Pensez-vous que la poésie soit une invitation au voyage ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens
Type : Dissertation | Année : 2015 | Académie : France métropolitaine
Corpus Corpus 1
Le voyage

France métropolitaine 2015, série L • Dissertation

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3

CORRIGE

France métropolitaine • Juin 2015

Série L • 16 points

Dissertation

> Pensez-vous que la poésie soit une invitation au voyage ? Vous répondrez à cette question en vous fondant sur les textes du corpus ainsi que sur les textes et œuvres que vous avez étudiés et lus.

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

  • Le sujet propose une thèse : « La poésie fait voyager ». Vous devez réfléchir sur cette affirmation.
  • La formulation « pensez-vous que… » laisse entendre une discussion possible, une prise de position de votre part.
  • Analysez précisément le mot « voyage ». Un voyage implique un déplacement d’un lieu à un autre, d’un point de départ à un point d’arrivée. Le mot peut aussi être pris au sens figuré.
  • La problématique est : « La poésie fait-elle voyager le lecteur ? »

Chercher des idées

  • Scindez cette problématique en sous-questions en variant les mots interrogatifs : le poète fait-il voyager le lecteur ? Quel type de voyage ? Comment le poète fait-il voyager le lecteur ?).
  • Vous pouvez aussi vous demander : S’agit-il d’un voyage ailleurs ? d’un voyage intérieur ? dans le secret des choses ? dans la réalité profonde ?
  • Un élargissement vous est suggéré par le sujet : La poésie fait-elle toujours voyager ? N’est-elle qu’invitation au voyage ? N’est-elle pas aussi autre chose ?
  • Montrez que le poète : fait voyager dans d’autres mondes (lesquels ? réels ? irréels ? inconnus ?) ; invite son lecteur à un voyage intérieur ; a une sensibilité qui lui permet de percer le mystère du monde, de l’être.

Chercher des exemples de poèmes…

  • qui transportent ailleurs : dans l’espace (Du Bellay, Les Antiquités de Rome ; Musset, « Madrid », « Venise » ; Mallarmé, « Brise marine » ; Rimbaud, « Départ », « Ma Bohême » ; Verlaine, « En bateau » ; Supervielle, « Escale portugaise », « Escale brésilienne »), dans le temps (Heredia, « Les Conquérants ») ; dans l’imaginaire, le rêve et l’irrationnel (Verlaine, « Mon rêve familier » ; Rimbaud, Illuminations, « Le Bateau ivre » ; les poèmes surréalistes) ; dans l’idéal (Baudelaire, « Élévation », « La Beauté »…).
  • qui, proposent un voyage au sens figuré, dans les profondeurs de l’âme, dans le mystère des choses (« Correspondances » de Baudelaire).

Se préparer à rédiger

  • Dans la mesure où vous aurez à utiliser de nombreuses fois le mot « voyage » (« voyager »), constituez-vous une banque de mots, qui vous évitera les répétitions : partir, départ ; s’évader, évasion ; s’échapper ; s’éloigner ; parcourir, parcours ; voir du pays ; visiter ; découvrir découverte ; transporter / être transporté ; dépayser / dépaysement ; s’aventurer, aventure ; explorer, exploration ; naviguer… Et pour le sens figuré : rêver, rêve ; imaginer, imagination.

>Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

>La poésie : voir mémento des notions.

Corrigé
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Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] « Voyageur ailé » (Baudelaire), « homme aux semelles de vent » (Verlaine à propos de Rimbaud), le poète s’est depuis l’Antiquité forgé l’image d’un éternel voyageur qui vit « ailleurs ». « Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile ! » revendique Baudelaire dans son poème « Le Voyage ». [Problématique] Faut-il s’étonner que la poésie soit le plus souvent définie comme une « Invitation au voyage », pour reprendre le titre d’un célèbre poème de Baudelaire ? [Annonce des axes] Certes, elle est un merveilleux guide d’exploration du monde, dans l’espace et dans le temps… et dans d’autres mondes, ceux nés de l’imagination des poètes [I] ; bien plus, elle invite à des voyages intérieurs dans les mystères de l’âme, dans le secret des choses, dans l’univers du langage poétique [II]. Mais les poètes ne nous invitent-ils pas parfois à rester ancrés dans le monde qui nous entoure pour mieux le célébrer ou en dénoncer les abus ? La poésie peut-elle se réduire à une invitation au voyage ? [III]

I. Ailleurs ! La poésie, un guide de voyage… dans l’espace, le temps et le rêve

1. Voyage dans l’espace, à travers le monde : dépaysement et évasion

  • Muni d’une anthologie de poèmes, véritable guide de voyage, uniquement à travers leurs titres, le lecteur parcourt le monde : partant du « Port » (Baudelaire, Reverdy), sans jamais se déplacer, il visite Rome avec Du Bellay, l’Orient avec Hugo (Les Orientales), « Venise » ou l’Andalousie avec Musset, le Portugal (« Escale portugaise ») ou le Brésil (« Escale brésilienne ») avec Supervielle, l’Équateur avec Michaux (« Ecuador ») ou la lointaine Asie en compagnie de la « petite Jehanne de France » (Cendrars, « La Prose du transsibérien »). Une telle anthologie ne pourrait-elle remplacer les cours de géographie ?
  • De nombreux poètes ont nourri leur poésie de voyages réels (Rimbaud éternel fugueur, Supervielle, Saint-John Perse…) dans des pays lointains. Mais, sans aller si loin, le lecteur visite Paris de fond en combles avec Apollinaire, depuis « Pont Mirabeau » jusqu’« Aux pied des tours de Notre-Dame » en passant par la tour Eiffel qu’il dessine en calligramme. Un site internet propose même une « Promenade dans le Paris d’Apollinaire » à partir de ses poèmes !
  • Et parce que la poésie est aussi modernité, il n’est pas un moyen de transport que les poètes n’aient offert à leurs lecteurs : voilier que Baudelaire emprunte pour « mettre à la voile » (« La Musique »), « steamer balançant [sa] mâture » de Mallarmé, petit train qu’Apollinaire poétise en calligramme ou Transsibérien qui « fait un saut périlleux et retombe sur toutes ses roues » (Cendrars), avion de Maulpoix. Bien des fois, le poète lui-même s’assimile à ces engins qui permettent l’évasion : Rimbaud se transforme en bateau dans « Le Bateau ivre », Baudelaire met à la voile, « les poumons gonflés Comme de la toile »…

2. Voyage dans le temps : résurrection épique du passé…

Exotisme spatial, mais aussi temporel… Leconte de Lisle avec « Le Cœur de Hialmar » ou Heredia avec « Les Conquérants » transportent le lecteur dans le passé et, avec des accents épiques, ressuscitent des époques exaltantes. Hugo réécrit une histoire de l’humanité avec La Légende des siècles.

3. Voyage dans un univers imaginaire, onirique

  • Grâce à une imagination hors normes, même lorsqu’il ne voyage pas lui-même, même lorsqu’il a épuisé les ressources de la réalité, le poète invite à un voyage dans un monde imaginaire, suscite le rêve par l’évocation de paysages inconnus qu’il crée lui-même, monde de Rimbaud, où les « Voyelles » prennent des couleurs, où « les pierreries [le regardent] », où « une fleur [lui] dit son nom », où l’on voit des « poissons chantants » et une « nuit verte aux neiges éblouies » (« Le Bateau ivre ») ; monde des surréalistes où « la Terre est bleue comme une orange » (Eluard)…
  • Parfois les poètes emportent le lecteur vers des mondes idéaux (« Parfum exotique », « L’invitation au voyage »…), ou effrayants (Verlaine et Théophile Gautier ont tous deux écrits un poème intitulé « Cauchemar »).

4. Pourquoi la poésie est-elle propice au voyage ?

  • Si la poésie est si propice au voyage, c’est parce que le poète, marginal à l’imagination fertile, cherche son inspiration hors d’un monde qui l’étouffe, le met souvent en marge. Il va ailleurs : « Anywhere out of the world » (Baudelaire).
  • C’est aussi que la poésie s’accommode du dépaysement, de l’exotisme, propre à stimuler l’imagination, riche en images ; elle est « peinture » (Horace) et, musique, elle se plaît aux noms enchanteurs, poétiques par leurs sonorités mêmes, qui conduisent vers des pays, des époques et des univers où s’épanouissent les passions les plus débridées.

II. Voyages intérieurs dans « l’espace du dedans » (Michaux)

Le voyage poétique est le plus souvent un voyage intérieur.

1. Voyage dans le cœur humain et dans l’inconscient vers les tréfonds de l’être

Le voyage poétique n’est qu’une façade et se présente comme une métaphore du monde intérieur que le lecteur doit élucider et interpréter.

• Le paysage, la ville, le pays évoqués dans le poème n’invitent pas à un voyage ailleurs, mais, reflets de l’âme du poète, ils servent à explorer « l’espace du dedans » (Michaux). Les périples auxquels nous convie Lamartine, dans « Les Voiles », ne sont qu’une métaphore de sa mélancolie romantique ; Maulpoix nous fait comprendre dans L’Instinct du ciel qu’il est l’homme « portant au cœur des coups, et des bleus plein la tête ». Exploratrice du cœur humain, la poésie par l’évocation d’un ailleurs en dévoile les méandres. « Je sens vibrer en moi toutes les passions » (Baudelaire, « La Musique »).

• La poésie « plonge » dans ce qui nous touche obscurément ; elle nous fait accéder à des régions de l’inconscient, au monde du rêve et à des émotions irrationnelles qui se libèrent dans l’écriture poétique. (Exemple à développer : les poètes surréalistes.) Le poète répond à la méditation du sage Confucius : « Le plus grand voyageur est celui qui a su faire le tour de lui-même. »

2. Voyage au cœur de la réalité et du quotidien, dans le secret du monde

  • Le voyage imaginaire peut s’accomplir vers le cœur des choses de la réalité quotidienne. « Traducteur » et « déchiffreur » des mystères du monde, le poète n’a pas besoin d’aller bien loin pour nous faire voyager et trouve dans le quotidien de quoi transporter son lecteur : c’est alors un voyage dans un univers proche, au-delà de « Fenêtres ouvertes » (Hugo) ou à l’intérieur d’« une fenêtre fermée » (Baudelaire).
  • Le poète symboliste « comprend […] / Le langage des fleurs et des choses muettes » (« Élévation », Les Fleurs du mal). Baudelaire nous fait passer à travers « les vivants piliers » du temple de la Nature pour nous faire saisir les correspondances qui traversent le monde où « les couleurs, les parfums et les sons se répondent ».
  • Francis Ponge (« Le Pain »), partant de la « croûte », « façonnée en vallées, crêtes, ondulations, crevasses… », qui nous entraîne du côté des « Alpes », du « Taurus » et de la « Cordillère des Andes », nous plonge dans le « lâche et froid sous-sol que l’on nomme la mie » avant de repartir dans un voyage « dans le four stellaire » infini…

3. Voyage dans le futur : la parole poétique comme moyen d’exploration de l’inconnu

Selon Baudelaire, le poète partage avec les bohémiens, gens du voyage, non seulement leur besoin d’ailleurs, mais aussi leur don de voyance ; comme eux, il sait pénétrer « l’empire familier des ténèbres », il voit plus loin que les autres. Ainsi Victor Hugo, dans la Fonction du poète, assigne comme mission au poète, qui « seul distingue en leurs flancs sombres / Le germe qui n’est pas éclos », de « Faire flamboyer l’avenir ».

4. Voyage dans le monde des mots, dans la fantaisie du langage

  • L’ultime destination du voyage poétique pourrait être le monde des mots, explorés dans tous leurs sens, leurs connotations, leur potentiel sonore et musical, les jeux d’échos insoupçonnés pouvant naître entre eux (Exemple à développer : l’expérience de l’Oulipo, de Queneau).
  • La poésie, grâce à son jeu sur le langage et à son invention verbale, permet des escapades dans la fantaisie : voyages au pays des mots qui, « séparés du monde informe du langage parlé », « déracinés » (Octavio Paz), replantés dans leur nouveau terroir, aux allures exotiques, donnent des fruits et des fleurs jusque-là inconnus.
  • Le poète invite à un voyage dans une nouvelle langue, la langue poétique, qui établit des rapprochements inattendus et semble une langue inconnue qu’il faut comprendre comme lorsque l’on arrive dans un pays étranger.

III. Mais la poésie est-elle forcément voyage ?

1. Le refus ou l’impossibilité de larguer les amarres

Il est cependant une poésie qui refuse le voyage, qui ne veut ou ne peut larguer les amarres, se défaire du réel et du présent.

  • Le poète aime parfois à traduire la réalité qui l’entoure et se plaît à dire ses expériences vécues (« Une allée du Luxembourg », Nerval). Le lyrisme se nourrit de moments et de lieux proches, d’expression de sentiments intimes n’appelant aucun voyage, ni dans le réel ni dans l’imaginaire. (Exemples : les poèmes d’amour – Ronsard, Apollinaire, Aragon… ; les poèmes du quotidien ou de la douleur : Hugo, « Elle avait pris ce pli », « Oh je fus comme fou »).
  • Ne pouvant s’envoler hors du monde, malgré ses tentatives, le poète est ramené sur terre, « hic et nunc », comme englué dans la réalité : ainsi Baudelaire, s’il voyage souvent, nous ramène régulièrement à cette « atmosphère obscure [qui] enveloppe la ville, Aux uns portant la paix, aux autres le souci » (« Recueillement »), au Spleen et à son « ciel bas et lourd [qui] pèse comme un couvercle » et empêche l’essor.

2. Le désir de retour

L’expérience exotique ou lointaine du voyage peut susciter l’élan inverse : l’aspiration au retour. Du Bellay veut revoir son « petit Liré » ; le « Bateau ivre » de Rimbaud, après ses voyages extraordinaires, aspire à revenir en Europe ; Supervielle s’exhorte lui-même à revenir à son point de départ : « Voyageur, Voyageur, accepte le retour / Il n’est plus de place en toi pour de nouveaux visages / Ton rêve modelé par trop de Paysages / Laisse-le reposer en son nouveau contour ».

3. La conscience qu’il faut « rester là » : le poète ne voyage pas mais s’engage

Certains poètes refusent délibérément de voyager quand la réalité les appelle à une mission plus urgente : ancrés dans le présent, engagés auprès de leurs semblables, ils mettent leur art au service de causes qu’ils défendent et, pastichant C. Roy, ils diraient : « Jamais jamais je ne pourrai [voyager] tranquille aussi longtemps que d’autres n’auront pas le sommeil et l’abri. » Comment voyager quandil faut résister aux horreurs nazies ou perpétuer le souvenir de la « cohorte des poignets nus / [D]es pores cautérisés d’encre / Bleu enfer » (R. Merle) ? Comment voyager quand une honteuse « Affiche rouge » salit les murs de Paris ? Aragon choisit plutôt d’écrire « Strophes pour se souvenir » de Manoukian et des résistants fusillés.

Conclusion

Certes la poésie permet à l’auteur comme au lecteur de voyager dans d’autres mondes, réels ou idéaux. Mais le voyage poétique est plus que cela : si le poète nous « transporte » ailleurs, ce peut être dans ces mondes invisibles que l’homme porte en lui – ceux des rêves, des émotions, au-delà des apparences, dans cette réalité même qu’il transcende et nous dévoile ou dans l’univers infini des mots. [Ouverture] Mais au fond on peut se demander si, comme l’affirme Proust, le « véritable voyage » consiste non pas à chercher de nouveaux paysages, mais à « avoir de nouveaux yeux »… ceux du poète.