Pensez-vous qu’au théâtre le rire soit compatible avec le traitement de sujets graves et profonds ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation
Type : Dissertation | Année : 2016 | Académie : France métropolitaine

 

Dissertation

Pensez-vous qu’au théâtre le rire soit compatible avec le traitement de sujets graves et profonds ?

Vous appuierez votre développement sur les textes du corpus, sur les textes étudiés pendant l’année et sur vos lectures personnelles, ainsi que sur votre expérience de spectateur.

 

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

« compatible » signifie « conciliable, qui s’accorde avec, qui convient à ».

Le présupposé du sujet est : Le rire au théâtre est adapté, efficace pour aborder des sujets sérieux.

La forme interrogative « Pensez-vous » permet une discussion de ce présupposé.

Reformulez la problématique : Au théâtre, peut-on faire rire de sujets sérieux et graves ?

Chercher des idées

Définissez d’abord ce que l’on entend par « sujets sérieux et profonds » : problèmes existentiels (vie/mort, absurdité de la vie, fatalité, maladie…) ; enjeux sociaux et politiques (abus de pouvoir, injustice, guerre, religion…) ; problèmes sentimentaux (amour non partagé, différence de statut social…).

Subdivisez la problématique en sous-questions. Quel peut être l’intérêt du rire au théâtre pour parler d’un sujet grave ? D’où vient l’efficacité du rire/comique/humour au théâtre pour traiter de sujets graves ? Quels inconvénients peut présenter le rire au théâtre quand il aborde des sujets sérieux ? N’y a-t-il pas des limites au rire ?…

Choisissez les sous-questions qui pourraient être le titre d’une partie de votre devoir.

Faites-vous une liste de pièces comiques qui abordent des sujets sérieux.

Comme vous aurez souvent à faire référence aux notions, constituez une réserve de mots :

« rire » : ridicule, dérision, sourire, comique, humour/humoristique, plaisant, amusant…

« sérieux » : profond, grave, dramatique, critique, tragique, cruel, triste, pénible…

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Certains exemples seulement mentionnés doivent être analysés.

Introduction

[Amorce] « Je me presse de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer », lance Figaro à son maître dans Le Barbier de Séville, de Beaumarchais. Il conseille donc d’aborder les sujets graves et profonds sur le mode humoristique. [Annonce des axes] Dans quelle mesure le rire est-il compatible avec le traitement de tels sujets ? [I] Quel parti un dramaturge peut-il tirer du principe de Molière : instruire en divertissant ? [II] Le parti pris de « rire de tout » au théâtre n’a-t-il pas des limites ?

I. Le rire au théâtre rend plus réceptif aux sujets sérieux

1. Qu’est-ce qu’un sujet « grave » ou « profond » ?

Ces sujets sont ceux qui touchent aux fondements de la condition humaine : la vie, la mort, l’ignorance de son destin, l’absurdité de la vie…

Mais le théâtre aborde aussi des sujets graves plus concrets : les faits de société, comme l’amour (Marivaux, La Fausse Suivante) et le mariage (Molière, Le Malade imaginaire), les défauts des hommes (Le Malade imaginaire), le pouvoir (Hugo, Ruy Blas), la religion (Molière, Tartuffe et Dom Juan).

Or, paradoxalement, la littérature et plus précisément le théâtre choisissent des registres plaisants pour traiter ces sujets : Molière, Marivaux, Beaumarchais, Ionesco (La Cantatrice chauve) ou Jarry (Ubu Roi) prennent le parti de « plaire » pour mieux « instruire ».

2. L’humour pour divertir

Le comique au théâtre divertit et touche un public varié puisqu’il s’agit d’un spectacle collectif et vivant.

Marivaux, dans La Colonie, met en scène avec humour des femmes féministes avant l’heure : le public préfère aborder par le rire la question – sérieuse – de l’égalité entre hommes et femmes, plutôt que de lire les développements de Rousseau sur l’éducation des filles dans Émile ou de l’Éducation.

3. Le rire atténue la critique

L’efficacité du registre comique au théâtre vient de ce que le rire introduit une distance et atténue apparemment la critique. Ainsi, les aristocrates se pressaient et riaient au Barbier de Séville ou au Mariage de Figaro, où Beaumarchais remettait en cause leurs privilèges.

Molière renonce aux longues analyses des moralistes sur les vices de son temps : en amplifiant les défauts des hommes, en les caricaturant à travers des personnages ridicules, il provoque un rire qui « purifie » le spectateur.

II. Le rire dédramatise la souffrance et libère l’homme

1. Le rire, libérateur, désamorce l’angoisse

Faire rire, c’est aussi dédramatiser : le rire est libérateur, il allège l’angoisse et offre, devant des sujets trop graves, une porte de sortie.

à la question « Peut-on rire de tout ? » Pierre Desproges répond : « S’il est vrai que l’humour est la politesse du désespoir, […] alors oui, on peut rire de tout, on doit rire de tout. De la guerre, de la misère, et de la mort. »

Au xxe siècle, le théâtre de l’absurde met en scène le tragique de la condition humaine dans des pièces à l’humour grinçant : chez Ionesco (La Leçon) ou chez Brecht (prologue de La Résistible ascension d’Arturo Ui), le décalage entre le ton et le fond désamorce l’angoisse.

2. Le rire, instrument d’émancipation et de domination

Mais, plus encore, l’humour rend supérieur. Ainsi, au Moyen Âge, l’Église se méfiait du rire. Dans le roman d’Umberto Eco, Le Nom de la Rose (1982), un moine criminel veut interdire un livre d’Aristote sur la comédie, sous prétexte qu’il fait l’éloge du rire… C’est que le rieur se met en position de supériorité par rapport à celui dont il rit : il le domine.

Rire de son supérieur, du maître, du roi ou de Dieu, c’est les rabaisser, s’en libérer. Ainsi, lorsque Figaro se moque du comte Almaviva (Beaumarchais, Le Barbier de Séville) et Trivelin du Chevalier (La Fausse Suivante), ils se libèrent en paroles de la pression qu’exercent sur eux leurs maîtres qui, dans la vie réelle, les dominent.

Conseil

Un paragraphe = un argument, qui doit être illustré par un ou plusieurs exemples commentés. Ne vous contentez pas de citer des œuvres : expliquez en quoi elles appuient votre idée.

3. Le rire, une arme de combat

L’humour et le rire sont des armes de la contestation et mettent en question le pouvoir et les violences qu’il exerce. Dans Le Mariage de Figaro, le valet défie son maître dans des propos très polémiques : « Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus. Du reste, homme assez ordinaire ! tandis que moi, morbleu !… »

Tourner en dérision celui contre lequel on ne peut rien est parfois la seule arme de l’opprimé.

Alors, oui, il est des sujets graves dont le théâtre doit traiter sur le mode humoristique ou comique, pour mieux les dominer, parce que le rire est provocateur, parce qu’il est cruel pour sa cible, parce qu’il est une marque de courage.

[Transition] Jouer sur le décalage entre le ton (fantaisiste) et le contenu (sujets tragiques), permet de dévoiler l’absurde du monde. Et pour cela, le théâtre est particulièrement approprié, mais peut-il faire rire de tout ?

III. Le théâtre peut-il vraiment faire rire de tout ?

1. Le théâtre, un genre particulièrement adapté au rire

Le théâtre est d’abord un spectacle vivant et incarné qui crée l’illusion : les jeux de scène (gestes, mimiques, chutes…), le rythme du spectacle (« La Folle Journée » est le sous-titre du Mariage de Figaro), le grossissement qu’il implique sont autant de supports pour le comique et de vecteurs du rire.

C’est ensuite un divertissement collectif : or, les réactions collectives sont plus intenses que celles d’un individu isolé et surtout elles sont plus contagieuses. De là l’efficacité du comique au théâtre : le spectateur, emporté par le mouvement de groupe, accepte de rire des sujets les plus sérieux. Mais le théâtre peut-il pour autant faire rire de tout ?

2. Tenir compte du public et de l’interlocuteur

L’humoriste Pierre Desproges est formel : on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui. Il faut prêter attention au contexte et au destinataire, car ce qui peut amuser une personne risque d’en blesser une autre. La presse satirique, par exemple, aborde certains sujets, comme la religion, de manière humoristique (caricature du pape, du Dieu des chrétiens, de Mahomet dans Charlie Hebdo…) : l’efficacité de l’humour dépend alors du public visé.

L’humour noir est à manier avec précaution : où s’arrêter ? Comment fixer les limites du mauvais goût ? Il est des sujets qui s’accommodent mal du rire, comme les violences et les souffrances (camps de concentration, torture, attentats terroristes). Du reste, comment les représenter sur scène de façon à créer l’illusion théâtrale sans choquer et bouleverser le public ?

L’équilibre entre le « parti d’en rire » et le respect de la dignité humaine est donc très difficile à tenir. Car chacun a son propre système de valeurs et ce qui amuse l’un risque de choquer l’autre : Jean Genet fait rire de « bonnes » qui, au fond, planifient le meurtre de leur maîtresse (Les Bonnes, exemple à exploiter)…

3. La difficulté à rire de soi-même

Par ailleurs, il est plus malaisé de rire de soi-même que des autres. On reconnaît aisément dans l’Iphicrate de L’Île des esclaves (Marivaux) l’oppresseur et l’on rit des traitements que lui inflige son valet Arlequin, mais pense-t-on que l’on peut être soi-même l’Iphicrate de quelqu’un ?

Rire de soi-même demande une certaine force d’âme. Beaumarchais a su le faire quand Figaro, son alter ego sur scène, rit de ses déboires littéraires et professionnels dans le long monologue de l’acte V du Mariage de Figaro. Molière l’a su faire qui se met lui-même en scène dans L’École des femmes sous les traits d’Arnolphe, « vieillard » amoureux et malheureux d’une toute jeune fille, comme lui-même l’était d’Armande Béjart.

Mais les exemples sont rares d’une telle autodérision. On est peu enclin au théâtre à se reconnaître dans ce qui est ridiculisé, donc à « s’instruire » sur soi par le rire. Rire de soi, c’est se dédoubler pour se juger et en partie se détruire. On a du mal à ne pas se prendre au sérieux, à résister à la peur ou à l’espoir. L’efficacité du rire au théâtre se trouve parfois affaiblie par notre incapacité à rire de nous-mêmes.

Conclusion

[Synthèse] À la fois spectacle collectif et école de vie, le théâtre recourt souvent au rire qui plaît au public en même temps qu’il désamorce la gravité de certains enjeux et donne du recul sur les événements. Mais le rire a ses limites et l’on doit veiller à ne pas tomber dans le mauvais goût ou l’excès. [Ouverture] Cependant, si l’on ôte à l’homme son droit au rire – par la censure ou par une excessive gravité –, on lui enlève du même coup un remède à ses souffrances, une partie de sa liberté et de son identité, « parce que rire est le propre de l’homme » (Rabelais).