ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re S - 1re L - 1re ES | Thème(s) : Les procédés littéraires - La dissertation littéraire
Type : Dissertation | Année : 2011 | Académie : Hors Académie

 « Émile n'apprendra jamais rien par cœur, pas même des fables, pas même celles de La Fontaine » (texte annexe). Pensez-vous, comme Rousseau, que les fables ne sont pas destinées aux enfants ? Votre réponse s'appuiera sur les fables du corpus et sur d'autres fables que vous connaissez.

Se reporter aux documents du corpus.


     LES CLÉS DU SUJET  

Comprendre le sujet

  • Le sujet comporte une citation et une question qui vous invite à prendre position (« pensez-vous ? »).

  • On ne vous demande pas votre avis sur les fables ; il s'agit de savoir si les fables sont des textes adaptés aux enfants, utiles pour eux.

  • Vous devez « répondre » à Rousseau (« comme Rousseau »).

  • Subdivisez la question en sous-questions.

  • Vous serez amenés à vous demander :

    • « Les fables présentent-elles des inconvénients pour les enfants ? Sont-elles nuisibles ? En quoi ? »

    • Puis : « Quel intérêt les fables peuvent-elles présenter pour les enfants ? Quelle utilité peuvent-elles avoir pour eux ? »

    • Peut-être serez-vous amenés à nuancer, donc à vous demander : « Quels types de fables sont recommandés pour les enfants ? Quelles précautions faut-il prendre dans l'utilisation des fables pour les enfants ? Est-ce le seul moyen de les instruire et de les éduquer ? »

Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

La fable : voir lexique des notions.

Pistes de recherche

Première piste : on peut, avec Rousseau, dire que les fables sont nuisibles

  • Les fables présentent une vision souvent pessimiste (exemples).

  • Les fables consacrent le triomphe de la duplicité, de l'hypocrisie, de la force (exemples).

  • L'enfant risque de ne pas faire la transposition nécessaire (exemples).

Deuxième piste : mais les fables sont néanmoins utiles et agréables pour les enfants

  • L'attrait de récits variés (exemples).

  • Donner aux enfants une image réaliste du monde (exemples).

  • La nécessité de faire le lien entre les faits (le récit) et les idées (morale) [exemples].

Troisième piste : il faut être nuancé : nécessité d'un compromis

  • Choisir les fables (critères de choix).

  • Tenir compte de l'âge des enfants (exemples).

  • Avoir aussi recours à d'autres moyens d'instruire (exemples).

Corrigé

Attention ! Les indications entre crochets ne sont qu'une aide à la lecture et ne doivent pas figurer dans votre rédaction.

Introduction

Nous avons tous en tête des fables de La Fontaine apprises à l'école primaire : « La Cigale et la Fourmi », « Le Corbeau et le Renard », « La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Bœuf »… Puis, après quelques années d'oubli, en classe de première les programmes officiels de littérature les rappellent à nous : en effet, quel meilleur exemple du genre de l'apologue que les Fables de La Fontaine ? Et pourtant, si Rousseau ressuscitait de nos jours, il interdirait formellement à son Émile l'accès à nos classes : « Émile n'apprendra jamais rien par cœur, pas même des fables, pas même celles de La Fontaine »… Tout au plus s'est-il permis de les lire lui-même, mais « avec choix… ». Que faut-il en penser ? Les fables seraient-elles nuisibles pour les enfants ? Seraient-elles réservées aux seuls adultes ? Il faut sans doute nuancer la pensée de Rousseau, en accordant que les fables ont de nombreux attraits pour les enfants et qu'il suffit de les manier avec discernement.

I. On peut être d'accord avec Rousseau

1. Une vision souvent pessimiste du monde

Il faut concéder à Rousseau que les fables présentent souvent une vision pessimiste de la vie, qui n'a rien de merveilleux : dans le monde des fables, les Animaux contractent la peste qui les déciment, le Cerf tombe malade (« Le Cerf malade »), le Loup a faim, le Chien est privé de sa liberté et porte les marques du collier… Jean Anouilh, qui lui aussi écrivit des fables au xxe siècle, constate que l'image du monde qu'offrent ses propres fables est marquée par le pessimisme : on y voit que « l'amour n'est jamais partagé ».

2. Les fables consacrent le triomphe de la duplicité, de l'hypocrisie et de la force

Et, quand il ne s'agit plus de simple tableau du monde et de la destinée, mais des rapports sociaux, les fables consacrent le plus souvent le triomphe de la duplicité, de l'hypocrisie et de la force.

Chacun y est berné par les plus malins – et le Renard, « vieux routier et bon politique » (« Le Lion »), se charge le plus souvent du rôle de trompeur pour ainsi dire « professionnel » : une fois sorti du puits, il laisse le Bouc au fond, il vole son fromage au Corbeau, et cela en toute impunité, puisque, son forfait commis, il retourne à ses « affaire(s) »…

Le Lion use sans obstacle de sa force et quand bien même on s'allie contre lui, il triomphe : dans la fable « Le Lion » (XI, 1) le Léopard et le Renard ont beau s'associer contre lui :

« Nul n'y gagna, tous y perdirent.

Quoique fît ce monde ennemi,

Celui qu'ils craignaient fut le maître. »

« Le Loup et l'Agneau » commence bien par « La raison du plus fort est toujours la meilleure »…

Au fond, on nous peint un monde où les trompeurs et les puissants sont présentés de façon avantageuse et où les victimes sont souvent sottes ou vaniteuses, témoin le Corbeau et son fromage, ou encore l'Âne qui donne pour tous les autres en tribut au ciel sa propre vie (VII, 1). Et il faut bien constater avec Rousseau que le lecteur, emporté par le récit, n'a pas tellement pitié de ces victimes… Car il est rare que le fabuliste consacre quelques vers à s'apitoyer sur le dindon de la farce : il nous livre les faits tels quels.

3. Quelle morale de vie se dégage des fables : débrouillardise et médiocrité ?

Devant ces constatations, s'il fallait se forger un code de vie, on aboutirait à une morale d'abord de la défiance – il faut se méfier et du Loup et du Renard et du Lion, parfois même de ses amis –, et de la débrouillardise, quitte à recourir à des moyens contestables. Il s'agit de sauver sa peau, sans être trop regardant sur la moralité des voies pour y arriver. La Fontaine propose aussi une morale souvent frileuse, celle du bon sens mais exempte d'héroïsme, de générosité, qui n'engage pas à prendre la vie avec mordant. Est-ce là un modèle à donner à des enfants ?

S'il fallait faire un petit « florilège » de morales à tirer de ses fables, on obtiendrait à peu près ceci :

on gagne à flatter hypocritement les autres (« Le Corbeau et le Renard ») ; il est inutile de se mesurer à plus fort que soi (« Le Loup et l'Agneau ») ; il faut se venger et « tromper » en retour celui qui vous a trompé (« Le Renard et la Cigogne ») ; il ne faut pas essayer de dépasser ses limites (« La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le Bœuf ») ; il vaut mieux s'assurer un confort tranquille qu'une liberté aventureuse (« Le Loup et le Chien ») ; enfin, il vaut mieux vivre retiré loin des tracas (« Le Rat des villes et le Rat des champs », « Le Pot de terre et le Pot de fer »).

Voilà qui n'incite ni à l'audace, ni à l'action généreuse.

4. Les dangers de l'implicite, les séductions du récit

Même si, parfois, la « morale » est positive et engage à l'action, lorsqu'elle est implicite – ce qui est fréquent dans les fables –, l'enfant risque de ne pas savoir tirer la « bonne » leçon de l'apologue qui lui est proposé : faut-il fustiger le Lion qui trompe son peuple et vit heureux ? Faut-il agir comme le Renard qui flatte son roi et sauve sa vie, ou comme l'Âne qui avoue sincèrement sa faute sans aucune gravité et perd ainsi sa peau ? Laisser tirer au lecteur la leçon du récit est certes une démarche pédagogique fructueuse, puisqu'elle incite à la réflexion, mais pour de jeunes esprits livrés à eux-mêmes, elle peut être dangereuse, cela d'autant plus que les enfants ont plutôt tendance à se donner le « beau rôle » et à admirer celui qui triomphe…

À cela s'ajoutent les séductions du récit : plus simplement – et peut-être moins gravement –, l'enfant, captivé par l'« histoire », risque de ne pas savoir en faire la nécessaire transposition et la traduire dans notre monde, donc de ne pas en voir l'application dans la vie. L'apologue se trouve alors amputé d'une de ses fonctions majeures, sa fonction didactique. L'enfant, dit Rousseau, risque de ne pas en comprendre « le quart ».

II. Utilité et attrait des fables pour les enfants

1. L'attrait de récits variés

Néanmoins, depuis l'Antiquité, les fables – nonobstant ce qu'en dit Rousseau – gardent leur attrait auprès des enfants. C'est qu'elles ne sont pas l'épouvantail que nous présente l'auteur de l'Émile.

À choisir, s'il faut enseigner la morale aux enfants, autant le faire en les amusant. Et La Fontaine le souligne lui-même : « Une morale nue apporte de l'ennui. » Or, la fable, par bien des aspects, est propre à attirer les enfants.

Ceux-ci aiment les « histoires » d'animaux, proches de la nature et d'espèces très variées : on ne saurait compter le nombre de ceux qui peuplent le monde de La Fontaine, de la « gent moutonnière » aux pigeons, cochons, hérissons, oisillons…

Les fables s'autorisent toutes les fantaisies : on y trouve aussi des humains, souvent originaux : astrologues, marchands, curés, bergers, charlatans, ou encore des objets : un pot de terre et un pot de fer, un cierge peu versé dans la philosophie, ou des dieux et des personnages merveilleux : Jupiter – appelé familièrement Jupin –, des dragons…

Enfin, la variété, le pittoresque des récits et de leur structure correspondent bien à l'esprit enfantin : la fantaisie des fables est celle qu'ils apprécient aujourd'hui dans les dessins animés. On ne s'embarrasse pas toujours de l'exactitude biologique ou zoologique : le terrier d'un lapin devient son « palais » ou le « paternel logis », on y parle de la « case » du rat, du « Louvre » du Lion ou de son « antre » et de son « fort »…

Tout cela compose un monde sans ennui, dans lequel les enfants entrent plus facilement que dans un austère livre de morale.

2. Des « leçons » courtes et plaisantes, une morale en action

La brièveté des fables est bien adaptée à la capacité de concentration limitée des enfants : courtes, elles forment un tout à elles seules, n'exigent pas une lecture soutenue en continu ; un recueil de fables se prend et se laisse, au gré de l'humeur.

Enfin, les fables sont de la « morale en action » : elles ne proposent pas d'idées abstraites, mais des situations concrètes que l'on garde en mémoire, qui marquent l'esprit :

« J'oppose quelquefois, par une double image,

Le vice à la vertu, la sottise au bon sens,

Les agneaux aux loups ravissants,

La mouche à la fourmi ; faisant de cet ouvrage

Une ample comédie à cent actes divers,

Et dont la scène est l'univers » (« Le Bûcheron et Mercure », V, 1).

La Fontaine souligne la ressemblance entre le théâtre et les fables : elles instruisent par la représentation imagée du monde. Il ajoute : « Le conte fait passer le précepte avec lui. » La fable parle à l'imagination avant de parler à l'esprit. Et l'on sait bien que l'on retient mieux en s'amusant.

3. Il faut bien donner aux enfants une image réaliste du monde

On peut aussi opposer à Rousseau que rien ne sert de donner aux enfants une vision rêvée, édulcorée du monde ; il faut bien vivre les pieds sur terre et avoir une vision réaliste du monde, si l'on veut y vivre et y survivre. Faute de quoi, l'enfant risque d'être une victime naïve de ceux qui entendent mener le monde : on leur apprendra alors que certains dangers sont à éviter ou même à prévoir : qu'ils n'aillent pas se lancer dans des entreprises qui dépassent leurs forces comme le Pot de terre, brisé en mille morceaux lors de son téméraire voyage… Les fables ont pour mérite, même si elles sont parfois sombres, d'armer les enfants pour la vie.

4. Le type de « raisonnement » impliqué par les fables : la démarche inductive

Par ailleurs, le type de raisonnement exigé par les fables peut être formateur pour l'enfant. En effet, la nécessité même de faire le lien entre les faits (le récit) et les idées (la morale) et quelquefois de tirer soi-même la leçon (lorsqu'elle est implicite) incite à la réflexion. Le passage nécessaire de l'exemple à la généralisation, du concret à l'abstrait, oblige le lecteur, après l'agrément du récit, à un effort d'interprétation pour « traduire » l'exemple en règle de vie. Cette démarche inductive est plus formatrice que celle qui consiste à donner la règle avant de la mettre en application. Il s'agit là d'une démarche expérimentale qui convient mieux à l'esprit des enfants.

III. Il faut être nuancé : nécessité d'un compromis, « stratégies » possibles

Traiter le problème des enfants face aux fables n'amène pas à opter pour une solution globale, extrême : il serait aussi ridicule – avouons-le – d'empêcher Émile de lire la moindre fable que de lui livrer tout un fablier.

1. La possibilité d'un choix et d'une progression

On pourrait observer une progression, éviter au plus jeune enfant les fables les plus dures dans leur vision du monde : « Les Animaux malades de la peste », « La Mort et le Mourant », par exemple. Parmi les fables, certaines ne sont évidemment pas destinées aux jeunes enfants. Anouilh lui-même, au sujet de son recueil, prévient : « Les fables ne sont pas pour les enfants. » Et il est vrai que « Le Loup, la Louve et les Louveteaux » offre une image violente et dure du monde, surtout humain :

« Un monde d'innocents se tue et se torture.

Ce grouillement géant de meurtres et de mal,

Sous le regard froid de la lune,

C'est ce que l'homme appelle une nuit pure… »

Il s'a
it donc de faire œuvre de pédagogue et de choisir les fables en fonction de l'âge de l'enfant. De fait, même l'Émile de Rousseau, arrivé à un certain âge, lira des fables.

2. Accompagner la lecture

Rousseau, alors même qu'il compose un traité d'éducation, semble oublier qu'une éducation se construit avec des maîtres et des pédagogues qui doivent jouer pleinement leur rôle : l'adulte ne peut-il lire les fables avec son élève et, par un dialogue bien mené – une « explication » dirions-nous à l'école –, expliciter ce qui n'est pas saisi, rectifier les mauvaises interprétations, éclairer son élève ? Et pourquoi ne pas lui faire prendre conscience des séductions de la fable et de ses éventuels pièges pour mieux l'en protéger ?

Et si les « préceptes se contredisent », quand l'enfant ne sait quelle « leçon » choisir, ne peut-on lui montrer que, dans la vie, les « solutions » ne sont pas uniques et que l'on doit opter parfois pour l'une, parfois pour l'autre ? La morale n'est pas monolithique, c'est une matière où la nuance est nécessaire : parfois il faudra se battre – pour se défendre –, parfois il faudra renoncer au conflit – par prudence ou par humanité. Les fables qui se ­contredisent ne sont que l'image de la vie qui n'est elle-même que ­contradictions et jurisprudence.

3. D'autres moyens d'instruire ?

Enfin, on pourra répondre à Rousseau que les fables ne sont pas les seules sources d'éducation. D'autres moyens d'instruire existent. Elles ne sont qu'un volet d'une entreprise beaucoup plus vaste, qui doit mêler la théorie à la pratique, l'apologue à l'essai.

Mais il faut avouer que l'apologue a bien des attraits… La Fontaine confesse :

« et moi-même,

Au moment où je fais cette moralité,

Si Peau d'Âne m'était conté,

J'y prendrais un plaisir extrême. » (« Le pouvoir des fables », VIII, 4.)

Quant à Rousseau, il déclare « Je promets quant à moi de vous lire avec choix, de vous aimer, de m'instruire dans vos fables ».

Conclusion

Comme toute position trop tranchée, l'anathème que Rousseau jette sur les fables n'est pas recevable, et, s'il faut lui faire quelques concessions, il ­convient de nuancer : les fables, bien « maniées », conviennent aux enfants. S'il fallait transposer le débat à un autre niveau, on pourrait répondre à Rousseau que les fables constituent un monument de notre littérature et qu'il serait bien dommage de priver les enfants du plaisir d'apprécier leurs qualités littéraires. Même si la morale devait en souffrir un peu, laissons les enfants goûter la vivacité et l'attrait d'un récit bien écrit.