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Pensez-vous que la fonction essentielle du théâtre soit d'évoquer les relations intimes ?

THÉÂTRE

Figures de pères • Dissertation

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Asie • Juin 2017

Série L • 16 points

Figures de pères

Dissertation

Pensez-vous que la fonction essentielle du théâtre soit d'évoquer les relations intimes, qu'elles soient familiales ou amoureuses ?

Les textes du corpus sont reproduits ici.

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

Le présupposé est : « Une des fonctions du théâtre est de porter sur scène les relations intimes ».

L'expression « relations intimes » est explicitée par « familiales » et « amoureuses ». Identifiez les relations familiales (couple, parents-enfants, frère-sœur, oncles, tantes…) ; amoureuses (amant, maîtresse, époux, rivaux…). Montrez que le théâtre doit évoquer ce type de relations et cherchez pourquoi.

L'adjectif « essentielle » laisse entendre qu'il faut dépasser le présupposé, qu'il y a une discussion possible : on attend un plan dialectique, au moins une forme de concession : bien que le théâtre ait pour fonction de représenter les relations familiales et amoureuses, il sert aussi à…

Il peut y avoir discussion à deux niveaux :

le théâtre peut évoquer des relations qui ne sont pas intimes ;

le théâtre peut avoir d'autres fonctions.

Le sujet s'élargit donc aux diverses fonctions du théâtre.

Chercher des idées

Le plan

Subdivisez la problématique en sous-questions : Pourquoi et comment le théâtre est-il propre à évoquer les relations intimes ? Quelles autres relations peut-il évoquer ? Pourquoi et comment ? Quelles autres fonctions le théâtre peut-il assurer ?

Les idées

Précisez le sens du mot « intime » : personnel, profond, caché, secret, privé, familier, qui se passe entre quelques personnes très liées.

Cherchez ses antonymes : public, ouvert, collectif, social, politique…

Pour trouver pourquoi le théâtre est propre à évoquer les relations intimes, cherchez quelles sont ses spécificités (par rapport aux autres genres), ses contraintes, les moyens qu'il offre au dramaturge pour cela.

Pour les différentes fonctions du théâtre, demandez-vous à quoi peut servir le théâtre pour le dramaturge et pour le spectateur.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie. Certains exemples ne sont que mentionnés : il faut les développer.

Introduction

[Amorce] « Une pièce de théâtre ne m'intéresse » que si elle « n'est qu'un prétexte à l'exploration de l'homme », écrit Henry de Montherlant dans Notes de théâtre, assignant au théâtre la fonction principale de peindre l'être humain. Mais plus précisément quelle facette de l'homme ? Le comédien Jean Le Poulain semble lui répondre sur le mode de la plaisanterie lorsqu'il affirme : « Le théâtre est l'endroit où on s'embrasse le plus et où on s'aime le moins » ! Il entend par cette boutade que les dramaturges ont pour but essentiel d'évoquer dans leurs pièces les relations intimes. [Problématique] Est-ce là un but primordial du théâtre ? [Annonce du plan] Le théâtre est un genre propice à rendre compte des rapports privés, familiaux et sentimentaux entre les hommes [I]. Cependant, le cœur de l'intrigue théâtrale dépasse parfois la sphère intime [II]. Par ailleurs, au-delà de sa fonction de miroir des relations humaines, le théâtre remplit bien d'autres missions [III].

I. Le théâtre propice à l'évocation de relations intimes ?

1. L'omniprésence de la famille, du couple et du trio amoureux

Giraudoux écrit : « La plupart des pièces que nous considérons comme les chefs-d'œuvre tragiques ne sont que des débats et des querelles de famille. »

En effet, la multitude des pères, des mères et des enfants parmi les « types » théâtraux, l'omniprésence des « histoires d'amour » dans les comédies comme dans les tragédies indiquent clairement que la sphère familiale et amoureuse est au centre de toute intrigue théâtrale.

Les familles et les couples (mariés ou non) fournissent au dramaturge un large éventail de personnages : père, mère, beau-père et belle-mère, enfants, rival amoureux, conjoints…

Mettre en scène la vie intime d'une famille ou d'un couple permet d'aborder une infinité de sujets et de sentiments : amour, dévouement, jalousie, trahison, conflits, rébellion, incompréhension, ingratitude, rivalité, haine… qui lient ou opposent parents et enfants [exemples].

2. Pourquoi cette fréquence au théâtre ?

Cette fréquence s'explique en grande partie par le fait que le théâtre est un spectacle limité dans l'espace et dans le temps.

Il privilégie les « petits groupes » de personnages : famille, couple, triangle amoureux [exemples].

Même si les artifices du décor et de la scénographie permettent de représenter un grand espace (une forêt dans l'acte II de Dom Juan, par exemple), la cellule familiale ou les intrigues amoureuses impliquent un cadre réduit (maison, palais, place publique…).

Les limites temporelles de l'action (24 heures dans le théâtre classique, plus étendues dans le théâtre moderne) impliquent une situation de crise. Or, les relations familiales et amoureuses sont génératrices de péripéties tumultueuses concentrées et intenses – conflits, trahisons, rivalités, jalousie… – et assurent une action mouvementée, comme en témoigne le sous-titre du Mariage de Figaro de Beaumarchais : la Folle Journée.

3. La capacité à éclairer les relations secrètes et intimes

Antoine Vitez définit le théâtre comme « un art, dont toute l'ambition semble se limiter à être le laboratoire des conditions humaines ». En effet, l'espace spatio-temporel fermé fonctionne comme un « laboratoire ».

Le dramaturge peut ainsi mettre face à face les personnages, en un vase clos où les passions et les tensions s'exacerbent et deviennent plus visibles (exemple : Phèdre et Hippolyte dans Phèdre de Racine).

Le théâtre, qui ne raconte pas mais montre la vie, permet aux personnages d'exprimer directement ce qu'ils éprouvent, de faire connaître le fond de leur cœur lors de dialogues où ils s'affrontent (Dom Juan et Dom Louis de Molière, les tragédies de Racine, Le Jeu de l'Amour et du Hasard de Marivaux) ou de monologues où ils se confient.

Confronter un personnage à plusieurs personnes permet de faire surgir ses différentes facettes : exemple de Dom Juan face à Don Elvire, sa femme, aux paysannes qu'il veut séduire, à Sganarelle (son valet), à son père.

II. Quels autres types de relations le théâtre évoque-t-il ?

Le cœur de l'intrigue théâtrale dépasse souvent la sphère intime pour évoquer des relations plus étendues : sociales, politiques…

1. Mettre en scène des rapports sociaux

De nombreuses pièces tournent autour de rapports sociaux.

Dans l'Antiquité, les comédies de Plaute et de Térence campent ce qui deviendra le couple traditionnel maître-valet de la commedia dell'arte, puis des comédies de Molière. Le théâtre rend compte alors des rapports de dépendance – entre Toinette et Argan dans Le Malade imaginaire, entre Scapin et son vieux maître Géronte ou entre Dom Juan et Sganarelle. Au siècle des Lumières, le théâtre, plus « social », met le valet au centre de l'intrigue (Le Barbier de Séville ou Le Mariage de Figaro de Beaumarchais).

La scène théâtrale peut représenter un conflit entre des groupes sociaux, ethniques ou claniques. Roméo et Juliette, en marge de l'intrigue amoureuse, met en scène la rivalité entre deux familles, Capulet et Montaigu. L'Atelier volant de Valère Novarina met en scène une poignée d'employés, désignés par les lettres de l'alphabet et soumis à la domination des époux Boucot qu'obsède la peur d'une révolte des travailleurs. Koltès dans Combat de nègre et de chiens fait s'affronter les Noirs, ouvriers d'une entreprise de travaux publics, et les Blancs « toubabs » colonisateurs et dominateurs.

2. Mettre en scène des relations de pouvoir

Le théâtre peut aussi traiter de relations de pouvoir.

Même s'il s'agit de liens au sein d'une famille, la pièce dépasse le simple enjeu intime en leur donnant une valeur symbolique emblématique de l'époque. Exemples : Le Bourgeois Gentilhomme de Molière, Ferrante et son fils dans la Reine Morte de Montherlant, Créon et Antigone chez Anouilh.

Dans une sphère plus large, le théâtre représente un jeu de forces politiques et incite à réfléchir sur la légitimité du pouvoir ou sur ses dérives : c'est, chez Racine, Néron, le « monstre naissant » usurpateur face à Britannicus, le prince légitime ; c'est chez Musset, Alexandre de Médicis, duc de Florence débauché, face au tyrannicide Lorenzo dans Lorenzaccio ; c'est chez Jarry, le père Ubu qui fait « périr tous les nobles » et maltraite ses sujets.

3. Mettre en scène une parole engagée

Certains dramaturges enfin se donnent comme objectif essentiel de défendre une cause éthique, sociale ou politique et, en mettant en scène une parole engagée, ils cherchent à susciter chez le spectateur des sentiments d'adhésion, de révolte, etc. C'est ce que visent, par exemple, les pièces de Sartre (Les Mouches, Les Mains sales), de Camus (Les Justes), d'Anouilh (Antigone).

III. D'autres fonctions essentielles du théâtre : divertir, faire réfléchir, remettre en question le langage

Les fonctions du théâtre ne sauraient se limiter à « évoquer des relations ».

1. Le théâtre comme divertissement

Dès sa naissance, le théâtre a eu pour fonction de divertir. Pour Pagnol, le public vient au théâtre pour « se faire des songes ».

Plus profondément, le théâtre agit comme un instrument de « divertissement » au sens pascalien du terme, c'est-à-dire qu'il détourne le spectateur de la réalité, de son angoisse de la vie et de la mort, par exemple en lui proposant des fantaisies ou des féeries. Exemples : le surgissement de créatures surnaturelles chez Shakespeare, chez Giraudoux (les Euménides dans Électre, le spectre dans Intermezzo).

2. Fonction morale et philosophique du théâtre

Le théâtre peut, au contraire, engager le spectateur dans une réflexion consciente profonde.

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La catharsis désigne un des effets de la tragédie (selon Aristote) : c'est la purification, la libération de l'âme du spectateur, la « purgation » de ses passions dont il se sent libéré par la « terreur et la pitié » qu'il éprouve devant le châtiment d'un coupable à la destinée tragique.

Depuis l'Antiquité, les dramaturges assignent au théâtre une fonction morale : mettre en lumière les vertus et les défauts humains, dans la tragédie qui par la « catharsis » « purge » le spectateur de ses passions et dans la comédie qui utilise l'arme du rire pour « corriger les vices des hommes » (préface du Tartuffe).

Le théâtre peut s'attacher aux relations de l'homme avec lui-même : il prend alors une portée philosophique. Une de ses fonctions serait de « se regarder soi-même » (Claudel) et de susciter une réflexion existentielle sur l'être humain : qui est-il vraiment ? Qui « dirige » sa destinée (les dieux dans le théâtre antique, Dieu, le hasard…) ? Exemples : Dom Juan et son questionnement sur ses croyances (III, 1), Hamlet (« To be or not to be ? ») ; Zoo ou l'Assassin philantrope de Vercors pose la question : « Qu'est-ce qu'un homme ? » ; En attendant Godot de Beckett soulève la question de l'absurdité de la vie…

Lechy Elbernon dans L'Échange de Claudel explique cette fonction du théâtre : « L'ignorance […] est attachée [à l'homme] depuis sa naissance. Et ne sachant de rien comment cela [la vie] commence ou finit, c'est pour cela qu'il va au théâtre. »

3. Évoquer les relations de l'homme avec le langage

Le théâtre est aussi un art du langage et de la communication.

Il soulève la question du rapport de l'homme avec le langage : en quoi celui-ci peut-il être trompeur, générateur de malentendus, d'incompréhension, donc de tragique ? Comment l'utiliser ? N'est-il pas parfois instrumentalisé à des fins idéologiques ? N'est-il pas absurde ?

Pour mettre en valeur l'utilisation malhonnête de la parole, le dramaturge peut recourir à la mise en abyme, en mettant en scène des personnages qui eux-mêmes « jouent un rôle ». Exemples : le discours de Dom Juan, qui trompe et sa femme et son père (en feignant le repentir) ; les scènes 5 à 11 de l'acte II de Caligula de Camus (le jeu d'acteur de Caligula, très théâtral, successivement farceur, rêveur, en colère, qui trompe son entourage).

Certains dramaturges – comme Sarraute, Ionesco, Beckett – font réfléchir sur l'absurdité du langage, l'incommunicabilité entre les êtres, en mettant en scène un langage déstructuré, des conversations décousues, une parole qui ne fonctionne pas et tourne à vide… [exemples]. Leur théâtre s'attache à dénoncer son fondement même : l'échange de paroles…

Conclusion

Si le théâtre est un lieu et un genre privilégié pour rendre compte des relations intimes, il ne saurait se limiter à la sphère familiale ou amoureuse : il élargit souvent son champ d'action aux rapports sociaux ou politiques. Mais surtout, il remplit bien d'autres rôles : tantôt sa fonction de divertissement prend le dessus ; tantôt sa fonction didactique l'emporte et c'est alors un tremplin vers une réflexion morale et existentielle. Mais peut-on vraiment désigner une de ces fonctions comme « essentielle », au détriment des autres ? N'est-ce pas leur combinaison, leur complémentarité qui font du théâtre un genre spécifique et qui explique que le public emplisse encore les salles ?

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