Pensez-vous que toute création littéraire soit, d’une certaine manière, une réécriture ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Les réécritures - La dissertation littéraire
Type : Dissertation | Année : 2013 | Académie : Amérique du Nord
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Le mythe de Robinson
 
 

Le mythe de Robinson • Dissertation

Objets d’étude L

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France métropolitaine • Juin 2013

Série L • 16 points

Dissertation

> Pensez-vous que toute création littéraire soit, d’une certaine manière, une réécriture ? Vous répondrez à cette question en vous fondant sur les textes du corpus ainsi que sur les textes et les œuvres que vous avez étudiés et lus.

Comprendre le sujet

  • Le sujet propose de résoudre un paradoxe : « réécriture » renvoie à l’imitation, à une tradition littéraire ; « création » suggère la nouveauté.
  • « Pensez-vous que » invite à discuter la thèse (« toute écriture est une réécriture ») et suggère un plan dialectique.
  • La problématique peut être reformulée ainsi : Écrire, est-ce reprendre ce qui a déjà été écrit ? Est-ce puiser dans la tradition littéraire ? L’imitation est-elle inévitable dans la création ?
  • Scindez cette problématique en plusieurs sous-questions : Quelle est la place de l’imitation dans la création littéraire ? À quelles conditions/par quels moyens un auteur qui réécrit fait-il une œuvre originale ? Qu’est-ce qui fait que, dans une réécriture, ce qui est nouveau l’emporte sur ce qui est repris des modèles ? Peut-on imiter et néanmoins être original ?

Chercher des idées

Première piste : la réécriture omniprésente en littérature ?

  • Montrez la difficulté à inventer de toutes pièces : thèmes, types de personnages et de situations limités.
  • Demandez-vous : Est-il possible de se défaire de l’héritage culturel ? L’imitation a-t-elle été (toujours) réprouvée ? N’existe-t-il pas une imitation volontaire ? Pourquoi réécrit-on ?
  • Montrez qu’il peut exister un désir de se moquer d’un genre, d’un auteur et de nouer une complicité avec le lecteur (parodie).

Deuxième piste : réécrire empêche-t-il la nouveauté, l’originalité ?

  • Réécrire, c’est aussi créer : par quels moyens peut-on faire preuve d’originalité, faire du neuf avec de l’ancien ?
  • Montrez qu’il y a invention quand il y a réactualisation du patrimoine.
  • Montrez que la réécriture est adaptation, interprétation : en fonction de buts différents (Antigone, Sophocle/Anouilh ; Montaigne/Pascal, texte sur l’imagination) ; par changement de genre, de registre ; par l’adaptation au contexte (Anouilh/Fables de La Fontaine ; le Dom Juan de Molière) ; par l’adaptation au public (Vendredi ou la Vie sauvage de Tournier, pour enfants ; Vendredi ou les Limbes du Pacifique, pour adultes).

Troisième piste : n’y a-t-il pas des inventeurs, des novateurs ?

  • Montrez que l’art est dans la transformation.
  • Cherchez des écrivains et artistes « en rupture » qui ont provoqué une « révolution » (Rimbaud, Picasso…).
Corrigé

Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

Comment créer du nouveau quand on vient après des siècles de littérature, de peinture et de musique ? Quand les principaux thèmes ont été abordés, les principales formes utilisées, comment ne pas imiter et comment être original ? « Tout livre pousse sur d’autres livres », dit Julien Gracq mais réécrire ne signifie pas copier servilement. Bien au contraire, il faut considérer l’imitation comme un soutien qui n’empêche pas la création originale et parfois la rupture.

I. « Tout livre pousse sur d’autres livres » (J. Gracq)

1. L’imitation valorisée : formatrice et gage de qualité

  • Loin de la mépriser, l’Antiquité réservait une large place à l’imitation, considérée comme un exercice rhétorique efficace : en se mettant sous la tutelle des modèles reconnus, l’apprenti écrivain assurait à son œuvre une valeur artistique. La Pléiade préconise « l’innutrition » qui consiste à assimiler les modèles anciens, pour mieux s’en ressouvenir et les imiter.

Conseil

Quand vous le pouvez, établissez des liens entre la littérature et les autres arts, surtout quand il s’agit des réécritures.

  • En peinture, on reproduit des motifs traditionnels (La Vierge et l’Enfant, la Nativité). La Bruyère, avant d’écrire ses propres Caractères, donne une traduction de l’œuvre grecque de Théophraste. L’imitation serait alors nécessaire au développement créatif.

2. Comment ne pas imiter ? Tout n’a-t-il pas déjà été dit ?

a. Un nombre limité de thèmes et d’histoires

  • Il n’y a pas en littérature de renouvellement fondamental des sujets, parce qu’il n’y a pas de renouvellement de la nature humaine. Les écrivains traitent toujours des préoccupations majeures de l’homme : mort, amour, pouvoir…
  • Ainsi reviennent les mêmes histoires. Les écrivains au xxe siècle réécrivent les mythes antiques : Giraudoux prétend écrire la 38e version d’Amphitryon ; Gide fait revivre Thésée ; Sartre reprend dans Les Mouches la tragédie d’Oreste ; Camus, le mythe de Sisyphe…
  • La Fontaine puise ses Fables dans celles d’Ésope et de Phèdre, dont certaines avaient déjà été reprises dans Le Roman de Renart au Moyen Âge.

b. Un nombre limité de formes littéraires

  • Les formes littéraires elles-mêmes ne sont pas inépuisables. Il y a toujours des prédécesseurs : Rousseau, au début des Confessions, affirme « former une entreprise qui n’eut jamais d’exemple… » ; or, on retrouve dans son autobiographie bien des ressemblances avec celle de saint Augustin. Quant à ses imitateurs, ils ont été légion : Chateaubriand, Musset…
  • Certaines formes ne sont quasiment jamais remises en question ; au xxe siècle, Valéry, Claudel, écrivent toujours en vers, de même que Jaccottet qui se ressouvient du sonnet de Baudelaire « Recueillement » dans son poème « Sois tranquille, cela viendra ».

c. L’héritage culturel et la réécriture de soi

Enfin, toute écriture s’inscrit dans une lignée littéraire et porte la marque d’une culture et d’une histoire personnelles. Ainsi, Rousseau juge de Jean-Jacques est une réécriture des Confessions ; Candide, une réécriture des Voyages de Scarmentado.

3. Réécrire pour… imiter ? pour… parodier ?

  • Celui qui pastiche est un imitateur qui fait allégeance à un modèle qu’il s’honore d’imiter et dans la lignée duquel il vient volontairement se placer. Lorsque Rimbaud, dans « Ma Bohème », se souvient des poètes romantiques, on sent un tribut payé à ses prédécesseurs, ainsi que de l’affection.
  • Le « parodieur », lui, crée en se moquant des écrits du passé. Mais, pour s’en moquer, il doit s’imprégner de son modèle. La parodie est un jeu de lettrés : elle imite pour donner à son lecteur le plaisir de reconnaître le texte source et le texte « second » propose quantité de clins d’œil à sa sagacité. Rupture avec l’histoire d’un genre ou ses prédécesseurs, la parodie est aussi paradoxalement un hommage à sa cible sans laquelle elle n’existerait pas.

[Transition] La réécriture est donc bien partout, volontaire ou non. Mais exclut-elle toute originalité ?

II. La réécriture n’empêche pas l’originalité. Imitation et création

1. Faire œuvre de création par l’adaptation au contexte

  • Réécrire en s’adaptant au contexte, c’est faire œuvre de création. Le Dom Juan de Molière n’est plus celui de Tirso de Molina, mais s’inscrit résolument dans le mouvement libertin.
  • Au xxe siècle, Anouilh pastiche les Fables de La Fontaine, mais sa Cigale chante « Tout l’été/Dans maints casinos, maintes boîtes » et va trouver un renard « spécialisé dans les prêts hypothécaires ». Son Antigone porte la marque de la tension politique de son époque et la tirade de Créon résonne profondément dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale.

2. Créer en répondant à des objectifs nouveaux

  • Les objectifs de l’écrivain qui réécrit sont le plus souvent différents de ceux de son modèle. Ainsi le but d’Anouilh, dans Antigone, n’est pas, comme Sophocle, de peindre les rapports entre les hommes et les dieux, mais de rendre compte de l’absurdité du monde. Lorsque Pascal dénonce les méfaits de l’imagination, ce n’est pas pour exprimer son scepticisme, comme Montaigne, dont il s’inspire ; sa peinture prend place dans un raisonnement apologétique de « conversion ».
  • Les mythes prennent un sens différent et la réécriture se fait création : le Thésée de Gide est un individualiste forcené et antipathique ; Camus imagine un « Sisyphe heureux », capable de dépasser l’absurdité de sa condition.
  • Ainsi, les thèmes traditionnels sont mis au service d’une cause qui, elle, est originale et l’œuvre réécrite est une véritable création.

3. Faire œuvre de création en changeant de genre, de registre…

  • L’invention ne peut se résumer à l’imitation : elle naît d’un large éventail de variations possibles. L’un change de genre et l’on passe du récit historique à la pièce de théâtre : Corneille réécrit Cinna à partir d’un passage de Sénèque et de l’historien Dion Cassius traduit par Montaigne dans ses Essais.
  • L’autre change de registre, même s’il s’imite lui-même : avec les mêmes idées, sur un même thème, Voltaire passe de l’ironie de l’article « Torture » de son Dictionnaire philosophique à l’indignation révoltée de sa Lettre à d’Argental sur le chevalier de La Barre.

4. Créer en imprimant son style : « Le style, c’est l’homme »

  • Outre tous ces moyens de transformer la réécriture en création, chaque écrivain imprime la marque de son style à son imitation. Pascal, quand il emprunte à Montaigne, précise que son imitation est émulation : « Qu’on ne dise pas que je n’ai rien dit de nouveau : la disposition des matières est nouvelle ; quand on joue à la paume, c’est une même balle dont joue l’un et l’autre, mais l’un la place mieux. » (Pensées, 22.)
  • De fait, l’intérêt de l’œuvre littéraire ne tient pas à son seul fond, elle réside aussi dans sa forme. Ainsi Robbe-Grillet, dans la Jalousie, aborde un thème rebattu mais il se montre original dans la façon dont il le traite : prenant le point de vue du jaloux, par les yeux duquel tout est vu, il place le lecteur dans une position nouvelle.
  • Enfin l’œuvre de tout auteur porte la marque de sa personnalité : les Fables de La Fontaine, imprégnées de son humour, de son art de vivre ont-elles vraiment encore à voir avec celles d’Ésope ?

III. N’y a-t-il pas de purs inventeurs ?

1. Pas d’art sans écart : la réécriture, tremplin à la création

  • L’accès au statut d’œuvre d’art passe par le travail de la matière de base. Une sculpture n’est pas de l’argile brute, mais de l’argile façonnée : voit-on encore la boule de glaise sous le vase du potier ? Et pourtant, la glaise est toujours là, dans le vase. Ainsi, l’œuvre où le « souvenir littéraire » apparaît sous la seule forme de l’imitation n’est pas création : celui qui fait une copie des Tournesols de Van Gogh ne fait que du Van Gogh.
  • L’imitation n’est qu’un tremplin et l’écrivain s’efforce de purger son style : Proust commence par des pastiches de Flaubert et de Balzac pour trouver son style propre. Picasso arrive au cubisme en testant à l’extrême les déformations que son intuition et son génie ont pu faire subir à des portraits « académiques ».

2. Des ruptures existent… Il y a des novateurs iconoclastes

  • Enfin, l’écart peut être si grand que la rupture apparaît plus que d’éventuels modèles. On parle alors d’un mouvement nouveau, de fractures le plus souvent dues à des génies éclairés. Ainsi, dans Les Contemplations, Hugo affirme : « Je fis souffler un vent révolutionnaire […] Je fis une tempête au fond de l’encrier […] ». Dans sa Lettre du Voyant, Rimbaud demande « aux poètes du nouveau, idées et formes ». Et de fait, après lui, la poésie ne s’écrira plus comme avant, il aura des imitateurs.
  • Parfois, la rupture est totale et la volonté iconoclaste : la déstructuration du langage chez Beckett (Oh les beaux jours) ou chez Ionesco (La Leçon) procède de ce refus de réécrire et d’une volonté de détruire le langage et ses lois grammaticales par exemple (Un mot pour un autre de Tardieu). La création est alors déconstruction pour explorer les limites du langage.

3. L’œuvre littéraire sur scène, une perpétuelle rupture

  • Parfois, la « copie », la « reproduction » est aussitôt remplacée, occultée par l’interprétation. Les arts du spectacle (théâtre, chant, opéra) reposent sur une imitation servile : le chanteur se remémore le livret et la partition, il dit l’un et chante l’autre, l’acteur se souvient du texte et le reproduit…
  • Mais à chaque fois il invente, produit un texte, une pièce qui n’est « ni tout à fait le/la même ni tout à fait un(e) autre », au point qu’on parle du Dom Juan de Jouvet, de Bluwal, de Mesguich… et plus tant du Dom Juan de Molière. Au fond, toute mise en scène est une invention où le souvenir n’est plus perceptible : elle crée une nouvelle pièce.
  • Comble du paradoxe : alors même qu’il y a copie conforme (le texte ne change pas), l’art dramatique est une innovation perpétuelle.

Conclusion

L’écrivain, comme les autres artistes, qu’il s’y range ou qu’il la conteste, s’inscrit toujours dans une tradition. Mais la littérature n’est pas une éternelle redite. L’écrivain se sert de ce qui a été fait avant lui pour découvrir sa propre originalité et pour réactualiser dans sa propre histoire, dans sa propre culture, ce qui a pu être écrit par d’autres, différemment. Loin d’être un obstacle à la créativité, le patrimoine littéraire – la culture – apparaît comme une matière et un outil qui permettent à l’écrivain de s’entraîner et de trouver son originalité. L’affirmation de Nerval « Inventer, c’est se ressouvenir » n’est pas une condamnation pessimiste de la littérature destinée à se répéter de façon stérile, c’est un constat : l’écrivain a la chance de pouvoir profiter de ses prédécesseurs, ce qui ne le dispense pas d’être avant tout un créateur quitte à « désécrire » pour « réécrire ».